> “Cherche ce que tu appelles” Lectures croisées d’Hélène Dorion et de Déborah Heissler

“Cherche ce que tu appelles” Lectures croisées d’Hélène Dorion et de Déborah Heissler

Par |2018-10-21T10:15:25+00:00 4 mars 2016|Catégories : Essais|

 

La recen­sion en poé­sie, écrite par un poète vise à par­ta­ger avec sim­pli­ci­té ses émo­tions, ses rêves, ses idées du moment. Par exemple, ici, la lec­ture de deux recueils, Sorrowful songs de Déborah Heissler, qui vient de paraître et Ravir : les lieux d’Hélène Dorion. Je connais l’une, je découvre l’autre. Un des recueils vient de paraître, l’autre en est à sa deuxième édi­tion.

 

Un point com­mun qui m’a frap­pé entre les deux ouvrages est l’importance don­née aux lieux : le lac, la mai­son, la chambre, la fenêtre, les miroirs. Même les villes chez Hélène Dorion, sont méta­mor­pho­sées (ou notre regard ne sait plus les voir). Il n’est pas ques­tion de mou­ve­ments, mais de pay­sages « désas­sem­blés », ouverts à la mer, au lac, où l’on cherche « l’arête et le désir ».  Les villes n’ont plus rien d’urbain. Plutôt elles forment une col­lec­tion de lieux où « le visible cède sous poids ». On y croise des enfants, des vieillards. on converse à coup de mots essen­tiels, puis « le voyage s’achève et recom­mence ». Chez Déborah Heissler, dont on sait l’importance du lieu (lire son recueil Comme un mor­ceau de nuit, décou­pé dans son étoffe) sur­git ici un jar­din, telle une expé­rience d’intimité. Il se peuple d’oiseaux, de neige, de fruits. Il est un lieu où « vous oublie­rez tout », où l’on dis­pa­raît, avec une forme d’apaisement qui trouble par son excès et « de nous, vous ne devi­ne­rez plus qu’une fron­dai­son d’arbres au cré­pus­cule, dont plus une feuille ne bouge. Fixement. »

L’importance du lieu, de sa fixi­té, pour ne pas dire de sa clô­ture, frappe par la res­pi­ra­tion sereine qu’il per­met ; l’échange qu’il auto­rise – la place du « tu » dans les deux recueils ; la conscience de soi, qui monte comme une lumière, et rend per­cep­tible son appar­te­nance à la vie, au vivant. Il per­met un réveil et de se lan­cer : « Cherche ce que tu appelles » (Ravir : les lieux). Ces deux recueils m’ont inci­té à reprendre La poé­tique de l’Espace de Gaston Bachelard, à jouer des réson­nance qui leur offre. Une phrase m’a rete­nu et je leur dédie : « Par son exu­bé­rance, le poème réanime en nous des pro­fon­deurs. » Exubérance que je n’entends pas comme excès, mais écou­le­ment, abon­de­ment qui abreuve nos terres. Une autre encore, tirée du cha­pitre L’immensité intime (quel titre !) : « L’immensité est en nous. Elle est atta­chée à une sorte d’expansion d’être que la vie réfrène, que la pru­dence arrête, mais qui reprend dans la soli­tude. » Ici encore, la notion d’immensité est revi­si­tée. Elle est non plus déme­sure, excès, mais expan­sion natu­relle d’une exis­tence qui redoute l’étouffement. Ce n’est pas l’immensité qui est exces­sive, mais la fer­me­ture de nos pri­sons. À la lec­ture des deux recueils, ce que nous réap­pre­nons, c’est à res­pi­rer, à redé­cou­vrir la géné­ro­si­té gra­tuite de l’espace, son don per­ma­nent qui irrigue nos sens externes et notre vie inté­rieure.

Un autre point com­mun se trouve dans la trou­blante rela­tion à l’autre, construite sous forme d’absence et de pré­sence. Dans Sorrowful Songs, la dou­leur est blanche face à l’autre qui est « endor­mi », comme on disait autre­fois pour un être cher tom­bé dans les bras de la mort. Et face à cette absence, ce ne sont pas les dou­leurs qui remontent, mais la pré­sence du dis­pa­ru ; d’ailleurs, le poète est pas­sé de l’autre côté du visible, il a rejoint l’endormi. Il voit son absence dans la pièce où par la vitre « il nei­ge­rait » et « où Debussy résonne tout près de la fenêtre ». Il y a dans ce recueil des notes du Cantique du Cantique. On y retrouve ce même jeu d’absence et de pré­sence qui anime les deux êtres aimés. Une quête ? Un exis­ten­tial de l’amour ? Peu importe, le fruit doux-amer de ce mou­ve­ment de l’âme est la liber­té du ravis­se­ment – à tel point qu’on en finit par oublier que Sorrowful Songs est un thrène et non un chant d’amour.

Dans Ravir : les lieux, la rela­tion s’établit par un appel lan­cé par-des­sus la bar­rière de l’absence. Mais l’absent n’est jamais loin ; il est proche, si proche qu’on le confond avec son ombre ; à force de se fré­quen­ter, c’est soi-même qui se fait ombre : « Derrière ce qui s’effondre /​ reste des ombres, que des ombres ». Le monde « tres­saille », mais d’une cer­taine manière, nous ne lui appar­te­nons plus. Ou plu­tôt, nous l’habitons, le rejoi­gnons par notre absence. Dans ce recueil d’Hélène Dorion, une rela­tion spé­ci­fique se découvre dans cet appel aux ombres : l’amitié lit­té­raire – thème auquel je suis très sen­sible. Elle appelle des auteurs, cer­tains qu’elle a pu connaître de leur vivant, d’autres non. Bishop, Eliot, Hopkins, Pascal,…. Le poème sur Pascal est excep­tion­nel, je n’en cite que la pre­mière par­tie : « Creux, terre trouée, c’est la nuit /​ de Pascal, ni onde ni matière /​ qui oscille, entre le temps et l’éternel /​ pen­ser dés­unie, porte /​ au regard le cœur fra­gile ». D’autres fois, le titre du poème est celui d’une figure emblé­ma­tique – « Le Pianiste », « L’Errant », « Le Harpiste »… – ce qui leur donne une tris­tesse et une gra­vi­té trou­blante. On plonge dans une rêve­rie comme en ins­pire la poé­sie du moyen-âge. Quelles sont ces figures ? Êtres connus ou sym­boles per­son­na­li­sés ? On s’en approche, on leur parle, mais on ne les rejoint pas. Autre paral­lèle qui m’est venu : Ulysse aux enfers, et les ren­contres qu’il fit. Le sen­ti­ment d’approcher de la véri­té d’un témoi­gnage et au même moment, la cer­ti­tude que le mys­tère qu’il contient ne sera pas divul­gué. Il faut alors poin­ter ce vers de Déborah qui revient deux fois dans le recueil : « Personne. /​ Toi-rien, puis toi exac­te­ment. »

Les poètes portent la pro­fonde matière qui tra­vaille l’homme ; dans leurs poèmes, ils en retrans­crivent les énigmes, les mys­tères ; on y découvre ain­si ce que nous sommes et ce que nous affron­tons. Dans les recueils de Déborah Heissler et d’Hélène Dorion, j’ai trou­vé la pos­ture de l’homme d’aujourd’hui à tra­vers les thèmes du lieu et de la présence/​absence. Ainsi, mal­gré le mou­ve­ment qui le dévisse, l’écume furieuse qui fouette ses yeux et son âme, rien d’essentiel n’est per­du car les inter­stices, par où la vie de l’homme se relance, sont innom­brables. Un ins­tant suf­fit et aus­si­tôt le lieu où l’on se trouve, se révèle et nous révèle ; l’instant est peut-être fruit des dou­leurs, mais il ouvre aus­si à la pré­sence réelle, vrai suc de la séré­ni­té qui encou­rage l’homme à pour­suivre son aven­ture d’homme : « Cherche ce que tu appelles » (Ravir : les lieux). Ensuite la mort de l’autre, ou l’espèce d’infini coton­neux qui se glisse entre les êtres et veut leur inter­dire toute com­mu­nion fra­ter­nelle et vivante, il n’aura pas le der­nier mot. Il existe des liens faits d’amour et d’amitié qu’aucun obs­tacle n’arrête : ils ras­semblent ces contraires que sont l’absence et la pré­sence, où l’on se perd quand on croyait se tou­cher et où l’on se touche quand on se croyait per­du. Ces liens exigent d’affronter la peur du néant, du vide, du rien – une dépos­ses­sion de soi au-des­sus de nos forces – mais en retour ils nous rendent à l’aimé(e). « Personne. /​ Toi-rien, puis toi exac­te­ment. »

 

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