> Contre le simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France. Réponses de Philippe Beck

Contre le simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France. Réponses de Philippe Beck

Par |2018-08-14T08:44:25+00:00 6 septembre 2015|Catégories : Chroniques|

 

 

1)    Recours au Poème affirme l’idée d’une poé­sie conçue comme action poli­tique et méta-poé­tique révo­lu­tion­naire : et vous ? (nous vous « auto­ri­sons » à ne pas être en accord avec nous, ou à être d’accord dans un sens dia­mé­tra­le­ment oppo­sé au nôtre)

Je vou­drais être d’accord, mais « action poli­tique méta-poé­tique révo­lu­tion­naire » peut dire bien des choses. Ce qui m’intrigue le plus est l’idée d’une action révo­lu­tion­naire sur le poème, si le « méta-poé­tique » désigne un effet de la poli­tique sur la poé­sie. Le cercle vicieux est le sui­vant : en inquié­tant et repo­sant aus­si les manières de dire (de pen­ser), la poé­sie peut révo­lu­tion­ner (ren­ver­ser) les dis­po­si­tions humaines (la dis­po­ni­bi­li­té à dire-pen­ser et faire), mais ce qui rend pos­sible un tel effet du poème sur les êtres, c’est l’action poli­tique. Or, si la force des poèmes réels dépend de la poli­tique qui la condi­tionne, alors ils sont pri­vés de force propre. Il est pré­fé­rable qu’une poé­sie ne dépende pas d’une poli­tique préa­lable. La force poli­tique explo­ra­toire du poème en langue (cer­tains conti­nuent de la dire pro­phé­tique) exclut que ce poème dépende d’une poli­tique déjà explo­rée, d’une admi­nis­tra­tion des manières d’être et de par­ler. C’est une façon de vous dire que tout poème est futur ; il refait le poli­tique sans rem­pla­cer la poli­tique.

 

2)    « Là où croît le péril croît aus­si ce qui sauve ». Cette affir­ma­tion de Hölderlin parait-elle d’actualité ?

Oui, mais là où croît « ce qui sauve », le péril croît aus­si… Le « salut par le poème » est bien dan­ge­reux, et cer­tains « révo­lu­tion­naires » d’aujourd’hui (ils le sont au moins en théo­rie) font du poète le pro­to­type du tyran… C’est leur façon de mas­quer le dan­ger de la figure du phi­lo­sophe-roi (ou du sau­veur-phi­lo­sophe)…

 

3)    « Vous pou­vez vivre trois jours sans pain ; – sans poé­sie, jamais ; et ceux d’entre vous qui disent le contraire se trompent : ils ne se connaissent pas ». Placez-vous la poé­sie à la hau­teur de cette pen­sée de Baudelaire ?

Baudelaire peut dire cela, parce que l’idée du poème, c’est l’idée d’une pen­sée en langue. Or, aucun être humain ne peut mettre un pied devant l’autre, et déjà se lever le matin, sans for­mu­ler un peu son élan, et ses néces­si­tés de faire et d’agir : il doit les pen­ser en rythme. (Une phrase sans rythme ne donne aucun élan.) L’idée de la rigueur vivante ou du sen­ti­ment des néces­si­tés de vivre est égale à l’idée de la poé­sie. Un être qui se coupe de l’idée de la poé­sie se coupe de la néces­si­té de vivre, de pen­ser sa vie en langue. Après tout, la langue est l’élément de toutes nos déci­sions : l’air même de nos déter­mi­na­tions.

 

4)    Dans Préface, texte com­mu­né­ment connu sous le titre La leçon de poé­sie, Léo Ferré chante : « La poé­sie contem­po­raine ne chante plus, elle rampe (…) A l'école de la poé­sie, on n'apprend pas. ON SE BAT ! ». Rampez-vous, ou vous bat­tez-vous ?

Non seule­ment nous ram­pons, mais tout a com­men­cé dans la rep­ta­tion : la danse même est d’abord une danse de rep­tile, un élan à terre. Nous évo­luons au ras du sol. Le chant est ram­pant.

 

5)    Une ques­tion double, pour ter­mi­ner : Pourquoi des poètes (Heidegger) ?  En pro­lon­ge­ment de la belle phrase (détour­née) de Bernanos : la poé­sie, pour quoi faire ?

Cf. 1) et 3).

 

 

 

 

 

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