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Chroniques du bel aujourd’hui (2),

Par | 2018-02-23T17:45:22+00:00 19 janvier 2013|Catégories : Chroniques|

 

L’hystérie pro­gres­siste et l’intolérance qu’elle révèle fait de nos écri­vains et de nos intel­lec­tuels de la cohé­sion sociale (Annie Ernaux n’évoque t’elle pas la cohé­sion sociale dans sa lettre péti­tion contre Richard Millet ?) des juges redou­tables. Cette hys­té­rie inti­mide et culpa­bi­lise. Après avoir arra­chée Dieu à la proxi­mi­té de l’homme, elle fonc­tionne par exclu­sion.

Ainsi s’achève l’histoire spi­ri­tuelle de l’Occident, tou­jours plus ouver­te­ment contre le chris­tia­nisme.

De Marcel Schwob, j’aime lire ceci : Ce sont des voix blanches qui nous ont appe­lés dans la nuit. Elles appe­laient tous les petits enfants. Elles étaient comme les voix des oiseaux morts pen­dant l’hiver (La Croisade des enfants).

Ces voix blanches, ces voix d’oiseaux morts sont les brû­lures insom­niaques de la soli­tude la plus pro­fonde – la nôtre – elles sont des taches de lèpre qui attendent la fin de toute chose mais aus­si l’éclat de la Révélation. Elles sont au centre de cette nar­ra­tion poly­pho­nique qui mêle huit mono­logues. Des voix s’élèvent, appellent et ne s’entendent tou­jours pas. Dans ce bref récit, le blanc de la parole dévoile une absence onto­lo­gique, et plus ter­rible encore, l’absence de Dieu. N’est-ce pas, dans cette Croisade des enfants, le pape Grégoire IX qui demande un signe au Seigneur avant d’exprimer un doute radi­cal ?

Je suis le plus vieux de tous les vicaires que le Seigneur a pla­cés ici-bas, et je com­mence seule­ment à com­prendre. Dieu ne se mani­feste point. Est-ce qu’il assis­ta son Fils au jar­din des Oliviers ? Ne l’abandonna-t-il pas dans son angoisse suprême ? O folie pué­rile que d’invoquer son secours ! Tout mal et toute épreuve ne résident qu’en nous.

Les hommes ne sont jamais condam­nés par Dieu, ils se condamnent eux-mêmes et il y a bien un savoir biblique de la vio­lence comme l’a démon­tré, d’un livre à l’autre, René Girard. L’inversion du rap­port d’innocence et de culpa­bi­li­té entre vic­times et bour­reaux est la pierre d’angle de l’inspiration du Livre. Le Dieu unique n’est-il pas celui qui reproche aux hommes leurs crimes et qui donne la parole à ceux qui les subissent ? Le Christ, en s’offrant comme vic­time inno­cente à la ter­reur du sacri­fice, dénoue le méca­nisme même de toute socié­té, basée, faut-il le rap­pe­ler, sur un crime com­mis en com­mun. Le Christ résiste à la conta­gion agres­sive, au gré­ga­risme mons­trueux du lyn­chage dio­ny­siaque, si bien que toute démarche sacri­fi­cielle, même et sur­tout retour­née contre soi-même, ne cor­res­pond pas à l’esprit évan­gé­lique. Le « se sacri­fier » pour­rait camou­fler, der­rière un ali­bi « chré­tien », des formes d’esclavage sus­ci­tées par le désir mimé­tique (René Girard).

C’est contre leur propre sang cir­cu­lant que les hommes sont aux aguets, contre leur propre vie qu’ils se mettent à l’affût, dans la réso­lu­tion maniaque de se nier et de nier l’autre, de pour­rir le don de l’existence et de le chan­ger en lacune. Tout pou­voir ne vit que de ceux qui s’y résignent, toute parole qui n’est pas d’amour demeure dans la nuit. Quelle serait l’échappée belle ? Celle qui pié­tine les intrigues de ce monde, celle qui brave les usages et quitte le tom­beau par le beau, celle enfin qui méprise les han­tises, les sot­tises, l’exil de tous les signes.

Une parole qui parle est une parole qui prend corps dans la vie de celui qui l’entend et l’accomplit.

 

Si la seule mesure qui nous est pro­po­sée est une mesure humaine – et mon­daine – l’existence n’est-elle pas vouée à l’échec ? Une exis­tence sans Dieu, réduite à une objec­ti­vi­té quan­ti­fiable, est for­cé­ment mor­telle. Juifs et chré­tiens ne se fixent pas en terre. Ils s’engouffrent dans l’ouverture que le retrait de Dieu rend pos­sible. Tout paga­nisme est une impuis­sance radi­cale de sor­tie du monde. Athée est une méto­ny­mie pour igno­rant (Benny Lévy).

 

C’est la joie du Christ et son mépris pour la mort (cette mort à laquelle le chré­tien ne croit pas) qui nous effraient. Nous avons per­du notre inno­cence et gagné l’angoisse. L’innocence ne connait pas de limite au pos­sible.

L’arbitraire divin : aucun prin­cipe, aucune rai­son, aucune loi ne le domine. Sa liber­té est illi­mi­tée, sa soli­tude aus­si :

Il est amour et misé­ri­corde et cepen­dant il doit se conten­ter de contem­pler, gla­cé d’horreur, les abo­mi­na­tions qui se déroulent sous ses yeux (Chestov).

L’aphonie spi­ri­tuelle de notre époque est une forme nou­velle de l’ace­dia. Elle est un assè­che­ment et une lour­deur que reflète l’écran de la webo­sphère. Ces écrans ne déversent plus que des gar­gouille­ments colo­rés. Nous sommes dans un bour­bier avec lequel le dégoût (de soi et des autres) fait de notre quo­ti­dien une réclu­sion. L’absence de tâches et de métiers (de métiers liés à la terre et à l’outil) annule tout gain spi­ri­tuel. Jean Starobinski rap­pelle, dans L’Encre de la mélan­co­lie (Seuil), que ce n’était nul­le­ment le pro­fit éco­no­mique du tra­vail qui impor­tait aux Pères de l’Eglise, mais sa valeur spi­ri­tuelle et thé­ra­peu­tique.

L’homme moderne, doté d’une pro­fes­sion (et conscient de l’inutilité de cette pro­fes­sion), ne peut pas se sous­traire à l’ennui et au temps vide des loi­sirs. Les spec­tacles et les agi­ta­tions fes­tives lui sont désor­mais impo­sés de force. Dans le monde confu­sion­nel (ce que les pro­gres­sistes appellent la « cohé­sion sociale ») qui est le nôtre, le mal socia­li­sé nous déra­cine. L’industrie de l’oubli (l’oubli du savoir faire, l’oubli des sai­sons, l’oubli de Dieu) ne repose que sur une néces­si­té mar­chande mons­trueuse et indé­fi­ni­ment exten­sible.

Thomas Stearns Eliot se défi­nis­sait ain­si : Classique en lit­té­ra­ture, roya­liste en poli­tique, anglo-catho­lique en reli­gion. Je ne connais pas de meilleure défi­ni­tion.

Un excellent livre publié par Mark Anspach, dis­ciple de René Girard : Œdipe mimé­tique (L’Herne), nous éclaire sur le spec­tacle élec­to­ral que nous avons vécu. Souvenons-nous, il y a la peste à Thèbes, Œdipe et Tirésias sont frères dans la haine. La clau­di­ca­tion d’Œdipe, dont le nom même signi­fie « pied enflé » fait consen­sus dans l’irrespect et la moque­rie.

Et pour­tant, mal­gré ses propres aveux dignes d’un pro­cès sta­li­nien, Œdipe est inno­cent, de la peste bien sûr et même, c’est fort pro­bable, du par­ri­cide inces­tueux.

Dans une com­mu­nau­té prise de panique (pre­nons la France d’aujourd’hui), un indi­vi­du, appe­lons-le Œdipe/​Sarkozy, a toutes les chances d’être choi­si comme vic­time. Car les hommes aux opi­nions les plus variés réagissent à des désastres de toutes sortes en lyn­chant, réel­le­ment ou sym­bo­li­que­ment, un indi­vi­du sou­dain haïs­sable et tenu pour cou­pable.

Œdipe/​Sarkozy a été jugé, à tort ou à rai­son, comme le roi de la faillite, voué lui aus­si à être sacri­fié lorsque tout autre expé­dient a échoué. Dans la pièce de Sophocle, Œdipe enfant est aban­don­né dès sa nais­sance parce qu’une malé­dic­tion le voue à un des­tin cri­mi­nel.

Coupable mul­ti-usages, et dès son ori­gine fami­liale, Sarkozy l’est aus­si. Son nom de ras­ta­quouère d’abord… Sarközy de Nagy-Bosca, son grand-père d’origine juive – tout cela fait désordre pour la France moi­sie, celle de l’antisémitisme et de l’antichristianisme – et puis, né dans une caté­go­rie sociale mépri­sée par les élites, il s’est lui-même confor­mé, durant un laps de temps très court, à l’image néga­tive que les médias lui ont ren­voyée. L’image d’un pré­sident bling-bling, d’un nou­veau riche for­cé­ment vul­gaire, à col­lé à la peau de Sarko comme le spa­ra­drap aux doigts du capi­taine Haddock.

Préjugé tenace : notre roi est cou­pable d’avance : pas assez énarque et paraît-il inculte. Aux yeux aveugles de la doxa, Sarkozy devient l’incarnation du désastre dont il faut pur­ger la com­mu­nau­té natio­nale. N’a-t-il pas été, et depuis tou­jours, gri­mé lamen­ta­ble­ment en nabot nazi ?

Dans la farce qui com­mence, le phar­ma­kos (le double du roi) est joué par François Hollande, voi­là d’ailleurs un nom qui sent bon l’Europe fleu­rie et convi­viale. Ce sou­ve­rain de car­na­val, plon­gé déjà en plein vau­de­ville sen­ti­men­tal, sou­haite inver­ser les hié­rar­chies sociales et lever les inter­dits sexuels (le mariage gay notam­ment). En s’agitant comme le font les arle­quins de foire, Hollande sou­haite vendre des cra­vates tri­co­lores aux phoques que nous sommes.

Que les esclaves prennent la place du maître, au moins le temps d’un mee­ting !

Quant au des­tin du pays, pour gar­der sa puis­sance d’attraction, il doit demeu­rer obs­cur, oblique dans sa mise en scène pro­gram­mée et gavée de « mora­line ».

Mais la fête ter­mi­née, le contre roi lui aus­si sera expul­sé car dans nos démo­cra­ties les Œdipe sont tou­jours des boucs émis­saires réus­sis.

On les croit, à tort, cou­pables de ce dont on les accuse.

Les voix encom­brées de reproches, Merleau-Ponty les nom­mait des ténèbres bour­rées d’organe.

Dieu à Adam : Où es-tu ? C’est la même ques­tion que pose l’homme ne trou­vant pas, auprès de lui, l’être aimé.

Le mort est un maitre abso­lu et la peur de la mort fait de nous des esclaves.