> Bernard Mazo où l’écriture “pour mieux vivre”

Bernard Mazo où l’écriture “pour mieux vivre”

Par |2018-10-15T12:55:32+00:00 9 juillet 2012|Catégories : Chroniques|

Que Bernard Mazo « le pas­seur », celui au cha­peau, que tout ama­teur de poé­sie a déjà croi­sé au moins une fois, écou­té aus­si, lu peut-être, fasse l’objet d’un numé­ro de la revue Phoenix est bien­ve­nu. Ce n’est que jus­tice. Pour le pas­seur, bien sûr. Pour le poète aus­si. C’est une forme de recon­nais­sance, com­men­cée d’ailleurs par l’attribution du prix Max Jacob en 2010 pour son recueil La cendre des jours (édi­tions Voix d’encre, 2009). Mazo a la répu­ta­tion d’être un homme géné­reux. Pourquoi pas ? Je veux bien le croire. Je ne le connais pas. Qu’il soit un poète géné­reux, de cela je suis sûr : je le lis.

Dans la revue Phoenix, Jean Poncet montre l’importance de la rela­tion du poète à l’Algérie, là où il a pas­sé 27 mois de guerre, lieu du trau­ma­tisme, Mazo le dit, mais aus­si de la lec­ture des poètes, de l’écriture. De la décou­verte de la culture de l’autre aus­si, de l’illumination que peut repré­sen­ter une telle décou­verte. Le miroir de l’autre, c’est le lieu du che­mi­ne­ment de celui qui regarde et par­tage. Ce n’est pas rien un tel évé­ne­ment dans une vie :

En effet, j’ai eu « vingt ans dans les Aurès » comme le per­son­nage du film de Jean Vautier, au titre épo­nyme. J’ai pas­sé vingt-sept mois là-bas, au nom d’une cause qui n’était pas la mienne, triste rêveur éveillé qui, sans le secours de la poé­sie, aurait pu som­brer dans le déses­poir car on me volait ma jeu­nesse ! Il n’en reste pas moins qu’à évo­quer cette période si loin­taine déjà, je ravive une bles­sure jamais cica­tri­sée, celle d’une culpa­bi­li­té entê­tante par rap­port aux « exac­tions » – tor­tures, « cor­vées de bois », exé­cu­tions som­maires de pri­son­niers, etc – per­pé­trées par cer­tains mili­taires fran­çais, aveugles déra­pages indignes du pays des « droits de l’homme », et aus­si le rap­pel de ce qu’était réel­le­ment le colo­nia­lisme en Algérie et son corol­laire : le pau­pé­risme, qui frap­pait toute la popu­la­tion magh­ré­bine du pays. Je porte désor­mais au cœur, et à jamais, comme une secrète meur­tris­sure, cette Algérie mar­ty­ri­sée de ma jeu­nesse.

[B. Mazo, entre­tien avec Jean Orizet, revue Phoenix n°3, juillet 2001]

En sou­bas­se­ment de cette œuvre il y a la guerre d’Algérie. Et la renais­sance lumi­neuse, para­doxale aux yeux de beau­coup sans doute, qui en a décou­lé. Une lumière qui appa­raît dans les encres du plas­ti­cien et poète Hamid Tibouchi, les lavis qui accom­pagnent les poèmes du der­nier recueil de Bernard Mazo, Dans l’insomnie de la mémoire. Qui connaît le trau­ma­tisme de la guerre dans l’œuvre de Mazo et cer­tains poèmes de Tibouchi, ceux de Parésie par ex, ver­ra à juste titre que cette asso­cia­tion de deux poètes est un acte poli­tique. Le recueil dit l’insomnie dans la mémoire.

La poé­sie de Mazo est ain­si poé­sie de l’ouverture, ten­due au des­sus de la Méditerranée, bruis­se­ment de la poé­sie des autres comme aime à le dire le poète. Elle paraît ancrée dans l’Histoire, dans les lieux. Ce n’est qu’apparence : si elle s’ancre là, c’est pour tra­duire un état plus ample de l’homme, l’état de l’humain et des his­toires dans l’Histoire. Celui des liens. La poé­sie est ce qui nous relie. Jean Orizet montre bien cela.

La « terre natale » de Mazo, c’est le Poème. Et le Poème est dans l’homme.
Alors, Dans l’insomnie de la mémoire, Mazo nous entraîne dans la fra­gile res­pi­ra­tion du poème :

C’est notre vora­ci­té envers tout ce qui est condam­né à mou­rir qui nous rend tel­le­ment mal­adroits, tel­le­ment apeu­rés jusqu’à en être pri­vés de parole face à la beau­té déses­pé­rée du monde.

Puis dans la déchi­rure :

 

Si tout se délite
par l’aveuglement des hommes
com­bien serons-nous à la fin

Sur cette terre démem­brée
fis­su­rée sac­ca­gée

Combien serons-nous à sur­vivre
à l’éclat sou­dain meur­trier du soleil

 

Ensuite, l’exil et la cica­trice.

Avant de por­ter la parole retrou­vée comme l’on porte un coup d’estoc, une poé­sie qui « sait mieux que qui­conque qu’aucun des mots qu’elle pro­fère n’est inno­cent ».

Vient alors ce bra­sier de soli­tude où :

 

Le poète pos­sède
ce pou­voir mys­té­rieux
de déchif­frer
ce qu’on ne voit pas
au-delà du visible
cette ombre indé­fi­nis­sable
de la beau­té cachée
à l’arrière des choses

car la poé­sie est cela qui, dit le poète, se penche sur

la part
la plus obs­cure
de nous-mêmes

 

On quitte alors Mazo sur un long ensemble condui­sant au silence.

Autour de la paru­tion de :

Bernard Mazo, Dans l’insomnie de la mémoire, Lavis de Hamid Tabouchi, Voix d’Encre, 2011, 19 euros.

Revue Phoenix n° 3, juillet 2001, dos­sier consa­cré à Bernard Mazo. Avec des contri­bu­tions de Jacques Ancet, Lionel Ray, Max Alhau, Jean Orizet, Jacques Lovichi, Abdelmadjid Kaouah, Jean Poncet.

www​.revue​phoe​nix​.com

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