> Contre le simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France. Réponses de Christophe Dauphin

Contre le simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France. Réponses de Christophe Dauphin

Par | 2018-05-27T05:30:08+00:00 21 septembre 2015|Catégories : Chroniques|

 

 

1)    Recours au Poème affirme l’idée d’une poé­sie conçue comme action poli­tique et méta-poé­tique révo­lu­tion­naire : et vous ? (vous pou­vez, natu­rel­le­ment, ne pas être en accord avec nous, ou à être d’accord dans un sens dia­mé­tra­le­ment oppo­sé au nôtre)

            N’oublions pas la leçon de vie exem­plaire de Benjamin Péret, qui, bien que mili­tant poli­tique, n’en fut pas moins avant tout un poète (et quel poète !), qui a tou­jours dénon­cé la récu­pé­ra­tion du poé­tique par le poli­tique. Je pense, tout comme Péret, que le poète n’a pas à désar­mer les esprits en leur insuf­flant une confiance sans limite en un père ou un chef, contre qui toute cri­tique devient sacri­lège. Bien au contraire, c’est au poète de pro­non­cer les paroles tou­jours sacri­lèges et les blas­phèmes per­ma­nents. Le poète doit d’abord prendre conscience de sa nature et de sa place dans le monde et com­battre sans relâche les dieux para­ly­sants achar­nés à main­te­nir l’homme dans sa ser­vi­tude à l’égard des puis­sances sociales et de la divi­ni­té qui se com­plètent mutuel­le­ment. Le poète com­bat pour que l’homme atteigne une connais­sance à jamais per­fec­tible de lui-même et de l’univers. Il ne s’ensuit pas qu’il désire mettre la poé­sie au ser­vice d’une action poli­tique, même révo­lu­tion­naire. Mais sa qua­li­té de poète en fait un révo­lu­tion­naire qui doit com­battre sur tous les ter­rains : celui de la poé­sie par les moyens propres à celle-ci et sur le ter­rain de l’action sociale sans jamais confondre les deux champs d’action sous peine de réta­blir la confu­sion qu’il s’agit de dis­si­per et, par suite, de ces­ser d’être poète, c’est-à-dire révo­lu­tion­naire.

             

2)    « Là où croît le péril croît aus­si ce qui sauve ». Cette affir­ma­tion de Hölderlin parait-elle d’actualité ?

            Sans doute la poé­sie – qui est, comme l’a écrit Guy Chambelland : équi­libre rayon­nant de notre angois­sante condi­tion humaine – ne nous sau­ve­ra-t-elle jamais entiè­re­ment de nos contin­gences ; mais elle nous rem­plit de ce sen­ti­ment indé­ra­ci­nable que, quels que soient les murs qui nous cernent aujourd’hui, on peut de nou­veau demain être libre. Qui ne fait cet acte de foi, qui ne réfute la malé­dic­tion, fût-elle réelle, est indigne du nom de poète.

 

3)    « Vous pou­vez vivre trois jours sans pain ; – sans poé­sie, jamais ; et ceux d’entre vous qui disent le contraire se trompent : ils ne se connaissent pas ». Placez-vous la poé­sie à la hau­teur de cette pen­sée de Baudelaire ?

            La poé­sie est insé­pa­rable d’une cer­taine essence de l’homme ; et c’est en cela qu’elle existe par­tout, puisque l’homme, dont elle est la plus impal­pable mais la plus pro­fonde sub­stance, la porte en lui avec sa soli­tude et son amour, la laisse der­rière lui par­tout où il passe, puisqu’elle pré­side par­tout où il va par le seul pou­voir de ses yeux.

 

4)    Dans Préface, texte com­mu­né­ment connu sous le titre La leçon de poé­sie, Léo Ferré chante : « La poé­sie contem­po­raine ne chante plus, elle rampe (…) A l'école de la poé­sie, on n'apprend pas. ON SE BAT ! ». Rampez-vous, ou vous bat­tez-vous ?

            Là où toutes les dimen­sions humaines ne sont pas bras­sées par elle ; la poé­sie ne signi­fie rien, elle rampe, et il est absurde de lui accor­der la moindre impor­tance, dès lors que l’émotion ne consti­tue pas son pas­se­port pour l’absolu. Pour le poète, il n’existe pas un espace sans com­bat, ni cri. Mais, à bout por­tant : l’émotion, le lan­gage, le mot coup de tête. L’important, c’est d’ouvrir en soi le plus de portes pos­sibles et d’aller loin dans ce que l’on cache d’habitude. Mais il est pri­mor­dial d’être à l’écoute d’une pul­sion exempte de toute fabri­ca­tion et tru­cage. Tant pis si ces portes qu’on se risque à ouvrir (dans l’interdit ?) vous en ferment d’autres : il s’agit de rendre le tré­fonds de l’individu. La forme qui vaut toutes les formes s’adapte à la mort comme aux grin­ce­ments de plai­sir pro­fond d’un corps écar­te­lé – et niant l’impossibilité d’être. 

 

5)    Une ques­tion double, pour ter­mi­ner : Pourquoi des poètes (Heidegger) ?  En pro­lon­ge­ment de la belle phrase (détour­née) de Bernanos : la poé­sie, pour quoi faire ?

            Le poète n’a pas la pré­ten­tion d’être un guide de l’humanité. Mais il refuse de se déga­ger, en tant que poète, des com­munes res­pon­sa­bi­li­tés humaines. Il lutte contre l’avilissement du lan­gage, mais il n’oublie jamais de confron­ter sa parole aux condi­tions nor­males de l’existence. Son idéal est celui d’une poé­sie qui aide tous les hommes à vivre, aujourd’hui et demain.

 

De Christophe Dauphin, chez Recours au Poème édi­teurs :

Lucie Delarue-Mardrus. La prin­cesse Amande.

X