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Chinongwa

Par | 2018-02-18T22:32:08+00:00 11 octobre 2012|Catégories : Chroniques|

 

Ce roman est à la fois une pein­ture fidèle du quo­ti­dien – la cor­vée de bois, les ara­chides qu’on décor­tique, l’écorce de bao­bab que l’on tresse (on trouve encore des paniers et des cha­peaux fabri­qués de cette manière au Zimbabwe) – et une vision poé­tique du monde.

Les arbres étaient au cou­rant, ils chu­cho­taient, can­ca­naient et rica­naient nuit et jour. L’herbe savait […]

La langue de Lucy Mushita, sou­vent très ima­gée, rap­pelle aus­si les contes : le cro­co­dile à l’haleine putride repré­sente les dif­fi­cul­tés ren­con­trées, les hommes blancs sont appe­lés des sans-genoux (parce qu’ils portent des pan­ta­lons)…

Celle qui est au centre de l’histoire, Chinongwa, est obnu­bi­lée par la menace qui plane au-des­sus de sa jeune per­sonne. Elle a neuf ans au début du roman. Comme sa sœur aînée, elle sera un jour échan­gée contre des vivres, mariée à un homme bien plus âgé qu’elle. Ses parents n’ont pas de terres assez fer­tiles. C’est une fata­li­té : l’histoire bégaie de géné­ra­tion en géné­ra­tion.

Lucy Mushita s’est ins­pi­rée de l’histoire de sa propre grand-mère pour tra­cer le des­tin de la fillette. Quant à l’enfant, elle passe des heures avec Mère de mère, sa grand-mère, qui tente de lui faire com­prendre le monde des hommes. C’est peine per­due. Lorsque l’heure arrive d’être arra­chée aux siens, Chinongwa n’est pas prête.

Alors la tem­pête se leva dans son ventre. Le vent souf­flait vers le soleil levant, vers le soleil cou­chant, vers le nord, le sud.

C’est en dehors de l’enceinte où vit sa famille que l’enfant cherche du récon­fort. Au som­met d’une col­line. Entrer en rela­tion avec la nature est bien plus simple pour elle. Les lois humaines sont opaques, arbi­traires, injustes.

[…] elle alla s’asseoir sur son rocher pré­fé­ré pour médi­ter. Ce rocher était comme son ber­ceau à elle.

Lorsque le jour du départ arrive, Chinongwa a le plus grand mal à avan­cer.

[…] elle aurait vou­lu dor­mir si pos­sible jusqu’à la fin de ses jours.

La soli­tude de la jeune fille face à ses peurs prend dif­fé­rents aspects : celui d’une rivière qu’il lui faut tra­ver­ser avant d’être rat­tra­pée, celui d’un corps sus­pen­du qui ne touche plus terre… Ce départ réveille chez les adultes le sou­ve­nir du Grand Déplacement : l’exode, pro­vo­qué par l’installation des colons blancs sur les terres fer­tiles, qui a sou­vent dis­per­sé les familles. Un sou­ve­nir dou­lou­reux.

        Si elle avait été une vache, elle aurait été caté­go­ri­que­ment refu­sée.

Chinongwa quitte bru­ta­le­ment la poé­sie et la magie que l’enfance ren­dait pos­sibles. Les regards des vil­la­geois qui la jaugent comme ils le feraient avec du bétail la pro­jettent dans une réa­li­té bien cruelle.

Dans la deuxième par­tie du roman, la nar­ra­tion est prise en charge par deux per­son­nages : la femme de l’époux de Chinongwa et Chinongwa elle-même.

Les années passent. Chinongwa pense aux siens. Elle doit se conten­ter de cela. Elle ne les revoit que lorsque sa mère est mou­rante. Elle passe alors un long moment à ses côtés, le pre­mier moment d’intimité où des paroles, des sen­ti­ments émergent qui ne sont pas dic­tés par un rituel, une cou­tume.

Loin des cli­chés d’une Afrique où le vil­lage et la famille vont de paire avec l’entraide et la soli­da­ri­té, Chinongwa apprend dans son nou­veau foyer la soli­tude, l’exclusion, le res­sen­ti­ment. La condi­tion fémi­nine que l’auteure passe au crible n’a rien de réjouis­sant. Les sources de joies sont rares et tarissent rapi­de­ment.

La femme ne pos­sède aucun lieu de repli ; elle est une étran­gère chez elle tout autant que chez son mari, et n’habite dans l’une ou l’autre demeure que sur invi­ta­tion.

Ceux et celles qui le déplorent n’osent le dire. Et le poids des non-dits est de plus en plus dif­fi­cile à sup­por­ter. Alors, les gorges se nouent – celles des lec­teurs aus­si. Mari et femme eux-mêmes n’arrivent pas à com­mu­ni­quer. Ils ne s’ouvrent jamais l’un à l’autre. Dans ces condi­tions, le pire peut se pro­duire. La toute-puis­sance du secret pro­tège le cri­mi­nel, ce der­nier rit au né de sa vic­time :

« Crie-le aux arbres, au ciel et aux rivières, n’oublie pas les rivières, sinon elles vont être jalouses ».

En ouvrant ce roman, on entre dans une tra­gé­die. Une tra­gé­die qui prend racine dans le quo­ti­dien de vil­lages pai­sibles – en appa­rence.

 

 

Lucy Mushita est zim­babwéenne. Elle est née en Rhodésie (l’actuel Zimbabwe) et a gran­di dans un vil­lage à l’époque de l’apartheid. En 1986, six ans après l’indépendance de son pays, elle est venue vivre en France. Elle a ensuite séjour­né aux Etats-Unis et en Australie, puis est reve­nue s’installer à Nancy, où elle vit tou­jours aujourd’hui. Chinongwa est son pre­mier roman.

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