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Chroniques du bel aujourd’hui (3)

Par |2018-10-16T07:53:06+00:00 23 février 2013|Catégories : Chroniques|

Nietzsche : Il n’est pas per­mis que votre nais­sance ait eu lieu dans l’inconcevable et l’irrationnel.

Lautréamont : Je ne connais pas d’autre grâce que celle d’être né. Un esprit impar­tial la trouve com­plète.

Claudel : L’important n’est pas de savoir de qui nous sommes nés, mais pour qui.

Cendrars : Le simple fait d’exister est un véri­table miracle.

 

La nais­sance et l’existence ain­si nom­mées et gra­ti­fiées posent la ques­tion de l’accès au lan­gage poé­tique. A un lan­gage où chaque être vivant, par sa propre tra­ver­sée, par­ti­cipe à un savoir du monde. Un savoir du monde qui n’est pas un simple savoir sur le monde. Le savoir du monde par­ti­cipe à ce qui nous entoure, à ce qui nous sol­li­cite et nous inter­pelle.

 

 

Un athée social a pour seul bagage une liste de mer­veilles au-des­sus de l’abîme. Il déjoue le bon sens, la rai­son, les pro­grès de l’histoire, les nou­velles reli­gions du Bien. Il dévoile les contra­dic­tions de notre cler­gé pro­gres­siste. Il se dégage de la poé­sie comme sup­plé­ment d’âme pour nouer un rap­port char­nel avec la véri­té. Il suit les traî­nées san­glantes de l’histoire, contemple le néga­tif bien en face et se défait de la faune des croyances et des illu­sions. Il a com­pris que le Père est créé par le Fils et que l’écrivain est déter­mi­né par l’enfance des choses.

Il désigne l’impensé social et la part obs­cure à l’œuvre dans les liens fami­liaux et com­mu­nau­taires.

Baudelaire : On peut fon­der des empires glo­rieux sur le crime, et de nobles reli­gions sur l’imposture… La croyance au pro­grès est une doc­trine de pares­seux…Ceci aus­si, et là Baudelaire n’est-il pas bon pour la cami­sole de force ? 

 Il n’existe que trois être res­pec­tables : le prêtre, le guer­rier, le poète. Savoir, tuer et créer. Les autre hommes sont taillables et cor­véables, faits pour l’écurie, c’est-à-dire pour exer­cer ce qu’on appelle des pro­fes­sions.

 

 

Comment échap­per à la socié­té pour­voyeuse de dopes comme l’écrivait le déses­pé­ré Artaud, aux riva­li­tés mimé­tiques (René Girard), à la sou­mis­sion de l’intime et du secret au tout à l’égout des camé­ras, au vou­loir-gué­rir du fes­tif, aux sépulcres blan­chies pour par­ler comme le Christ, aux relents d’abattoir des diverses com­mu­nau­tés humaines, à l’aggravation de la puis­sance de mort, aux crimes géné­ra­li­sés et à la rota­tion des stocks humains (tra­fic d’organe, famines orga­ni­sées, guerres encou­ra­gées etc.) aux dési­rs sug­gé­rés, tari­fiés et déi­fiés (Ah, le jouir sans entrave et ses sinistres addic­tions), aux sacri­fices rituels, à la mon­tée des extrêmes ; aux patho­lo­gies de la rela­tion, à la volon­té de puis­sance qui n’est que le moteur du res­sen­ti­ment, à tous les modernes qui ne se pros­ternent que devant eux-mêmes, aux pas­sions tristes (Spinoza), à la com­plai­sance au mal­heur, à un monde sur­ac­tif voi­lant la dépres­sion, au culte laïque de la mort (Philippe Ariès), à l’insatisfaction géné­rale (l’insatisfaction est deve­nue une mar­chan­dise écrit Guy Debord), à l’homme cal­cu­lable (Jacques Henric), aux cadavres maquillés vivants et dis­sous dans le com­merce du monde, au mode du com­pas­sion­nel, à l’effondrement du cré­dit fait au père sym­bo­lique et réel, à l’homme nou­veau, sans mémoire et sans dette ?

 

 

Nous connais­sions la dégra­da­tion du vivant par la machine (le cou­pe­ret méca­nique de la guillo­tine en fut le com­men­ce­ment), nous entrons dans la dégra­da­tion du vivant en machine (l’humain futur ne sera qu’un pro­duit arti­fi­cia­li­sé, gref­fé et manu­fac­tu­ré).

Le corps sanc­ti­fié par le bap­tême, l’eucharistie et l’extrême-onction est deve­nu le corps étran­ger qu’il faut abattre. L’accumulation de l’avoir (le cyborg) contre­dit l’unité de l’être. La seule sub­stance humaine devient l’handicap majeur de la tech­no­lo­gie de pointe.

 

 

Si je devais choi­sir une épi­taphe, pla­cée sur ma pierre tom­bale, ce serait celle-ci, écrite par Lamartine : A genoux devant Dieu, debout devant les hommes.

 

 

La volon­té de l’essentiel, autre­ment dit l’amour, est une consu­ma­tion. A l’inverse, le pro­grès tech­nique et toutes ses consé­quences ne sont qu’une affir­ma­tion para­noïaque de la volon­té de puis­sance. Et cette volon­té de puis­sance – volon­té d’acquisition – sent l’excrément. 

 

 

Les dieux de la nature accu­mulent les richesses, le Dieu de la grâce les cache.

 

Péguy : Je ne veux rien savoir d’une cha­ri­té chré­tienne qui serait une capi­tu­la­tion per­pé­tuelle devant les puis­sants de ce monde.

Mais qui sont, aujourd’hui comme hier, les puis­sants de ce monde ? Ce sont ceux qui font et refont le gigan­tesque spec­tacle de la per­sé­cu­tion et de la mort en directe. Les esclaves volon­taires de ce monde – les puis­sants de ce monde – consentent à la vio­lence pri­mi­tive de l’homme et à l’éternelle fête sacri­fi­cielle. La foule toute puis­sante impose sa doxa et per­sé­cute arbi­trai­re­ment afin de scel­ler le pacte social, sa cohé­sion. La ronde des meurtres ne cesse jamais. Le per­sé­cu­té est celui qui, détrui­sant le lien social à la racine, démys­ti­fie le sacré et refuse, à l’heure actuelle, la pri­mau­té du Bien (et de ses milices) sur le Vrai.

En défiant le tor­rent des ter­reurs humaines, le judéo-chré­tien est aux pre­mières loges.

Comment, dès lors, pour­suivre son exis­tence en dehors des rythmes vio­lents de l’histoire ? En dévoi­lant les choses cachées depuis la fon­da­tion du monde (René Girard) et en bri­sant sym­bo­li­que­ment les chaînes de chaque époque. En pos­tu­lant aus­si une méta­phy­sique de l’exil afin de deve­nir des sans-patries du temps (Franz Rosenzweig).

La figure de l’exilé (le Christ) et celle de l’enraciné (l’être hei­deg­gé­rien) s’oppose alors sur la vision du monde envi­sa­gé comme champ de bataille ou comme site. Ce champ de bataille et de dévoi­le­ment est folie : Dieu a choi­si ce qui est répu­té folie aux yeux du monde (Saint Paul).

 

 

Le Christ, tou­jours là, jusque dans ses absences, et jamais las.

 

 

J’ai été beau­coup aimé, j’ai beau­coup aimé. J’ai su très vite que l’amour fon­dait la connais­sance et le secret. Trop de chance.

Saint Augustin : On n’entre pas dans la véri­té si ce n’est par l’amour.

Léon Bloy : J’ai mis toute ma vie dans l’amour, l’amour divin et l’amour humain que j’ai par­fois confon­dus. Je n’ai vécu que pour cela, sans avoir com­pris qu’on pût vivre pour autre chose.

Georges Bernanos : Il n’y a qu’une erreur et qu’un mal­heur au monde, c’est de ne pas savoir aimé.

Et ces phrases de Martin Heidegger, que j’ai citées dans Jamais ne dors, recueil poé­tique que j’ai écrit en fai­sant chan­ter la pas­sion amou­reuse :

Qu’en est-il en notre pou­voir de faire sinon de nous ouvrir l’un à l’autre et de lais­ser être ce qui est ? De le lais­ser être de telle sorte que cela nous soit joie pure et source vive d’où jaillisse chaque jour nou­veau en notre vie.

 

 

C’est heu­reux d’aimer de toute éter­ni­té, loin des attentes humaines. C’est heu­reux d’être par­tout en exil, dans la magni­fi­cence de ce qui s’endort ou dans la lumière dorée des visages de ses enfants. C’est heu­reux de por­ter avec soi le temps qui se déploie et de sur­mon­ter tous les tour­ments. C’est heu­reux un amour qui ne rêve pas de per­ver­sion, qui se situe au-delà de toute inter­pré­ta­tion, qui ne met pas, contre ses yeux, la parole du des­truc­teur. C’est heu­reux de goû­ter une bouche, un sexe, dans un entre­lacs de visions, de dési­rs et de mou­ve­ments. C’est heu­reux  enfin que l’amour, au milieu de cent désastres, demeure sei­gneur de notre âme.

 

 

Poésie, guerre sainte des silences écrit Matthieu Baumier dans ce puis­sant recueil qu’il vient de publier : Le silence des pierres (Le nou­vel Athanor). C’est que le bruyant siècle convul­sé pro­longe la dévas­ta­tion et qu’en face, seul l’alphabet peut encore tenir tête au chaos envi­ron­nant. Une civi­li­sa­tion de sur­face, de poids mort, de réduc­tion masque le réel. Quelle pous­sée secrète, quel caillou dans le mas­sif de la prose spec­ta­cu­laire pour­raient encore évi­ter le dis­cré­dit des mots, l’imposture du seul paraître ? La poé­sie a trop sui­vi la poli­tique, elle s’est déra­ci­née. Rendre neuf les mots, c’est frei­ner la course contre la vision de Dieu. Nous sommes en exil, il s’agit de faire retour/​recours au poème, dans la mou­vance même qui par­court le cycle de la vie et de l’expérience. Myste, autre­ment dit s’initier au silence des pierres signi­fie entendre le signe qui se tisse sur le voile de la parole poé­tique. Une parole à par­tir de laquelle tout se dévoile et se déploie et en même temps se cache – en silence – dans l’alternance de l’être-là et du monde. Et pour­tant, le poème ne peut plus s’adresser qu’au poème, dans la déso­la­tion d’une habi­ta­tion rui­née. Ainsi, Matthieu Baumier ne peut écrire qu’après. Après le Dieu en retrait et après la fin de l’humanisme. Pourquoi devrions-nous l’aimer, cet homme-là ? Ou encore : La terre a com­men­cé d’effacer l’homme /​ son empreinte déri­soire. Force et beau­té de la poé­sie qui sur­monte le nihi­lisme puisqu’il reste tou­jours les mots nus des jours d’après. Dans ces poèmes for­mel­le­ment accom­plis, les jours d’après savent faire un retour ada­mique au réel concret.

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