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Chronique du bel aujourd’hui (4)

Par | 2018-05-24T23:11:39+00:00 26 avril 2013|Catégories : Chroniques|

 

Le corps, lieu d’expérience de Dieu dans les Evangiles, lieu de cir­cu­la­tion et de salut. C’est dans la maté­ria­li­té de l’hostie que le chris­tia­nisme appelle à faire l’expérience de Dieu. La rela­tion phy­sique avec le Christ passe par la trans­sub­stan­tia­tion.

L’hostie, en fon­dant dans la bouche de Sainte Thérèse d’Avila, ne l’emplit-elle pas d’un liquide tendre et chaud ?

Une reli­gion fon­dée sur la Résurrection de la chair et sur l’incarnation ne dis­so­cie pas l’âme du corps.

Ce qui était dès le com­men­ce­ment, ce que nous avons enten­du, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contem­plé et que nos mains ont tou­ché du logos de vie – car la vie s’est mani­fes­tée (…) nous vous l’annonçons. (Premier épître de Jean).

Si le Christ sauve l’homme, il le sauve bien corps et âme.

 

 

C’est la filia­tion qui est évi­dem­ment en jeu dans cette lamen­table affaire du « mariage pour tous ». Les muta­tions géné­tiques, la mar­chan­di­sa­tion du corps (la vente des ventres et des enfants) décons­truisent le prin­cipe généa­lo­gique qui fon­dait l’humanité. Le corps qui était le temple de l’esprit et la char­nière du salut devient la char­nière de la dam­na­tion mar­chande et tech­nique.

La chair est la char­nière du salut. De sorte que, lorsque l’âme est choi­sie par Dieu pour le salut, c’est la chair qui fait que l’âme peut ain­si être le choix de Dieu. Ainsi, la chair est lavée pour que l’âme soit puri­fiée ; la chair reçoit l’onction pour que l’âme soit consa­crée ; la chair est mar­quée d’un signe pour que l’âme soit pro­té­gée ; la chair est cou­verte de l’ombre de l’imposition des mains pour que l’âme soit illu­mi­née par l’esprit ; la chair se nour­rit du corps et du sang du Christ pour que l’âme se repaisse de la force de Dieu. On ne peut donc pas les sépa­rer dans la récom­pense puisque le ser­vice les réunit (…) (Tertullien, « La résur­rec­tion de la chair » dans Patrologie latine).

L’individu auto-construit est l’horizon du der­nier homme. Il se des­sèche car il cesse de trans­mettre la parole qu’il a reçue. Il n’est plus debout sur terre, à contem­pler le ciel, mais dans la jouis­sance nécro­phile du déchet, pré­oc­cu­pé uni­que­ment par la sai­sie et la consom­ma­tion de l’objet. En niant la dif­fé­rence sexuelle, il s’enferme dans son propre lin­ceul.

Son nihi­lisme entraîne une débâcle des mon­tages sym­bo­liques et nor­ma­tifs (Pierre Legendre). Sa bar­ba­rie opère dans la ges­tion tech­nique de l’espèce humaine.

 

 

Une élu­cu­bra­tion par­mi d’autres, celle-ci de Monique Wittig : Il faut détruire poli­ti­que­ment, phi­lo­so­phi­que­ment et sym­bo­li­que­ment les caté­go­ries d’homme et de femme.

Le natif, le don­né et le déjà-là sont balayés par l’individu post-humain dont les droits (et les droits les plus extra­va­gants) sont deve­nus la réfé­rence abso­lue. Si per­sonne, jusqu’à ce jour, n’a réus­si à naître tout seul, ce sera pro­chai­ne­ment pos­sible, à défaut d’être sou­hai­table. Ce dont la méde­cine démiur­gique rêvait – une indif­fé­ren­cia­tion sexuelle, une vie sans nais­sance et une cho­si­fi­ca­tion trans­hu­ma­niste – le nou­vel ordre moral le fonde. La prière de Maimonide : Eloigne de moi l’idée que je peux tout, s’est sau­va­ge­ment ren­ver­sée. La rela­tion tech­ni­cienne et fonc­tion­nelle entre le monde de l’individu auto­fon­dé détruit la filia­tion. Le droit des mino­ri­tés dis­so­cie. Que serait le nom s’interroge Xavier Lacroix (Le corps retrou­vé, Bayard) sans la loi et l’héritage, la mémoire et la tra­di­tion ?

Il sera lobo­to­mi­sé et par consé­quent dis­qua­li­fié. Le déclin du Père sym­bo­lique n’a-t-il pas déjà dis­qua­li­fié la place du père réel ?

 

 

Dans ce monde nou­veau, codi­fié par la loi, le sexua­li­té n’est plus néces­saire à la repro­duc­tion. La dif­fé­rence sexuelle n’était-elle pas qu’un brouillon, qu’une don­née acci­den­telle qu’il s’agit main­te­nant de gom­mer ? L’enfant, conçu dans un tube de verre, délo­ca­li­sé hors de sa mère (on délo­ca­lise bien les indus­tries) et né de sper­ma­to­zoïdes incon­nus fait de lui un pur arti­fice. Le dik­tat social ne crée pas de sym­bo­lique. Il ins­tru­men­ta­lise le corps de la femme et celui de l’enfant, objet tous deux, d’un contrat mar­chand. Le bébé idéal – au corps machine – sous­trait aux défi­ciences, mis en vente pro­chai­ne­ment sur inter­net, par­vien­dra à stop­per son vieillis­se­ment cel­lu­laire et mul­ti­plie­ra ses per­for­mances. Dans l’indifférenciation géné­ra­li­sée, seules des options (de cou­leurs notam­ment) seront per­mises.

 

 

J’ai tou­jours eu un mépris abso­lu pour l’opinion publique, je n’ai jamais sou­hai­té appar­te­nir ou m’assimiler à un groupe social. N’ai-je pas pris le risque, à plu­sieurs reprises dans ma vie, de mani­fes­ter qui j’étais et de renon­cer à ce que je pos­sé­dais ?

Moi, je ne dois rien au forum, rien au champ de Mars, rien à la curie : je ne veille sur aucun bureau, je ne m’empare d’aucune tri­bune, je ne guette aucun pré­toire, je ne res­pire pas l’odeur des canaux… Je ne plaide pas en hur­lant, je ne suis ni juge, ni sol­dat, ni roi : je me suis reti­ré du peuple. (Tertullien).

Baudelaire : Parmi l’énumération nom­breuse des droits de l’homme, deux assez impor­tants ont été oubliés qui sont le droit de se contre­dire et le droit de s’en aller.

C’est le chris­tia­nisme qui a défen­du la sphère pri­vée – le « je » – por­té par le Verbe sou­ve­rain et l’anarchisme. Ce « je » est en guerre, contre lui-même d’abord (dans son com­bat pour une iden­ti­té nou­velle), et contre tout col­lec­tif. Le corps des croyants et des mys­tiques n’est-il pas au cœur de leur témoi­gnage ? La décou­verte concrète de l’humanité du Christ se construit sur une iden­ti­té propre, à chaque fois unique, refu­sant la tota­li­té hégé­lienne : L’esprit ne peut s’attarder sur les souf­frances de quelques indi­vi­dus, les buts par­ti­cu­liers se perdent dans le géné­ral. Et bien non, jus­te­ment. Car de quel esprit s’agit-il ? Sans doute pas de l’esprit chré­tien pour lequel chaque âme, et sur­tout celle qui souffre – compte plus que le sens de l’histoire.

 

 

 

L’homme est tom­bé de Dieu sur lui-même (Bossuet).

Le chris­tia­nisme n’est pas la reli­gion du pro­grès, mais la reli­gion du salut (Péguy).

L’idée de pro­grès est l’idée athée par excel­lence (Simone Weil).

 

Lecture en conti­nu (ça coule de source) du livre de Gustave Thibon : Les hommes de l’éternel (Mame). Le mythe du pro­grès, nous rap­pelle t’il, qui fut une ligne de force du roman­tisme, est une héré­sie, une pro­jec­tion cari­ca­tu­rale et assas­sine, dans le monde pro­fane, d’une aspi­ra­tion à l’Eden. Ce mythe de la rup­ture s’en est pris à la pay­san­ne­rie héré­di­taire, à la culture du peuple de France, aux conve­nances strictes et aux mobiles intimes qui gou­ver­naient les anciens.

L’homme taupe, enchaî­né à lui-même, a fini par vider la mer, effa­cer l’horizon, déta­cher la chaîne qui liait la terre au soleil (Nietzsche). Quand le souffle du vide lui fait face, l’homme taupe cherche refuge dans la tré­pi­da­tion et l’abrutissement. Le « faire n’importe quoi, mais faire quelque chose » l’agite quo­ti­dien­ne­ment. Ne trou­vant aucune rai­son de vivre et d’agir, il s’enferme dans la défaite de l’amour. Et pour mas­quer cette course à l’oubli, cette impos­si­bi­li­té de trans­mettre, l’enfer moderne se fait légal et sou­ter­rain. On gagne l’univers et on perd son âme, on conserve les ovules au frais (« la vitri­fi­ca­tion ovo­cy­taire »… sou­li­gnons l’élégance des ces mots) et on rompt toute filia­tion, on mas­sacre et encore plus qu’autrefois mais on mas­sacre sous cou­vert de géné­ro­si­té et d’égalité.

 

 

Je suis roya­liste de sen­ti­ment et gaul­liste de rai­son, autre­ment dit je suis à la marge de la marge. Mais les mino­ri­tés dédai­gnées ne sont-elle pas les labo­ra­toires de demain ? Ne viennent-elles pas bous­cu­ler les injonc­tions morales, les bons sen­ti­ments, les menaces et les pla­ti­tudes de nos gou­ver­nants et des chiens de garde du diver­tis­se­ment pour tous ? La répu­blique, veuve de ses rois, enta­chée par la faute et par la sou­mis­sion est inca­pable de sur­mon­ter, sans se divi­ser, les crises graves. Pire, elle les pro­voque et les accen­tue jusqu’à céder par­fois à un roi-dic­ta­teur (Pétain/​Laval), à un ersatz gref­fé sur le roya­lisme tra­di­tion­nel. Elle a rom­pu le lien char­nel qui  relie le pré­sent au pas­sé, elle a déra­ci­né la pen­sée et fabri­qué, après les redou­tables conquêtes de la science et les fausses pro­messes poli­tiques, l’école du déses­poir.  En sanc­ti­fiant le temps humain, chris­tia­nisme et roya­lisme unis­saient tout un peuple. Ils déjouaient le culte de la race pure et le culte de la classe labo­rieuse.

Toute résis­tance autre que sym­bo­lique est deve­nue inutile, le spec­tacle d’hypnoses col­lec­tives sort vain­queur, mais pour com­bien de temps encore ?

 

 

Une péda­go­gie de la décon­nexion et une éthique du déta­che­ment s’imposent devant le bruit et la fureur de notre actua­li­té. L’avenir n’appartient-il pas aux ordres contem­pla­tifs ?

Nous sau­ve­ra de la chute évo­lu­tive vers les socié­tés d’insectes celui qui inven­te­ra une nou­velle géné­ra­tion de monas­tères : ce mot signi­fie une asso­cia­tion para­doxale de soli­taires et de soli­daires. Nous aurons besoin d’un saint Benoît, d’un autre moi et d’autres pro­chains (Michel Serres : Hominescence, Le Pommier).

Mais pour consen­tir à la dis­tance et à la proxi­mi­té, il fau­drait ces­ser de se pros­ter­ner devant soi-même et devant les idoles. L’homme s’est per­du dans son affir­ma­tion de soi, l’intemporel de la vie litur­gique est tota­le­ment étran­ger à la nou­velle sou­ve­rai­ne­té capri­cieuse de l’individu.

 

 

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