> Cet horizon mélancolique de Grégory Huck

Cet horizon mélancolique de Grégory Huck

Par | 2018-02-24T14:54:28+00:00 24 octobre 2014|Catégories : Essais|

 

Cet hori­zon mélan­co­lique de Grégory Huck 

 

Grégory Huck est un poète d’origine alsa­cienne qui « signe » deux recueils : le pre­mier, Meilleurs Souvenirs du Monde, en 2007 ; le second, Les Nouvelles Destinations, en 2013. Se voit décer­ner, en aôut 2012, le 3e prix de poé­sie Patrick Peter. Est pré­sident fon­da­teur de l’association de poètes « Nouvelles voix de l’Est ».

Puisque l’un évoque l’autre, Grégory est poète et peintre.

Je lui envoie mes recueils ; reçois les siens en retour, comme un geste fleu­ri, comme une salu­ta­tion de la fra­trie des Poètes.

Je m’invite dans son uni­vers. Parcours ses villes, ses muses, des chan­tiers inache­vés. J’ai l’inquiétude de la récep­tion esthé­tique, cette chose qui fait bou­ger l’âme du lec­teur, ce je-ne-sais-quoi qui nous   fait sor­tir de la pluie dans laquelle l’on se trouve lorsqu’on entre dans l’atelier du poète. Je lui réponds, en le lisant, je tisse une toile, debout :

Je te réponds, mon frère, enva­hie, éba­hie par ton encre jeté sur mon corps. 
 
Ton encre, ce sang de larmes, de vin, mêlé à la chair de tes d’arrière-mondes ouverts. Je le vois d’ici. D’Ici, dans mon Corps, je par­cours, donc, ton encre, ces « petits miracles/​ col­lec­tés dans nos riches ruches », don­né, mélan­co­lique, à ton intime « lec­teur » aimant amant de ton Livre. Ton sang, le nôtre, la même argile, disais-tu, cette habi­ta­tion lacu­naire, pleine de cica­trices aimées. Ton corps, ton écri­ture ancrée dans ma peau, dans mon esprit tâton­nant de voyelles et de consonnes d’au-delà, de Là-Bas. Où je mar­chais hésitante,où je cher­chais mon argile que tu as vue, que tu vois, connais­seur que tu es des Argiles & des Mondes, ouvrier pas­sion­né, alchi­miste de cette Chose Poétique. Tu dé-couvres ain­si d’autres sangs, d’autres mailles de poé­sie en béton vif. Mais mes villes, Frère, je les décom­pose en mille humbles et rapides tableaux. D’inoffensifs tableaux en deux ou trois cou­leurs de terre. Seulement. Tes villes à toi, mon frère, sont des Mélancolies d’Ailleurs, des ten­ta­cules spec­ta­cu­laires, des espaces-stades en riche état fer­tile, infi­ni ; rem­plis par le dépas­se­ment des limites de l’essence même d’un lieu. D’un Homme. 
 
« Mélancolie est une ville », tu dis, dans tes Meilleurs Souvenirs du Monde. Oui, une archi­tec­ture fra­gile, ta Mémoire créa­trice de tons dan­ge­reux… Oui, mélan­co­liques sont les villes, Frère, ces mondes souf­frants des Poètes ; ces « Nouvelles Destinations » sales d’argile, évo­ca­trices du pay­sage, du Verbe ouvert.
Je défile tes toiles mélan­co­liques, tes femmes, tes sai­sons, tes muses ! – le com­men­ce­ment de tes Mondes – et y vois tes terres enivrées de vin fin, affa­mées de la peau des vers en velours : « (…) quand l’ami Jean-Pierre entonne Ich bin mur e bluem…/ on res­sent l’automne tout enva­hir de son velours./ (…) ». Oui, on danse, on s’allonge, on plonge, inquiets, dans ton velours. La poé­sie de tes villes est une pro­me­nade sonore, inquié­tante, cher­cheuse de l’abondance d’« un papillon géo­mètre ». 
 
Derrière tes arrière-pages, entre l’ombre et la sur-ombre de tes lourdes mai­sons, en fer façon­nant de Moi, je vois un Apollinaire témé­raire, un Baudelaire cru, explo­sé de moder­ni­té. Sous la pluie de tes vers, ici, juste ici, dans des « nou­velles des­ti­na­tions », je recon­nais le sang du Poème. Que je cherche, dont je bois, moi aus­si, aveugle construc­trice des lignes.
 
Tu parles à ton Semblable, ivre de maux lui aus­si, tré­bu­chant, comme toi, dans l’ombre des pages. Mère, tu lui donnes la vie. Amant, tu le retournes. Tu aimes ton pro­chain, pro­fon­dé­ment atta­ché à ses « ailes de pierre », tu l’aimes, ton Lecteur. Tu façonnes sa chair poé­tique dans le Livre que tu crées. Dans la méta­mor­phose de l’étant de la Parole, tu lui parles, « Si tu n’as de mes mots retenu/​Que la noire fou­lure qui entoure leurs sub­stances… »/​(…) », tu négo­cies, tu le ques­tionnes, tu le regardes, tel un père à l’Homme qu’il voit gran­dir. Cet « amour impos­sible et qui pour­tant [vous] unit », Poète et Lecteur est l’amour propre de tes Mondes, Frère.
 
Je marche, désor­mais, dans tes « Confessions d’un Ange Fourbe », dans un point de départ « Dans la nuit du 30 avril au 1er mai 2007. », où le « Retour inlas­sable à l’instant mystérieux/​ De la créa­tion du monde. (…)/​ Correspondance ful­gu­rante dans la double vision, (…) » m’enchante, me secoue. Me rap­pelle que l’Homme est un grand poète ; que « L’humanité est une extra­or­di­naire rumeur. »
 

 

Enivrez-vous, Vous, car ici vit un poë­ten. Un homme poé­tique. En état poé­tique.