> Contre le simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France. Réponses de Dominique Boudou.

Contre le simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France. Réponses de Dominique Boudou.

Par |2018-10-16T19:11:31+00:00 15 décembre 2015|Catégories : Essais|

 

Contre le Simulacre.

Enquête sur l’état de l’esprit poé­tique contem­po­rain

 

1)    Recours au Poème affirme l’idée d’une poé­sie conçue comme action poli­tique et méta-poé­tique révo­lu­tion­naire : et vous ? (vous pou­vez, natu­rel­le­ment, ne pas être en accord avec nous, ou à être d’accord dans un sens dia­mé­tra­le­ment oppo­sé au nôtre)

La poé­sie est poli­tique en soi, char­gée ou non de futur. Le temps de la flâ­ne­rie, de la rêve­rie, de la contem­pla­tion, de la pen­sée vaga­bonde échappe au temps de la pro­duc­tion, de la consom­ma­tion, des idées sans fon­de­ment… Voilà qui est émi­nem­ment sub­ver­sif pour tous les pou­voirs, y com­pris la démo­cra­tie.

 

 

2)    « Là où croît le péril croît aus­si ce qui sauve ». Cette affir­ma­tion de Hölderlin parait-elle d’actualité ?

Oui. Les périodes his­to­riques les plus noires ouvrent des che­mins de tra­verse à toutes sortes de créa­tions. Il fau­drait recen­ser les œuvres majeures parues, met­tons, entre 1938 et 1945. Aurélien d'Aragon, La Nausée de Sartre, L'Etranger de Camus… En poé­sie, Eluard, Char… Pour la période actuelle, on ne peut pas savoir à chaud. On peut seule­ment ima­gi­ner.

 

 

3)    « Vous pou­vez vivre trois jours sans pain ; – sans poé­sie, jamais ; et ceux d’entre vous qui disent le contraire se trompent : ils ne se connaissent pas ». Placez-vous la poé­sie à la hau­teur de cette pen­sée de Baudelaire ?

Oui. Mais c'est une hau­teur à ras de l'ordinaire. Même les gens les plus rugueux, les plus rudi­men­taires ont des accès de poé­sie. Qui n'est pas sen­sible au chant noc­turne d'un oiseau sous des fron­dai­sons ? À une lumière dont la pré­sence étonne sur un coin de table ? "Ils ne se connaissent pas", dit Baudelaire. J'ajoute qu'ils ne peuvent ou ne veulent pas se recon­naître.

 

 

4)    Dans Préface, texte com­mu­né­ment connu sous le titre La leçon de poé­sie, Léo Ferré chante : « La poé­sie contem­po­raine ne chante plus, elle rampe (…) A l'école de la poé­sie, on n'apprend pas. ON SE BAT ! ». Rampez-vous, ou vous bat­tez-vous ?

Je me bats, à l'école jus­te­ment, avec des lou­piots de onze ans, pour que pénètrent, un peu, poé­sie, arts, phi­lo­so­phie. Et je sais que ce peu, qui fait gran­dir, reste dans les mémoires. Je reçois des témoi­gnages dix ans, vingt ans après, d'anciens élèves. Jeune retrai­té, je retour­ne­rai occa­sion­nel­le­ment à l'école pour conti­nuer ce com­bat.

 

 

5)  Une ques­tion double, pour ter­mi­ner : Pourquoi des poètes (Heidegger) ?  En pro­lon­ge­ment de la belle phrase (détour­née) de Bernanos : la poé­sie, pour quoi faire ?

Pourquoi des poètes ? Pour rien. La poé­sie, pour­quoi faire ? Pour rien. Pas de but assi­gné à l'avance. Pas de décla­ra­tion d'engagement. Ce n'est pas de ma part une pos­ture nihi­liste, loin de là. Pensons à l'expression "petits riens". Des petits riens mis bout à bout consti­tuent une trame, un che­min, une vie. Une vie qui pour­ra sau­ver et se sau­ver. Loin, fort loin des simu­lacres dénon­cés à juste titre par Recours au Poème.

 

 

X