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Chroniques du bel aujourd’hui (5)

Par | 2018-05-26T02:09:17+00:00 8 juillet 2013|Catégories : Chroniques|

Dans Martingale (Flammarion, 1995) j’ai ins­crit cette phrase de Nietzsche : Car si le mal est pro­fond plus pro­fonde est la joie. J’interprète ceci de manière sui­vante : la joie consiste en une appro­ba­tion de l’existence même si celle-ci est tenue pour tra­gique. Cette joie est donc para­doxale, comme l’a sou­li­gné Clément Rosset, mais pas illu­soire. Elle part d’une connais­sance du pire sans pour autant refu­ser le chant de l’affirmation, le chant du oui. Elle passe, dans Martingale, par le corps assas­si­né de Pasolini et par le can­tique du poète Guillen.

Rien de plus poé­tique que les cau­che­mars qui s’annoncent. Prenons la Gestation pour autrui, au hasard. Remplacez le mot mère par celui – plus poé­tique – de don­neur d’engendrement. Imaginez ensuite la tech­no-bar­ba­rie qui sépare l’enfant de celle qui l’a abri­té et nour­ri dans son ventre. Décrivez pour finir la « ges­ta­trice » ukrai­nienne, indienne ou encore amé­ri­caine sur­en­det­tée, pré­ci­sez ses bou­le­ver­se­ments hor­mo­naux et psy­cho­lo­giques. Trouvez un titre idéa­li­sant, je sug­gère GPA éthique (Elisabeth Badinter).

Gilbert Lely : La poé­sie – nous enten­dons pro­vi­soi­re­ment ce mot de la façon sui­vante : tout ce qui existe de gri­ma­çant, de débile et de mer­ce­naire à une époque don­née de l’histoire des hommes, la poé­sie s’en empare.

D’abord la ville dort, plus rien ne sonne sur les dalles. Les pau­pières campent dans les lan­ternes de pierre. Moi, à l’écart, inac­tuel, nomade par­mi les cou­leurs et les odeurs, je n’entre que pour repar­tir. Il est temps alors de ramas­ser les fruits, les bijoux et les robes, après avoir fixé la pointe du com­pas qui s’ébat dans l’infini. Devant moi, sur la carte, je vois ceux qui m’ont pré­cé­dé. Au-des­sus des ter­rasses, des oiseaux migra­teurs se ras­semblent. Plus loin, les tor­rents sur­gissent d’un côté et dis­pa­raissent de l’autre, jusqu’au fond des val­lées. Je détache le diable de la mosaïque car entre un et deux, comme le sou­ligne Claudel, il faut que le néant inter­vienne. Dans la mai­son vide, je suis seul et jamais seul.

Il faut tra­ver­ser ce cau­che­mar qu’est l’essence même de l’histoire, sans s’y arrê­ter, sans com­plai­sance ni fas­ci­na­tion et en sachant que l’abolition de la vio­lence est une vue de l’esprit. Stephen dans Ulysse de Joyce : L’histoire est un cau­che­mar dont j’essaie de m’éveiller.

L’espace qui nous sépare du texte et nous y attache est un lieu qui accueille toutes les langues, un lieu d’errance, d’émois et d’émerveillements, sans super­sti­tions ni fron­tières, sans mul­ti­tude ni bar­ba­rie. Un lieu où la mémoire s’étend dans le pré­sent du pas­sé, le pré­sent du pré­sent, le pré­sent du futur (saint Augustin). Un lieu pro­vi­soire, désar­mant, atta­chant qui entre dans une autre gra­vi­ta­tion, intègre sacré et pro­fane, phy­sis et spi­ri­tua­li­té, un lieu où l’homme s’isole pour sculp­ter son propre tom­beau (Mallarmé). Et qui défie l’ironie de l’existence et de la mort, qui a aus­si faim d’être dans l’éternel main­te­nant, un lieu enfin qui refuse ce que Levinas crai­gnait : la scis­sion même de l’humanité en autoch­tones et en étran­gers.

Lecture de Jean Follain, de Pierre Reverdy, de Pierre Jean Jouve. Immobilité des goé­lands, vent fort, vent qui vient de nulle part. Mes filles, à l’époque, ont 6 ou 7 ans. Elles jouent dans le jar­din, nous sommes à la fin de l’été, dans une mai­son nor­mande. Je suis dans la logique d’enthousiasme. J’enverrai bien­tôt un bai­ser au soleil dans sa chute. Les pages tournent. La mer au loin déborde de miroirs. L’eau déroule son sable. L’herbe se charge de rosée. Le som­meil, je le sais, engen­dre­ra des monstres, c’est la loi. Il y a toutes les fon­taines dans toutes les villes du monde, les nuages d’aujourd’hui. Et ceux qui, comme moi, déta­chés de toutes les moti­va­tions pos­sibles, écrivent les mêmes pay­sages : arbres, rivages, mai­sons désertes… J’y suis. J’y res­te­rai.

Seul
Effacé
Caché
Léger du léger
Semblable à la feuille d’arbre
Toutes les choses me par­viennent
Et je guette leur retour
Suivant le vent vers l’est vers l’ouest
Ne sachant jamais si c’est le vent qui me pousse
Ou moi le vent.

Je n’ai jamais appris à nager ni avec le cou­rant ni contre le cou­rant.

Nous sommes ces ombres indé­cises et muettes qui tra­versent les récits de Marcel Cohen, ces per­son­nages sans nom, bous­cu­lés par un uni­vers plus indif­fé­rent qu’hostile, pris entre deux échéances, se pré­pa­rant à de nou­veaux affron­te­ments, s’oubliant dans des dédales obs­curs. Si les époques changent à peine, sur quels décombres, par quelle alchi­mie peut bien naître la musique ?

Il nous faut des livres qui nous sortent du mal­heur et nous y conduisent autre­ment comme il faut faire avec le déses­poir le plus pro­fond l’espoir le plus invin­cible (Nietzsche).
C’est à prendre comme un lac très calme ou une mer déchaî­née, comme une affir­ma­tion vécue par un écri­vain et par­ta­gée par un lec­teur. C’est à prendre tel quel, à extraire de la biblio­thèque, à lire et à relire, à refu­ser ou à pro­lon­ger, main­te­nant ou plus tard. Ce corps affran­chi, sin­gu­lier, lumi­neux et obs­cur, libé­ré pour un temps de l’enfermement social, éloi­gné des foules dopées aux images fausses.

Si lire n’est pas obéir à l’injonction des morts mais à celle du bel aujourd’hui tous les régimes d’écoute sont pos­sibles. On n’insistera jamais assez sur le carac­tère sen­sible des effets de lec­ture, sur la véri­té du livre à tra­vers l’expérience phy­sique de la voix. Il s’agit d’un exer­cice spi­ri­tuel consis­tant à tou­cher et à entendre le texte brû­lant, et ce qui sur­git autour de lui, dans un espace et un temps invio­lable.

Ainsi je lis et je pense. Je pense en lisant, à ce qui se montre et se dérobe. Je suis pen­sé par ce que je lis et je suis lu par ce qui me pense. Et pen­ser sur la page va de pair avec vivre dans la vie.

Kostas Axelos : La pen­sée poé­tique et future, déjà énon­cée, passe inaper­çue et demeure impen­sée.
Ecoutant Axelos on peut pen­ser qu’une écri­ture nou­velle ne peut que res­ter inac­cep­table et déran­geante pour les uni­ver­si­taires, les par­tis, les cler­gés qui conservent et res­taurent ce qui domine, aus­si bien que pour les com­mu­nau­tés mar­gi­nales qui se laissent récu­pé­rer et font par­tie du jeu du monde exis­tant.

La poé­sie effu­sion mater­nelle ou risque de langue ? Rétention psy­cho­lo­gique ou dévoi­le­ment cri­tique ? Et com­ment s’extraire de la filia­tion et naître sym­bo­li­que­ment ? Comment se rendre mécon­nais­sable ? Comment tra­vailler une poé­sie qui soit à la connexion de foyers d’écrits et de bio­gra­phie, confron­tée aux don­nées objec­tives et à l’opacité de la nuit sur monde, tou­jours situé dans le pré­sent du « j’ai été » ? Ces ques­tions ont sou­vent été évo­quées dans mes ren­contres avec Marcelin Pleynet et Claude Minière.

Culture-mar­chan­dise, culture-spec­tacle, culture comme retour assas­sin de la tech­nique (Michel Deguy)… Dans le pré­sent et le deve­nir mafieux de la pla­nète. Mais Où il y a dan­ger pour­tant, croît /​ Aussi ce qui sauve. La révolte n’est-elle pas plus vrai­sem­blable quand elle s’affirme soli­taire, sub­jec­tive, oppo­sée aux res­sen­ti­ments iden­ti­taires, à la logique meur­trière des sectes ?

Antoine Compagnon : La lit­té­ra­ture n’existe plus pour les concep­teurs fran­çais du troi­sième mil­lé­naire : la connais­sance de l’expérience humaine, l’exploration de sa com­plexi­té, tenue jusqu’ici pour le propre de la lit­té­ra­ture, ne font plus par­ties des savoirs de l’an 2000. Autrement dit, la lit­té­ra­ture étant per­çue comme un obs­tacle à l’harmonie sociale et à l’égalité des chances, il s’agit doré­na­vant de la sup­pri­mer tout sim­ple­ment des pro­grammes sco­laires et des biblio­thèques publiques. L’heure est au recul des savoirs au béné­fice des savoir-faire qui s’affirment dans les pro­grammes pré­éta­blis, les normes impo­sées, les fêtes sus­ci­tées et la fusion des indi­vi­dus en col­lec­tif.

Comment assu­mer le doute et la détresse ? Comment trans­cen­der sa condi­tion de mor­tel mal­gré le néant impo­sé ? C’est bien l’horizontalité de la série et du nombre qu’on impose aujourd’hui au détri­ment de la ver­ti­ca­li­té de l’œuvre qui tou­jours s’ouvre au duel fécond avec l’héritage. On veut qu’il n’existe plus rien d’autre que les opi­nions, sans hié­rar­chie de per­ti­nence et de goût, on refuse tous rap­ports char­nels et méta­phy­siques à la véri­té. On trans­porte des prin­cipes sociaux d’égalité de droits (qui ne sont même pas bons pour une socié­té) sur les domaines esthé­tiques qui ne sont jamais de cet ordre.
Il y a bien un droit à la san­té, l’éducation, la jus­tice, pour tous. Mais il n’existe pas de droit à pen­ser, poé­ti­ser, com­po­ser de la musique, faire un tableau, pour tous. Le doc­to­rat de phi­lo­so­phie, l’agrégation, le diplôme des Beaux-Arts etc., ne sont pas comme une carte d’assuré social qui don­ne­rait le droit de deve­nir Descartes, Beethoven ou Manet. Il s’agit ici non de droit social mais de hié­rar­chie libre, ou liber­té hié­rar­chi­sée, très exi­geante, sans « décla­ra­tion uni­ver­selle des droits » pour tous. Il faut en pré­ser­ver le carac­tère irré­duc­tible, incom­pa­rable, sous peine d’aboutir au désen­chan­te­ment géné­ra­li­sé d’une pseu­do-époque dont un peintre amé­ri­cain à la mode disait : cha­cun aura son quart d’heure de gloire (Philippe Verstraten, Erotique du soi sin­gu­lier, Belin).

Pensées immé­diates, emmê­le­ment des évé­ne­ments, rêves hachés, lap­sus, flux, chutes, vitesse de l’énoncé, ato­mi­sa­tion du temps, intui­tions ner­veuses, nota­tions clan­des­tines, don­nées objec­tives… Qu’est-ce que l’écriture sinon le refus de l’effacement du corps ? Et com­ment contre­dire ce monde qui se rem­plit d’horloges ?
Cendrars ; L’air est embau­mé /​ Musc ambre et fleur de citron­nier /​ Le seul fait d’exister est un véri­table bon­heur.
Ce ter­cet a pour titre : Léger et sub­til.
Carpe diem.

 

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