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Chroniques du chemin (3)

Par |2018-08-18T14:17:37+00:00 3 mai 2013|Catégories : Chroniques|

 

On sait bien que,  en tant que musi­cien ren­tré, j'aime mar­cher avec vous sur un che­min prio­ri­tai­re­ment musi­cal.

Aussi,  après Mozart lors d'une pre­mière pro­me­nade sur nos che­mins de dia­logue, j'aimerais évo­quer Boulez.

Il n'est pas inju­rieux d'affirmer que, remar­quable chef d'orchestre,  musi­cien qu'on aime ou pas, Boulez fut aus­si un chef d'entreprise, sinon de guerre. Sorti tout armé dans un tank de son bun­ker IRCAM, escor­té de para-com­man­dos tel Stockhausen ou de jeunes che­vau-légers exta­siés et déjà oubliés, appuyé par les expé­riences de John Cage,  Boulez, en bon auto­ri­taire, a fait table rase de tous ceux qui osaient, plus ou moins acti­ve­ment, contes­ter son lea­der­ship. Exit Sibélius (« le plus mau­vais musi­cien du monde »), Poulenc, Taillefère, Ibert.  Ecrabouillé, Berlioz excep­té, ce « hideux » XIX è siècle fran­çais. Stravinsky trai­té de déca­dent dans sa pro­duc­tion d'après 1913, Jolivet rebap­ti­sé « joli­na­vet », etc… Dans ce pay­sage dévas­té furent seuls tolé­rés Messiaen et Dutilleux, trop forts sans doute pour être les proies de l'aigle de Montbrison.

La poé­sie des années soixante-sep­tante a elle aus­si connu ces raz­zias. Bien abri­tés dans des bun­kers uni­ver­si­taires, pro­té­gés par des édi­teurs « modernes », réchauf­fés dans l'utérus des col­loques et sémi­naires, bibe­ron­nés par la presse spé­cia­li­sée, les poètes de cette école, dignes suc­ces­seurs de l'Ecolier limou­sin, ont trou­vé sur leur che­min quelques grands rires rabe­lai­siens- celui de Norge, de Tardieu de Desnos ou, plus rica­nant, de Péret ou Vian, qui les ont piteu­se­ment désar­més.

Et c'est là, à mon sens, la ques­tion essen­tielle posée à la poé­sie contem­po­raine : le poète doit-il être intel­li­gent ? Et d'abord, qu'est-ce que l'intelligence en poé­sie ? Gardons-nous de la confondre avec le savoir. « La môme néant » de Tardieu, les fabu­leux poèmes en prose de Norge, les réflexions de Thiry sur la peine de vieillir, les rêves trans­crits du Desnos ado­les­cent, tout cela, à côté de quelques autres, ne consti­tue-t-il pas l'essence pro­fonde et « intel­li­gente » de la manière poé­tique d'être au monde ? Quand Supervielle évoque l'oublieuse mémoire ou la mort, relais où l'âme change de che­vaux, n'est-il pas bien plus « intel­li­gent » que  cette foule de poètes « blancs », du non-dit et de l'aléatoire ?

Qu'on me com­prenne bien : je pré­fère de loin une poé­sie mys­té­rieuse, voire obs­cure, à cette « poé­sie du quo­ti­dien » qui fait par­ler les égouts et les bicy­clettes. Mais j'aime que cette obs­cu­ri­té cor­res­ponde à une néces­si­té inté­rieure sans faille (comme chez Reverdy) et non à une pause intel­lec­tua­liste.

Ce n'est pas dans la décons­truc­tion du lan­gage que se trouve le secret de la poé­sie contem­po­raine, sous peine de se ghet­toï­ser, mais dans la ten­ta­tive rim­bal­dienne de recons­truire, par une active médi­ta­tion, un monde inté­rieur per­çu comme écla­té.

Mais vous n'êtes pas obli­gés d'être de mon avis : peut être, plus intel­li­gents que moi, pré­fé­rez-vous les sémi­naires poé­tiques obs­curs au chant noc­turne du ros­si­gnol ?

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