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Cinq regards depuis le Vietnam

Par |2018-08-19T00:41:25+00:00 19 avril 2013|Catégories : Essais|

Cinq poètes vietnamiens de la 2e moitié du 20e siècle.

Choix personnel établi par Sophie d'Alençon

 

 

Le poète délé­gué du sud retrouve le nord

 

poème de Thanh Hai (1962)

Il a fal­lu huit ans pour que je te retrouve :
Huit ans pour ce jour d’aujourd’hui.
On s’étreint, le cœur ser­ré.

 

Un coup de rame nous sépare,
Mais pour venir, il a fal­lu pas­ser cent monts, mille cols.
On se serre les mains, lon­gue­ment.
Que dire ? Les larmes débordent nos lèvres.

Huit ans, c’est tant et tant de nuits :
En est-il une seule où je n’aie regar­dé le ciel, contem­plé les
                                                                                    [étoiles ?   
Est-il un seul jour où je n’aie cares­sé le rêve
De fou­ler la terre du Nord, ivre de joie ?

 

Voici la fron­tière de Lang Son,
Et puis voi­ci le ber­ceau des vieilles chan­sons pay­sannes,
Ô mon cœur, pour­quoi bats-tu ain­si la cha­made ?
Hanoï ! Hanoï !
Je m’assieds, je me lève, brû­lant d’impatience.
Nous nous embras­sons, encore et encore,
Chacun de nous a bien plus qu’un cœur en sa poi­trine :
Ton cœur à toi, c’est seize mil­lions d’hommes,
Et le mien, qua­torze mil­lions d’hommes, au sud.
Le sang retrouve le sang après huit ans ;
Chair et os se retrouvent, com­ment endi­guer notre joie ?
Sourions, les larmes tremblent au bord des yeux :
Sourions : les fleurs fré­missent dans une forêt de dra­peaux au
                                                                                         [vent.
Il a fal­lu huit ans pour ce jour d’aujourd’hui ;
Et pour cette seule jour­née, mille jours de sou­lè­ve­ment.
Sourions, amis, sou­rions !
Ils ont bar­ré le fleuve, mais nous sommes reve­nus l’un vers
                                                                                   [l’autre.

On s’embrasse, car que dire ?
On regarde au fond des yeux humides le ciel et la terre en émoi.

 

 

*****

Le bam­bou

poème de Lê Anh Xuan (1966)

 

Fais de moi un bam­bou
À l’arrête effi­lée, au tran­chant infi­ni,
Pour arrê­ter l’envahisseur !

Fais de moi un bam­bou :
Malgré les mois, les ans, les typhons, les orages,
Sans bruit, sans cesse, je com­bat­trai !

 

Fais de moi un bam­bou :
Enfoncé pro­fond dans la terre,
Pour être au plus près de ma mère !

Fais de moi un bam­bou :
À l’heure où s’estompe l’ombre de l’ennemi,
Dans les midis d’été, je chan­te­rai !

 

 

*****

Les vagues

poème de Xuan Quynh (1968)

 

Impétueuse vio­lence et dou­ceur calme ;
Roulement qui gronde, ample silence :
Le fleuve ne peut sai­sir
Les vagues ; elles cherchent l’océan.

Ô vagues d’antan,
Et de demain et de tou­jours.
Soif d’amour
En émoi dans la jeune poi­trine.

 

Devant mille et mille vagues,
Mon aimé, je pense à toi, à moi ;
Je pense au large.
D’où montent-elles, les vagues ?

Les vagues com­mencent avec le vent,
Et le vent, avec quoi com­mence-t-il ?
Moi, je ne sais pas non plus
Quand notre amour a com­men­cé !

 

Lame de fond,
Lame sous la houle ;
Ô vague ! toi qui te sou­viens du rivage,
Qui jour et nuit ne peut dor­mir,
Mon cœur se sou­vient de toi, mon aimé ;
Il veille jusqu’en son rêve.

En aval, vers le Nord,
En amont, vers le sud ;
Partout, mes pen­sées
Vont à toi, unique cou­rant.

 

Là-bas, au grand large,
Cent mille autres vagues…
En est-il une qui n’atteigne le rivage,
Malgré les mille et mille obs­tacles ?

La vie est si longue :
Passent les ans, passent les mois.
Comme fait la mer, vaste et loin­taine,
Ainsi passent les nuages.

 

Oh ! pou­voir venir se bri­ser,
Devenir cent et cent petites vagues
Au milieu de l’océan d’amour !
Mille et mille ans encore, frap­per la grève !

 

*****

Parfum secret

poème de Phan Thi Thanh Nhan

 

Les fenêtres des deux mai­sons au bout de la rue,
On ne sait pour­quoi, elles étaient tou­jours fer­mées.
Les deux amis jadis étaient ensemble dans la même classe.
Le pam­ple­mous­sier der­rière la mai­son répand sa sen­teur fleu­rie dans son mou­choir
Elle hésite à fran­chir le seuil de la mai­son voi­sine ;
Là, il en est un qui, demain, s’en ira au front.
Ils sont assis, en silence, ne sachant que se dire ;
Les yeux sou­dain se cherchent puis se détournent ;
Qui donc aurait jamais osé par­ler tout haut ?
Les fleurs de pam­ple­mousse embaument ; le cœur en est tout trou­blé ;
Lui, n’ose pas deman­der, la fille n’ose pas don­ner.
Seule, la dou­ceur par­fu­mée, si légère
Qu’on ne peut la cacher, conti­nue à s’épandre tout bas.
Elle, comme la grappe de fleurs silen­cieuse,
Demande au par­fum de dire pour elle son amour :
« Mon aimé, ne sens-tu pas ? ne sais-tu pas ? je suis venue à toi, me voi­ci… »
Au rythme de son souffle,
Le par­fum le sui­vra par­tout.
Ils se sont sépa­rés,
Toujours sans rien dire,
Mais le par­fum secret conti­nue d’embaumer
Les pas de celui qui s’en est allé.

 

*****

 

Monocorde et clair de lune

 

poème de Tran Dang Khoa (1972)

Tu frappes un air sur le mono­corde,
Et toi, tu bats le rythme dans tes mains.
Tu t’assieds et tu chantes :
Soudain le clair de lune devient immense,
La voix des oiseaux de nuit se perd tout là-haut,
La mélo­die des étoiles erre dans le ciel ;
Mais du mono­corde
Montent des sons qui disent les hommes et la terre :
Sons d’amour des temps mil­lé­naires,
Sons d’amour d’aujourd’hui,
Depuis tou­jours en puis­sance dans la corde,
À l’infini modulent des airs très beaux.
Tendresse de la beau­té du Nam Bo,
Et toute la fraî­cheur des vieux chants rus­tiques de Quan Ho…
Au temple com­mu­nal, plus douce se fait la courbe du toit.
Plus grande encore, l’usine sur l’autre berge ;
Tous ceux qui écoutent se retrouvent dans cette musique aux chauds accents humains :
La jeune par­ti­sane qui mène le trac­teur
Avec son gros orteil cou­vert de boue fraîche.
Les vieilles gens qui ont accom­pa­gné tant de géné­ra­tion au bord des adieux,
Et puis, tous les enfants, si nom­breux,
Tous, par le chant du mono­corde,
Soudain deviennent poètes.

 

Le chant du mono­corde, oui, le chant du mono­corde
Vibre et monte dans la clar­té lunaire :
Entre deux sai­sons de riz,
On dirait que la corde n’effleure plus le doigt,
Mais elle est ten­due dans l’espace
Et vibre, toute seule, de la force mil­lé­naire du Viêt-Nam.

Et nous, les enfants, rete­nant notre souffle, nous écou­tons de toutes nos oreilles ;
Soudain, au loin, une explo­sion de bombes,
L’ombre de l’aréquier s’étendit sur le mono­corde,
Passant
Comme une main
Pour effa­cer tous les sons odieux qui sou­lèvent les cœurs,
Ne lais­sant que le chant du mono­corde, lui seul,
Frais comme source jaillis­sante…

 

 

 

 

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