> Autour de Baudelaire (1). Je suis la plaie et le couteau. Usage de la douleur

Autour de Baudelaire (1). Je suis la plaie et le couteau. Usage de la douleur

Par | 2018-02-20T05:00:52+00:00 4 octobre 2015|Catégories : Chroniques|

 

La dou­leur est par­tout agis­sante et pré­sente dans LHéautontimorouménos. Douleur infli­gée, dou­leur subie, dou­leur infli­gée par soi-même à soi-même, ce poème a pour puis­sance sin­gu­lière de ne rien vou­loir dire d’autre. De sur­croît sa dédi­ca­taire, cette J. G. F. , mal connue, que le nar­ra­teur vou­drait pou­voir assom­mer sans colère, aurait eu le tort, si l’on en croit quelques notes de Baudelaire de s’être com­por­tée en maî­tresse ni assez cruelle, ni assez per­verse pour infli­ger la dou­leur qu’il atten­dait d’elle.[i] Mythe et pre­mier para­doxe qui ren­ché­rissent d’avance sur les vers à venir. C’est en effet qu’il n’y va pas seule­ment de la dou­leur, mais du choix de la dou­leur. De la dou­leur quelle qu’elle soit : Je te frap­pe­rai sans colère, mais aus­si : Je suis la plaie et le cou­teau ou encore : Je suis le vam­pire de mon coeur.  D’où le titre, car­di­nal, du poème.

Nous voi­ci du même coup dans l’ordre du mal. Car l’exaspération bau­de­lai­rienne joue de l’amphibologie de ce der­nier mot. Celui-ci est en effet d’autant plus inquié­tant qu’il s’entend de façon soit pas­sive soit active. C’est avoir mal ou faire mal. Mais faire mal, lorsque la volon­té s’en mêle, devient faire le mal, et Baudelaire, sub­ti­le­ment, d’établir un lien plus inat­ten­du entre les deux ver­sants de l’expérience en choi­sis­sant d’avoir mal de faire le mal. Voilà qui res­semble déjà à une ascèse, et une ascèse qu’il ne faut peut-être pas trop se hâter de pen­ser comme une ascèse à rebours. Voilà encore pour le cou­teau et pour la plaie.

 Pourtant, c’est moins la qua­li­té de cette dou­leur qui se trou­ve­ra inter­ro­gée ici que ce que le poète en fait. Il s’en trouve, comme il va de soi, que l’examen que je pro­pose, exa­men, somme toute, esthé­tique, ne pour­ra se situer qu’en dehors des caté­go­ries de la psy­cho­lo­gie, de la psy­cho­lo­gie patho­lo­gique et par consé­quent du sadisme et du maso­chisme qui lais­se­raient entendre de tout autres béné­fices. Ce qui me tient à coeur tient au détour – peut-être à la roue­rie – d’un artiste qui pressent intui­ti­ve­ment, intui­ti­ve­ment plu­tôt qu’inconsciemment, qu’une vision peut naître de sa dou­leur. De la même façon, je vou­drais me situer hors de tout juge­ment mora­li­sa­teur sur le poète, qu’il se soit ou non aven­tu­ré à faire le mal, ou qu’il se soit seule­ment per­sua­dé de l’avoir com­mis. Un mot de Charles Mauron me tien­dra quitte de cette réserve : Baudelaire aurait non seule­ment peu com­mis le mal, mais il aurait été jan­sé­niste dans sa vie et moli­niste dans son œuvre[ii]1, La for­mule en est même d’autant plus pré­cieuse pour ce pro­pos qu’elle a le mérite de dési­gner le départ entre le réel et l’œuvre  et qu’elle per­met par là de pen­ser de nou­veaux rac­cords entre éthique et esthé­tique. Autant dire qu’il s’agit bien ici du bon usage poé­tique de la dou­leur. Ainsi par­lait-on au XVIIe siècle de prières pour le bon usage de la mala­die. Non le mal donc. Mais sa fleur. Ou plu­tôt le mal pris pour ter­reau de la fleur à venir.

Le tout pre­mier béné­fice poé­tique de la négo­cia­tion bau­de­lai­rienne avec la dou­leur est de luci­di­té. La connais­sance de la dou­leur se retourne en connais­sance par la dou­leur. Voici donc la dou­leur deve­nue prisme. Berdiaev a pu écrire que l’homme pou­vait se connaître lui-même soit à tra­vers son élé­ment divin, soit à tra­vers son élé­ment sou­ter­rain incons­cient et démo­niaque, autre­ment dit à tra­vers ce qu’il a de téné­breux[iii]. C’est  le pari du poète, qui a cru plus ou moins consciem­ment per­ce­voir dans la dou­leur une alliée de son génie.

  Avoir mal : l’expérience est en effet d’emblée rap­por­tée à l’œuvre. On le mesure dès le début des Fleurs du mal, où le sta­tut du mal­heur se trouve inter­ro­gé de façon emblé­ma­tique et ter­ri­ble­ment intel­li­gente. Depuis le titre du pre­mier poème, Bénédiction, qui défi­nit par anti­phrase la malé­dic­tion mater­nelle, jusqu’à sa récu­sa­tion des ten­ta­tives de récu­pé­ra­tion de la souf­france, les dénon­cia­tions se suc­cèdent. Le pon­cif, mi-reli­gieux mi-roman­tique, de cette récu­pé­ra­tion (Soyez béni mon Dieu qui don­nez la souf­france (…) Je sais que la dou­leur est la noblesse unique) y est clai­re­ment dénon­cé par les deux der­nières strophes, si bien qu’en est brouillé le beau motif conso­la­teur, d’une façon qui pour­rait faire pen­ser à cer­tains des accents de Simone Weil sur le mal­heur.  A ceci près cepen­dant que le motif en est dif­fé­rent, car il est ici que la mys­tique ne suf­fit pas à la poé­sie.

Dans L’Héautontimoroumenos, l’origine de la dou­leur change de camp. Plus besoin de média­tions divine, mater­nelle, ni conju­gale pour souf­frir. Le poète y pour­voit bien tout seul. C’est pas­ser de la dou­leur reçue en héri­tage au par­ti pris d’aller à sa ren­contre. Il semble même que tous les moyens soient bons qui assurent la souf­france et l’ironie s’en mêle, que Baudelaire désigne ailleurs comme une mala­die incu­rable. Elle a du moins pour effet d’introduire un prin­cipe d’inadéquation géné­ra­li­sée dans le poème. Autant dire, un véri­table inter­dit de l’accord. Autant dire encore, une culture consé­quente du dis­cord. Mais pour­tant une culture du dis­cord qui  n’empêche pas de lais­ser intact le reste du monde :

 

              Ne suis-je pas un faux accord
              Dans la divine sym­pho­nie 

 

Derrière les mots, c’est-à-dire dans la vision qu’ils pro­posent, Baudelaire vient d’inventer la pos­ture qui lui per­met­tra de dire une chose et son contraire, le mal dans le bien, la dis­so­nance dans la sym­pho­nie, le péché dans l’harmonie divine. Désir, déni, démen­ti, déni­gre­ment, l’ironie au bout du compte n’atteint que soi, – comme s’il ne fal­lait jamais perdre de vue, autre souf­france, sem­blable à celle de Tantale, qu’on est sépa­ré de la  sym­pho­nie. Géniale inven­tion aus­si, car  elle rend la dou­leur poé­ti­que­ment féconde : toute l’œuvre va en venir à se déployer selon les deux volets où cette contra­dic­tion essen­tielle se fonde. Le faste et son désa­veu, l’harmonie et la dis­so­nance. Il en arri­ve­ra que le sou­ci de toutes choses belles, sen­suelles, glo­rieuses ou bonnes se trou­ve­ra aus­si­tôt que dit assor­ti du déni symé­trique. Toute qua­li­té dési­rable, tout plai­sir sont aus­si­tôt répu­diés, l’objet de convoi­tise vili­pen­dé. Les corps aimés ou aimants avoi­sinent la mort :

 

L’amoureux pan­te­lant incli­né sur sa belle
A l’air d’un mori­bond cares­sant son tom­beau.

 

Quant à l’idéal, quant à la beau­té, il leur arrive d’être conspués, car ce déni est un déni de confiance tant à l’endroit de l’objet que du désir lui-même. La cor­ro­sion est impa­rable. Baudelaire refuse même de ne pas souf­frir jusqu’à vivre par­fois la souf­france de façon pré­mo­ni­toire, – ain­si quand il accole d’avance un ima­gi­naire du tom­beau ou de la cha­rogne à celui de la chair.  Il se trouve même que dans les son­nets que la mémoire retient comme les plus lyriques ou les plus exta­tiques, les bon­heurs exhi­bés se laissent enta­cher par des pas­sés, (La Vie anté­rieure), par des futurs hypo­thé­tiques, quand ce ne sont pas des condi­tion­nels plus hypo­thé­tiques encore, qui les ôtent à la consis­tance du pré­sent et fina­le­ment les inva­lident. D’où une sorte d’enivrement dans la dés­illu­sion. Enivrement attes­té par un goût mar­qué de l’oxymore et de la dis­so­nance, qui en viennent à consti­tuer pour une part la moder­ni­té de cette œuvre et, à coup sûr, sa réflexi­vi­té. D’où encore, autre gain, sty­lis­tique celui-là, ce que j’appellerai volon­tiers la vitesse de ces poèmes, leur insta­bi­li­té fon­cière et fina­le­ment leur extra­or­di­naire capa­ci­té de voltes, qui sont ici créa­trices parce qu’elle sont dénon­cia­trices. L’intelligence est deve­nue toute cri­tique. La gloire court au ravage. 

La poé­sie, alors, touche au mythe, ce qui est rare. Elle est dotée de la même facul­té d’appréhender l’objet du désir tout en pro­non­çant presque simul­ta­né­ment la catas­trophe inhé­rente au désir lui-même. Elle y gagne du moins son éten­due, son empan, selon un mot de Claudel, qui s’y enten­dait. Et en effet, le poète, comme le dit « Alchimie de la dou­leur », change l’or en fer /​ Et le para­dis en enfer, à moins que ce ne soit l’inverse : J’ai pétri de la boue et j’en ai fait de l’or !  Mais qu’importe le sens de ces allées et venues. De toute manière, meilleur ou pire, le poème gagne aux deux parts.

Demeure le second ver­sant annon­cé de la dou­leur, le choix de faire le mal et celui, pour autant, d’avoir mal de faire le mal. Selon Charles Mauron, Baudelaire aurait affec­té d’être en tort. Finalement, il aurait rêvé le mal.  Mais rêve ou réa­li­té, et, cette fois encore, il n’entre pas dans mon pro­pos d’en juger, cette éven­tua­li­té d’une affec­ta­tion du poète pos­tule une nou­velle atti­tude et une nou­velle culture, qui n’est plus seule­ment celle du dis­cord, mais celle du remords. Une sorte de culture de la culpa­bi­li­té, celle-ci repo­sant en somme sur l’effort – nou­velle ascèse, poé­tique et peut-être éthique – d’attiser le sen­ti­ment de sa propre défaillance. C’est en effet un point sur lequel Baudelaire n’aura jamais de cesse.

Il se trouve cepen­dant qu’entre le mal, accom­pli ou rêvé, et le poème, le poète, qu’il est, se dote encore d’un nou­vel ins­tru­ment, d’un nou­veau moyen d’ordre poé­tique,  et celui-ce n’est autre que celui de la fable. Mieux, il conjoin­dra deux fables, dont l’une est éthique et l’autre mytho­lo­gique et dont la mise en œuvre, pour puis­sante qu’elle soit, reste rela­ti­ve­ment assez simple : il y aura suf­fi d’élire une règle impra­ti­cable et de se foca­li­ser sur les man­que­ments à cette règle. Or Baudelaire choi­sit de s’en tenir aux rigueurs de la morale chré­tienne, voire de la morale chré­tienne tra­di­tion­nelle, sin­gu­liè­re­ment en matière de mœurs. Je n’insisterai cepen­dant guère plus sur son appar­te­nance au catho­li­cisme que sur sa vie morale ou sur sa psy­cho­lo­gie, sauf  pour noter qu’il en reprend les caté­go­ries avec exac­ti­tude. Or, rela­ti­ve­ment à elles, il ne peut, ou ne veut, se pen­ser que comme un réprou­vé et  un paria.

Ses poèmes, ses textes cri­tiques, ses écrits intimes ne cessent de faire part d’une dis­cri­mi­na­tion constante entre bien et mal, entre tra­vail, prière et sain­te­té d’une part et, de l’autre, tur­pi­tudes, vraies ou fausses, avec par­fois entre ces pôles, l’énoncé de quelques pré­ceptes déri­soires et tra­giques, tels que se lever tôt ou faire sa toi­lette. Mais n’est pas sain, ni saint, qui veut. Non plus sans doute que liber­tin ou esprit fort.   Baudelaire pré­co­nise un ordre dont il sait qu’il lui est inte­nable et dont il ne peut être que déchu. Voilà pour la fable éthique qui en  devient fable du défaut et fable de la faute. L’éthique devient mar­queur de déchéance. Elle se consti­tue en sys­tème orga­ni­sa­teur de la culpa­bi­li­té. Il en advient même que la ver­tu paraît res­tric­tive au poète, parce qu’il ne veut pas en endu­rer l’acquit, non plus du reste que ce qu’on appelle assez bizar­re­ment et de façon aus­si peu bau­de­lai­rienne que pos­sible l’acquit de conscience. Mais pense-t-on assez clai­re­ment que Baudelaire aurait pu tout aus­si bien se tenir hors de ces dilemmes ? Imagine-t-on même un Maupassant, qui lais­sait la chose à son valet, tour­men­té par l’examen mora­li­sa­teur de vie amou­reuse ? Et sur­tout, car ceci explique cela, mesure-t-on assez la pro­di­gieuse matrice poé­tique qui résulte de sem­blable  atti­tude ?

Car le remords per­met à soi seul d’allier le point de fuite de l’idéal moral et l’abîme de la faute. Que l’on songe à Gide, à Jouve, ou, plus près de nous, à Herberto Helder ! Dire le péché per­met de tou­cher aux deux bords, enfer et para­dis. C’est un moyen de se tenir entre deux ver­tiges. Peut-être entre deux pres­tiges. C’est que la culpa­bi­li­té a cette spé­ci­fi­ci­té de poser simul­ta­né­ment le bien et le mal et, du moins sur le plan de l’expression, de tenir la balance égale entre les deux. Le remords de Baudelaire, comme pré­cé­dem­ment ses déné­ga­tions, sert la magni­fi­cence du poème. Cela revient à poser que sa pos­ture éthique et sa pos­ture esthé­tique  sont une.

Mais il y a plus. Selon un nou­veau raf­fi­ne­ment, cette mise en fable de la culpa­bi­li­té se double d’une autre fable, théo­lo­gique celle-là, dont la figure emblé­ma­tique est évi­dem­ment le diable. Non pas n’importe quel diable cepen­dant,  et assu­ré­ment pas celui du roman­tisme, mais celui-là même de la théo­lo­gie chré­tienne la plus ortho­doxe. C’est celui de la sépa­ra­tion, de la divi­sion et du déses­poir qui prê­te­ra son mythe au divorce intime déjà évo­qué. Ce diable-là habite les cœurs tout autant que l’enfer et il vient y intro­duire la dua­li­té qui est à soi seule connais­sance du mal. De là pro­vient  la fré­quence de ces adjec­tifs bau­de­lai­riens à pré­fixes inquié­tants, non seule­ment irré­pa­rable ou irré­mé­diable, – ce der­nier rimant d’ailleurs riche­ment avec diable -, mais aus­si irré­mis­sible, sans comp­ter que le poème inti­tu­lé « ’Irrémédiable » pro­clame, sous son appa­rent para­doxe, un véri­table axiome du déses­poir :

 

                         Car le diable fait tou­jours bien ce qu’il fait.

 

Premier para­doxe. Non le seul du poème pour­tant, car ni le mythe, ni la théo­lo­gie, ni le poème lui-même ne s’arrêtent à sem­blable trou­vaille, – peut-être à sem­blable bou­tade. Le tout der­nier vers, rebon­dis­sant après cette pre­mière chute, oblige encore à pas­ser de la repré­sen­ta­tion de l’enfer à son prin­cipe. Et  plus encore  à adhé­rer à celui-ci. Il ne s’agit fina­le­ment que de rejoindre le mal. D’où le der­nier sur­saut, ryth­mique et signi­fi­ca­tif du poème. D’où, mal­gré l’enfer, et mal­gré le diable, à moins que ce ne soit à cause de l’un et de l’autre, son cri, un véri­table cri de triomphe et, à tout le moins, un cri d’orgueil, où se par­achève l’œuvre dia­bo­lique :

 

– La conscience dans le mal !

 

Jean Starobinski a été sen­sible à la mélan­co­lie et aux images de chute ins­crites dans ce poème. Je ne peux, pour ma part, voir dans ce vers qu’un extra­or­di­naire redres­se­ment, un ter­rible redres­se­ment. Cette fois encore, comme en droite théo­lo­gie, le péché et le châ­ti­ment ne font qu’un. Comme en droite théo­lo­gie encore, ils sont rigou­reu­se­ment contem­po­rains l’un de l’autre. Une inté­rio­ri­té se vou­drait déchue qui se regar­de­rait déchoir. Voici le coeur deve­nu plus divi­sé que l’enfer même. Voici aus­si cette conscience dans le mal deve­nue, si c’est pos­sible, plus viru­lente que le mythe qui la repré­sen­tait. Au reste cepen­dant, le mythe lui-même n’en aura pas seule­ment été rap­por­té, mais actua­li­sé, c’est-à-dire revé­cu. Il s’en trouve que le pou­voir de cor­ro­sion de l’œuvre tient à la fois à une expé­rience inté­rieure et à une ana­lyse. Plus grave encore : cette conscience dans le mal est désor­mais prise  pour conscience de l’être.

Elle en devient pen­sée et maté­riau de poème. Telle est la vic­toire du poème et du poète. La fable théo­lo­gique a épou­sé la fable de la culpa­bi­li­té et l’une et l’autre char­rient des abîmes. Mais Baudelaire ne l’ignorait pas, qui s’abandonne par­fois à dire  que c’est le génie qui l’emporte. Le vingt-troi­sième poème  de l’édition de 1857 en livre la clef : la femme impure et rouée, le mal, en somme, selon le voca­bu­laire de ce pro­pos, y est un ins­tru­ment. Elle n’est en effet rien moins que le cata­ly­seur du génie.

 

                       La gran­deur de ce mal où tu te crois ser­vante
                       Ne t’a donc jamais fait recu­ler d’épouvante

                       Quand la nature, grande en ses des­seins cachés
                       De toi se sert, ô femme, ô reine des péchés,

                                              –       De toi, vil ani­mal, – pour pétrir un génie ?
                                                      Ô fan­geuse gran­deur ! Sublime igno­mi­nie !

 

A l’inverse, à l’opposé de cette gran­deur et du sublime, le der­nier vers de La Mort des artistes, qui est le tout der­nier de la pre­mière édi­tion des Fleurs du mal, semble stig­ma­ti­ser ceux qui n’auront pas osé cou­rir sem­blables risques. A ceux qui n’auront jamais connu leur Idole, qu’elle soit ou non morne cari­ca­ture, ne res­te­ra que l’espoir que la mort fera s’épanouir les fleurs de leur cer­veau. A tout prendre, les fleurs du mal valent mieux et je n’ai cité  ce vers  que pour mar­quer la conti­nui­té de ce sou­ci de faire œuvre, que ce soit mal­gré la dou­leur de la faute ou grâce à elle .

L’œuvre se connaît cepen­dant d’autres bon­heurs, dont la trace peut par­fois se lais­ser rele­ver  dans l’argumentation, spé­cieuse, des dif­fé­rentes pré­faces aux Fleurs du mal. Il faut pour­tant ici s’accorder non seule­ment de lire entre les lignes, mais de déchif­frer leurs non-dits, si ce n’est d’en retour­ner comme doigts de gants le pro­pos. Bien que l’aventure en soit de toute évi­dence ris­quée, je me suis auto­ri­sée à me deman­der  si l’omniprésence de la dou­leur,  si sou­vent décli­née comme elle l’est en termes de culpa­bi­li­té, (Toute lit­té­ra­ture dérive du péché, dit une lettre à Poulet-Malassis), ne témoi­gne­rait pas en faveur de son contraire.

C’est qu’à l’inverse d’un Pessoa, qui affiche l’hésitation ou la non-recon­nais­sance de son propre désir, Baudelaire nomme, avant que d’en être déçu, ce qui pour­rait être son objet de jouis­sance. A l’inverse des mys­tiques, qui inventent sou­vent des sco­ries nar­ra­tives pour figu­rer l’extase par le tra­jet qui y mène, lui n’a pas besoin d’élaboration secon­daire pour vaincre la dif­fi­cul­té d’évoquer son meilleur, puisqu’il en a d’emblée exhi­bé le ratage. Peut-être cepen­dant ne faut-il pas en res­ter à cette culture du défi­cit, quand ce ne serait qu’il n’est peut-être pas d’expérience poé­tique abso­lu­ment cou­pée de l’espérance. Il appa­raî­trait ain­si, contre toute attente, que tant de voies si luci­de­ment renon­cées, tant de dési­rs avoués et l’expression du déses­poir même fini­raient par se retour­ner pour pro­po­ser en fili­grane un ima­gi­naire contraire à cela même qui s’en trouve énon­cé. Dans un jeu d’anamorphoses,  ou par anti­phrases, la parole dite en appel­le­rait alors à la parole tue.

On parle de théo­lo­gie néga­tive. On parle de pen­sée apo­pha­tique. Mais non pas de poé­sie apo­pha­tique. Or ces poèmes disent – ou disent aus­si – ce qu’ils ne disent pas.  Cette parole sur la dou­leur témoi­gne­rait ain­si en faveur de son contraire, – non sans un gain sty­lis­tique impor­tant, qui serait de le poser, sans avoir à l’exposer. C’est une autre ques­tion, et je me suis expri­mée ailleurs à ce pro­pos, que de déter­mi­ner pour­quoi le plus dif­fi­cile à dire pour la lit­té­ra­ture se situe du côté du contraire du mal, et donc de ce qu’on appelle le bien. Disons, d’un mot, qu’il y va de la repré­sen­ta­tion du désir, parce que ce der­nier, plus fla­grant, quand il est sépa­ré de son objet, est plus facile à sai­sir et donc à repré­sen­ter. La lit­té­ra­ture en vient ain­si à ché­rir la repré­sen­ta­tion de désir et des bon­heurs en souf­france, du mal-être donc et de la dif­fi­cul­té et Baudelaire le savait, qui avait aban­don­né l’idée de son pre­mier titre, Limbes, qui eût pu faire de ses poèmes autant de pièces à situer hors du juge­ment, pour en faire pré­ci­sé­ment des fleurs du mal.

D’où la pro­di­gieuse poly­sé­mie de cette œuvre. D’où, peut-être, la véra­ci­té de sa ter­ri­fiante mora­li­té. D’où peut-être même la rela­tive bonne foi de cer­taines des argu­ties de ses pré­faces.  A ceci près cepen­dant que c’est moins ce qui se dit que la pola­ri­té induite par le contraire qui y font sens. Ni Satan ni Dieu donc, ni même, mal­gré ce que le poète en a dit, la double pos­tu­la­tion à l’endroit de l’un et de l’autre, mais une ten­ta­tive de sai­sie de l’un par l’autre. Mais, plus encore, le sou­ci d’appréhender leurs abîmes l’un par l’autre. Baudelaire aurait alors choi­si la dou­leur et s’en serait remis au diable, afin d’avoir chance de lais­ser vierge ou à tout le moins intact la pos­tu­la­tion oppo­sée. Il y a dans cette éco­no­mie  esthé­tique quelque chose de dos­toïevs­kien. Comme le roman­cier ne dési­gnait son espé­rance que par le tru­che­ment du meurtre et du pire, le poète arrime sa vision au man­que­ment. A même le mal fleu­ri­rait donc aus­si ce que le mal n’est pas. Ce qui s’exprime se trouve ain­si lié à une conscience aiguë du pos­sible et des impos­sibles de la parole, de l’ordre de son effi­cace et de ses limites.  L’on voit bien par là que la théo­lo­gie chré­tienne et sa mytho­lo­gie prêtent à Baudelaire des figures pour les extrêmes qui l’intéressent. Ce der­nier aurait donc eu recours à la dou­leur non seule­ment pour orga­ni­ser sa vision, ce qui en soi, n’est pas dénué d’importance, mais aus­si pour en dési­gner l’excédent, voire l’excédent béné­fique ou le sur­croît, qui, si sou­vent, à être plus direc­te­ment appré­hen­dés, font chan­ce­ler la poé­sie.

A même le mal fleu­ri­rait donc dis­crè­te­ment ce que le mal n’est pas. D’où la chance éven­tuelle d’une lec­ture sup­plé­men­taire de ces Fleurs du mal. D’où sur­tout un nou­vel exer­cice de ten­sion, qui n’est plus seule­ment du désir et de l’éthique, mais du lan­gage, sin­gu­liè­re­ment lorsque lui est deman­dé d’exprimer plus qu’il ne peut sup­por­ter. 



1 – Cf. Baudelaire, Oeuvres com­plètes, Gallimard, biblio­thèque de la Pléiade, pp. 1534-35.
2 – Cf. Charles Mauron, Le der­nier Baudelaire, José Corti,1986, pp. 108-109.
3 – Cf. Nicolas Berdiaev, De l’esclavage et de la liber­té de l’homme, Desclée de Brouwer,  1990, p. 27-28.

 

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