> Contre le simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France.

Contre le simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France.

Par | 2018-05-25T01:25:46+00:00 4 octobre 2015|Catégories : Chroniques|

 

Recours au Poème affirme l’idée d’une poé­sie conçue comme action poli­tique et méta-poé­tique révo­lu­tion­naire : et vous ? (vous pou­vez, natu­rel­le­ment, ne pas être en accord avec nous, ou à être d’accord dans un sens dia­mé­tra­le­ment oppo­sé au nôtre)

            La poé­sie a-t-elle la valeur d’une parole per­for­ma­tive, a-t-elle un impact sur le poli­tique ? Peut-elle être éga­le­ment le com­men­taire de l’action révo­lu­tion­naire ? Bref, quelle place ou quelle fonc­tion occupe-t-elle dans le champ du poli­tique ? Tout dépend évi­dem­ment de ce qu’on entend par poli­tique. Si le mot est pris dans son sens conven­tion­nel de conflit des forces sociales orga­ni­sées en mou­ve­ments pour conqué­rir ou main­te­nir le pou­voir au sein de la cité, il me semble que la poé­sie a tout à perdre à se mettre au ser­vice du poli­tique ain­si com­pris.  C’est sur ce point qu’Artaud a rom­pu avec les sur­réa­listes comme il s'en explique dans ses "mes­sages révo­lu­tion­naires" du Mexique. Maïakovski s’est tiré une balle dans la tête pour s’être fait pié­ger dans sa com­pro­mis­sion avec la révo­lu­tion sovié­tique. Kundera nous a racon­té le désar­roi des dis­si­dents tchèques écou­tant dans leur cel­lule, retrans­mis à la radio, les pro­pos enflam­més d’Eluard van­tant les mérites du régime qui les avait empri­son­nés. L’alliance du poé­tique et du poli­tique est fon­da­men­ta­le­ment une mésal­liance, au mieux une com­pro­mis­sion, au pire une tra­hi­son.
            Tout change si on prend le mot poli­tique au sens où l’entend Hannah Arendt, d’une para­doxale plu­ra­li­té d’êtres uniques réunis par la volon­té plus ou moins expri­mée de vivre ensemble au sein de l’espace public. Dans cet espace des indi­vi­dus, renou­ve­lant l’acte de leur nais­sance, appa­raissent dans la lumière en tant qu’ils sont uniques grâce à leur action accom­pa­gnée  de la parole qui en éclaire le sens.
          La poé­sie, par le tra­vail qu’elle opère sur la langue, le rythme, les images, le tra­vail du signi­fiant, cette façon qu’elle a de déri­ver vers la musique et la vision, est la parole pri­vi­lé­giée des sin­gu­la­ri­tés. Elle accueille dans le milieu trans­pa­rent du lan­gage, monde com­mun, le mys­tère de l’unicité. Elle révèle l’individu comme liber­té, comme style, comme monde, comme vision, comme pos­sibles et comme vie inté­rieure. Elle fait exis­ter la sin­gu­la­ri­té dans la col­lec­ti­vi­té et, ce fai­sant, elle amorce l’avenir, déploie des pos­sibles, ouvre des hori­zons dans l’espace fer­mé d’un pré­sent sou­vent réduit à une concep­tion res­treinte du réel – concep­tion héri­tée de l’idéologie réa­liste depuis long­temps domi­nante, qui ignore la facul­té d'imagination et ampute le réel de la dimen­sion du pos­sible. La seule vraie exi­gence du poète, ce serait celle-ci : aller jusqu’au bout de sa sin­gu­la­ri­té et de celle d'autrui, son­der la  par­ti­cu­la­ri­té de son rap­port au monde et en assu­mer toutes les impli­ca­tions. Le poète est celui qui « n’oublie pas qu’il parle dans l’angle d’inclinaison de son exis­tence, dans l’angle d’inclinaison où créa­ture s’énonce ». (Paul Celan). Deux poètes, à mes yeux, incarnent par­fai­te­ment cette exi­gence. Henri Michaux, qui ne se  consi­dé­rait pas spé­cia­le­ment comme poète et qui écri­vait pour se par­cou­rir. Et le poète russe Ossip Mandelstam qui, refu­sant tout com­pro­mis avec le poli­tique au sens pre­mier, l’a payé de sa vie dans les gou­lags. Constamment il a creu­sé dans le sens de sa sin­gu­la­ri­té quitte à être envoyé tou­jours plus loin en exil pour cette rai­son, inven­tant à la fois un lan­gage et un pay­sage qui lui est asso­cié et fai­sant de sa vie le pro­lon­ge­ment d'une ins­pi­ra­tion conti­nue.

 

Le chant sans convoi­tise est sa propre louange,
un baume pour les amis, du gou­dron pour les enne­mis.
Le chant à un seul œil pous­sant dans la mousse,
Le don à une seule voix d'une exis­tence de chas­seur
qu'on chante sur les crêtes en che­vau­chant
et en gar­dant libre et ample le souffle,
avec pour seul sou­ci, probe et rageur,
de conduire à leurs noces les fian­cés, sans faute.

 

            De cette façon la poé­sie, à tra­vers les grands poètes, la manière sin­gu­lière qu’ils ont eue d’articuler dans leur pra­tique l’écriture et la vie, nous offre des pro­po­si­tions d’existence. La poé­sie de Philippe Jaccottet, par exemple, ren­con­trée quand j’avais vingt ans, m’est appa­rue comme la pro­po­si­tion d’une vie poé­tique, autre­ment dit d'une exis­tence éclai­rée de l'intérieur par le tra­vail poé­tique, par ce qu'il dégage à la fois de sens et de lumière. "J'envie, j'admire l'écrivain qui sait dire des jours quel­conques, agran­dis secrè­te­ment par un espace tout de même incon­nu qui est pareil à l'intérieur des ins­tru­ments de musique ; parce que cet écri­vain me paraît plus proche d'une “véri­té” entre­vue, pres­sen­tie. "
            Considéré ain­si, fon­dé sur le double point d’appui de la sin­gu­la­ri­té et de la liber­té, le rap­port entre poé­sie et poli­tique s’apparente à ce qu’Ernst Bloch, dans Le Principe espé­rance, appe­lait « la fonc­tion uto­pique ».  Il enten­dait par cette expres­sion une façon d’envisager luci­de­ment le réel sous l’angle pri­vi­lé­gié de ses pos­sibles. Cela consiste à d’abord consi­dé­rer le don­né, géné­ra­le­ment pré­sen­té comme l’unique figure de la situa­tion, à en prendre acte pour pou­voir ensuite mieux le refu­ser au nom de ce qu’il recèle de pos­sible, voire même d’impossible. A le son­der, l’explorer, l’ausculter, éprou­ver sen­si­ble­ment ses vibra­tions pour déga­ger la charge d’avenir et d’espérance qu’il recèle. Et la faire explo­ser. Faire tin­ter le pos­sible contre le réel pour l’illuminer et lui faire entendre le son de son ave­nir. Voilà quelle pour­rait être la fonc­tion poli­tique du poé­tique à mes yeux.  « Le poète a l’oreille abso­lue pour le futur » disait Marina Tsvétaïeva.
            Le meilleur exemple de cette atti­tude  serait sans doute celui de René Char. En 1941, au moment où le nazisme triomphe par­tout en Europe, il décide de ces­ser de publier et d'entrer dans la résis­tance. Il fonde son propre réseau à Céreste. Acte poli­tique par excel­lence puisqu'il fait exis­ter l’espace public dans un monde qui l’a détruit. Dans les extra­or­di­naires billets à Francis Curel, il s’explique sur ses rai­sons. La poé­sie ne rem­place pas l’action, ne peut en aucun cas la rem­pla­cer. Vient un temps où, on ne peut pas faire autre­ment,  il faut poser les sty­los et les tro­quer contre des armes, sor­tir des mots, mettre sa vie en jeu et aus­si, beau­coup plus grave, celle des autres. Mais ce qui conduit sur le che­min de cette action, l’instrument de la plus haute luci­di­té, atten­tive à tout ce qu’il y a d’auroral dans le monde, c’est la poé­sie. « Nous sommes dans l’inconcevable avec des repères éblouis­sants ».
            Rimbaud, comme sou­vent, pressent bien les choses et les for­mule au mieux : « la poé­sie ne ryth­me­ra plus l’action, elle sera en avant ».

 

 

« Là où croît le péril croît aus­si ce qui sauve ». Cette affir­ma­tion de Hölderlin paraît-elle d’actualité ?

            Au tout début de son hymne « Patmos », Hölderlin évoque le retrait ou l’occultation des dieux dans la moder­ni­té et la sorte étrange de fidé­li­té que ce retrait exige de la part du poète. Il est celui qui, en l’absence des dieux, doit, tout en se détour­nant d’eux, res­ter éveillé et guet­ter les signes de leur retour ; qui doit, autre­ment dit, inven­ter, par sa façon de vivre et d’écrire, une forme nou­velle de rela­tion dans la dis­tance ou dans l’absence avec cet illi­mi­té, un lien vivant, un dia­logue dans les loin­tains. Ce dia­logue, il l’assimile dans les pre­miers mots du poème à une sorte de saut dans le vide sem­blable à  celui des aigles, dans les Alpes, quand ils s’envolent. Un saut dans le rien, le néant, l’obscurité.  Le poète est celui qui se lance dans l’inconnu et l’imprévisible pour pro­vo­quer la réponse. « Tombe pour mieux sen­tir la main qui te retient » disait Joë Bousquet. Le mythe de Sapho, tel que le rap­porte Ovide, raconte qu’elle aus­si s’est élan­cée par amour d’une falaise au des­sus de la mer en s'en remet­tant entiè­re­ment au dieu de la lumière, Apollon. Au bout de son saut, il y avait soit la mort, soit une autre façon de vivre, au-delà de la mort et dans la conti­nua­tion de l’amour.
            Cette atti­tude que décrit et prône Hölderlin, cette façon de s’élancer les yeux fer­més, de se mettre en dan­ger pour être sau­vé, de se don­ner pour être gagné etc, porte un nom, cela s’appelle le risque. Pas de liber­té sans risque.
            On connaît au mot « risque » deux éty­mo­lo­gies qui sont éclai­rantes sur son sens toutes les deux. Selon l’étymon latin, « rese­care » qui signi­fie « cou­per », le  risque serait ce geste par lequel on coupe avec ses habi­tudes, les pro­tec­tions, les défi­ni­tions, les rôles, tous les contre­forts de l’être qui font de la vie une posi­tion retran­chée. L’étymon grec, « rhi­za », qui signi­fie « racine » enri­chit consi­dé­ra­ble­ment cette signi­fi­ca­tion. Le risque est bien ce geste par lequel on coupe, on se lance dans l’inconnu et l’ouvert, mais de telle sorte que par ce geste, cet élan, on se sent sou­dain étran­ge­ment enra­ci­né, relié à cela même qui nous lance, qui ne fait qu’un avec le mou­ve­ment de notre vie, de notre être et qui se révèle, au bout du saut, être aus­si cela même qui nous accueille. Quelque chose comme le saut à l’élastique dans les gorges du Verdon. Ce que Rilke, dont le nom en fran­çais est si proche de risque, appe­lait l’ouvert. Le véri­table risque est cet acquies­ce­ment, voire cette adhé­sion au mou­ve­ment qui nous porte, quel que soit le dan­ger encou­ru, une façon de dire oui à ce qui nous arrive, d’accueillir l’événement qui nous advient, quel qu’il soit, en pres­sen­tant qu’en lui se trouvent une para­doxale pro­tec­tion, un sens qui nous concerne, ou nous revient, une aide sur le che­min de notre nais­sance. Parce que c’est de cela qu’il s’agit : de pour­suivre en conscience le mou­ve­ment de notre nais­sance inache­vée, de réac­tua­li­ser l’acte par lequel nous nous sommes un jour, au com­men­ce­ment, lan­cé dans la lumière. Là est le don du risque à celui qui s’y expose, « ce qui sauve » : il nous offre une révé­la­tion sur notre vie. Il nous la donne à éprou­ver à la fois sen­si­ble­ment et intel­lec­tuel­le­ment sous la forme de l’événement, qui n'est autre que du sens en attente, du sens engai­né dans de l’expérience et qui attend que nous entrions en lui pour se décou­vrir. L’événement décou­vert dans le risque est la voie par laquelle notre vie se révèle à elle-même. Voilà peut-être ce que la poé­sie exige de nous : une capa­ci­té de dis­po­ni­bi­li­té ou d’ouverture pour être en mesure d’entrer dans la réa­li­té de notre vie par l’ouverture de l’événement qu’elle nous pro­pose de vivre.
            Dans le film La ligne rouge de Terrence Malick, deux per­son­nages confrontent leur façon de vivre : l’un s’appelle Witt, l’autre Welsh. Welsh se méfie de tout le monde. Il dit, un peu à la manière des stoï­ciens qui veulent se sous­traire à la fois à la crainte et à l’espérance, qu’il faut faire de soi une île, un blin­dé, une boîte fer­mée. Ne comp­ter sur per­sonne d’autre que soi-même, ne rien attendre du dehors, aucun secours. C’est ain­si, et seule­ment ain­si, même si une telle atti­tude n’exclut pas le cou­rage et les actions héroïques, qu’on sur­vit à l’intérieur d’une bataille. Et de fait il sur­vit. Pour illus­trer cette concep­tion, il fait le geste d’une main qui se ferme en poing. Witt, lui,  qui a vu un jour mou­rir sa mère devant lui et qui a   vécu un temps au milieu des Mélanésiens, refuse désor­mais de vivre sur le mode de la défen­sive en se refer­mant, en sus­pec­tant de l’hostilité par­tout autour de lui. Il ne cherche pas à s’économiser ni à se pro­té­ger, il se porte volon­taire pour les mis­sions dif­fi­ciles et le monde tout autour de lui s’éclaire, s’illumine, comme si, en se désa­bri­tant, il s’était fait poreux à la beau­té et à la lumière. Mais en ouvrant ain­si sa vie, en se fai­sant vul­né­rable, il le sait, il peut accueillir aus­si bien le beau que le ter­rible, la lumière ou la mort. Or, étran­ge­ment, la mort ne lui fait plus peur. Comme si le risque, le fait de s’élancer libre­ment dans la vie avait pla­cé défi­ni­ti­ve­ment la mort, ou l’angoisse de la mort, der­rière lui. Il ne reste plus doré­na­vant devant lui que l’ouvert, c’est-à-dire la vie se révé­lant à lui dans le monde qui s’ouvre en même temps que dans la lumière fra­gi­le­ment intense de la beau­té mani­fes­tée. Le fait de vivre, pour lui qui a « retour­né l’insécurité en ouvert », ne fait plus qu’un avec le geste de se ris­quer. Il se confond avec l’amour. Il est un élan libre dans l’ouvert et repose sur le choix d’une vul­né­ra­bi­li­té assu­mée. Et  Witt fait, en par­lant, le geste d’ouvrir sa main. Il sera tué dans la bataille parce que le risque ne nous pro­tège pas de la mort ou de la dou­leur, mais de nos propres peurs, de nos angoisses, de tout ce qui nous empêche de vivre inté­gra­le­ment ce que nous avons à vivre.
                        Rilke, grand lec­teur de Hölderlin, a ras­sem­blé tout ceci dans un dense et court poème (A Lucius von Stoedten) dont je cite les der­niers vers :

 

  Parfois nous ris­quons plus (et non par inté­rêt)
 que la vie même – d’un souffle
 plus …
Cela nous donne, hors de la pro­tec­tion,
une sécu­ri­té, là où agit la pesan­teur
des forces pures ; ce qui nous abrite à la fin,
c’est l’insécurité de notre être ; et de l’avoir
retour­née en Ouvert, quand nous l’avons vue mena­cer,
 pour, dans le cercle le plus vaste, quelque part
où la loi nous atteint, lui dire oui.

 

             Ecrire, selon cette concep­tion du risque comme vul­né­ra­bi­li­té, devient peut-être le seul véri­table geste de fra­ter­ni­té puisque lui seul per­met de tou­cher l'autre là où il est le plus lui-même, dans sa fra­gi­li­té.
            Nombreux sont les poètes à incar­ner une telle façon de vivre et d'écrire. Peut-être retien­dra-t-on ici le plus exem­plaire d’entre eux : Joë Bousquet, dont la bles­sure jamais refer­mée qui l'a ren­du para­ly­sé toute sa vie, a été l'événement par où sa vie, d'une manière qua­si conti­nue, est venue au-devant de lui pour qu'il l'aime, en dégage le sens, la beau­té par sa pra­tique de l'écriture. Le moyen, autre­ment dit, de pour­suivre l'acte de sa nais­sance.

 

 

« Vous pou­vez vivre trois jours sans pain ; – sans poé­sie, jamais ; et ceux d’entre vous qui disent le contraire se trompent : ils ne se connaissent pas ». Placez-vous la poé­sie à la hau­teur de cette pen­sée de Baudelaire ?

         Dans quelle mesure la poé­sie m’est-elle néces­saire ? Pourrais-je vivre s’il n’y avait pas la poé­sie dans ma vie ? Autant d'échos à la fameuse ques­tion de Rilke : "Mourriez-vous s'il vous était défen­du d'écrire ?" Disons qu'il y a une façon de vivre qui n'est pas vivre, qui est vivre à côté de sa vie, mener une vie où, pré­ci­sé­ment, il est impos­sible de mou­rir parce qu'elle n'est pas la nôtre et que par consé­quent la mort issue de cette vie ne serait pas la nôtre non plus. La poé­sie nous pré­serve de cela. Elle est fon­da­men­ta­le­ment une manière de vivre, de vivre en conscience, en fai­sant atten­tion à tout ce qui est, à tout ce qui naît, à tout ce qui n'est pas et qui pour­rait être ; elle est une manière d'être pré­sent au pré­sent, éveillé pen­dant l'événement, dis­po­nible à ce qui advient. Or ce qui advient sous la forme d'événements mi- sen­sibles mi-spi­ri­tuels, par­fois imper­cep­tibles, c'est la vie, la vie à l'état nais­sant.  La poé­sie en tant qu'elle est rythme et ima­gi­na­tion est ce moyen dont je dis­pose pour entrer dans ma vie réelle, écou­ter la mélo­die qu'elle fait,  ce qui en elle fri­sonne, s'oriente, se pressent ou se redé­ploie là où elle se mélange à de l'autre ou à ce qui n'est pas moi. Elle m'aide à extraire le fil d'or qui court invi­si­ble­ment sous mes jours et à écou­ter la mélo­die qui me porte mais que je ne peux entendre qu'en l'écrivant. "La musi­ca cal­la­da" disait Jean de la Croix. Parce que là est peut-être l'une des spé­ci­fi­ci­tés de la poé­sie : la vie qu'elle me révèle appa­raît moins sous l'aspect d'une intrigue que d'une mélo­die.
            Il y a dans un poème de Pasolini, "La Guinée", une  très belle for­mu­la­tion qui syn­thé­tise tout ceci. Je le lais­se­rai donc répondre à ma place  : « Parfois il y a en nous quelque chose (que tu connais bien, car c’est la poé­sie) /​ Quelque chose d’obscur en quoi se fait lumi­neuse /​ la vie : un san­glot inté­rieur, une nos­tal­gie /​ gon­flée de pures larmes qui ne coulent pas ».

 

 

Dans Préface, texte com­mu­né­ment connu sous le titre La leçon de poé­sie, Léo Ferré chante : « La poé­sie contem­po­raine ne chante plus, elle rampe (…) A l'école de la poé­sie, on n'apprend pas. ON SE BAT ! ». Rampez-vous, ou vous bat­tez-vous ?

             J’ai beau cher­cher, il ne me semble pas voir autour de moi de gens qui rampent.  Chacun essaye de vivre comme il le peut, du mieux qu'il peut, en se débat­tant dans des situa­tions sou­vent dif­fi­ciles, par­fois dou­lou­reuses et même impos­sibles, qui ne vont pas sans périodes de décou­ra­ge­ment. Mais le vrai cou­rage n'est-il pas là, ou ne part-il pas de là : du décou­ra­ge­ment ou, par­fois, dans des situa­tions extrêmes, de la peur ? N’est-il pas avant tout une conquête de cha­cun sur son propre décou­ra­ge­ment ou sa propre peur ?
            La ques­tion serait peut-être moins celle-ci : contre quoi nous bat­tons-nous ? – qui nous  ferait ver­ser, si elle était pre­mière ou sys­té­ma­tique, du côté du res­sen­ti­ment ou de l'amertume, que cette autre : pour quoi (il fau­drait ajou­ter pour qui) nous bat­tons-nous ?  C’est la ques­tion de la poé­sie, et elle y répond de mille manières en fonc­tion des his­toires et des écri­tures sin­gu­lières. Ma réponse serait aujourd'hui celle-ci : pour que cha­cun puisse naître inté­gra­le­ment dans son exis­tence ; et elle a en toile de fond l’incroyable fra­gi­li­té de la vie de ceux que j’aime, à qui je tiens et par les­quels je tiens.

 

 

Une ques­tion double, pour ter­mi­ner : Pourquoi des poètes (Heidegger) ?  En pro­lon­ge­ment de la belle phrase (détour­née) de Bernanos : la poé­sie, pour quoi faire ?

 

 

            D’abord, au temps de l’adolescence, on tombe sur un poème ("Adieu" de Rimbaud, par exemple), puis sur des poètes, des des­tins, et enfin on ren­contre des poètes en qui la poé­sie pro­vi­soi­re­ment s’incarne. Et c’est, dans les trois cas de figure, une sorte d’éblouissement qui change le rap­port que l’on peut avoir au temps, aux êtres, aux choses. La poé­sie est là dans notre vie, elle pour­rait ne pas y être mais elle y est à la manière d’un fait (un évé­ne­ment, une mon­tagne, un hori­zon), comme à la fois une manière de voir et une manière de vivre qui cor­res­pondent plus ou moins à ce que l’on sent, à l'intuition que l'on a de soi, de sa vie. On ne se pose pas de ques­tion. On a seize ans puis vingt : la poé­sie occupe une place cen­trale et elle est sans pour­quoi. Puis plus tard, à la faveur d’événements par­ti­cu­liers, on réflé­chit et on arrive à cette hypo­thèse que la poé­sie, depuis le début, est ce qui nous aide à naître, d'une manière par­fois déchi­rante, par­fois au contraire exal­tante,  à pour­suivre dans notre vie le mou­ve­ment inache­vé de notre nais­sance.  Elle est ce qui recueille dans une moda­li­té par­ti­cu­lière, musi­cale, du lan­gage les signes cachés de la nais­sance, les preuves (infi­ni­ment fra­giles, presque invi­sibles) de ce qui en nous, autour de nous ne cesse de naître et d’aller vers son accom­plis­se­ment dans la lumière. "On apprend à naître, à naître sans cesse, à trou­ver sa pente, à la déva­ler ; à connaître la nos­tal­gie d’autres pentes, plus loin­taines, ailleurs (où ?) et d’un dépas­se­ment qui serait sans retour. Certains appellent cela la poé­sie". Henri Michaux
            Voilà pour­quoi, si je vou­lais déga­ger une sorte de rai­son d’être à la poé­sie, ce serait celle-ci : créer un espace où essayer l’espérance. Pardon pour ce « grand » mot. Il fau­drait le reprendre aux poli­tiques ou aux dog­ma­tiques reli­gieux qui nous l’ont confis­qué. Et lui redon­ner un sens. Celui-ci, par exemple, que l’on trouve chez María Zambrano :

 

Il y a une espé­rance qui n’attend rien, qui s’alimente de sa propre incer­ti­tude : l’espérance créa­trice ; celle qui extrait du vide, de l’adversité, de l’opposition sa propre force sans pour autant s’opposer à rien, sans s’enrôler dans aucune sorte de guerre. Elle est l’espérance qui crée, sus­pen­due au-des­sus de la réa­li­té sans l’ignorer, celle qui fait sur­gir la réa­li­té non encore réa­li­sée, la parole non dite : l’espérance révé­la­trice.

 

Contre le simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France.

Par | 2018-05-25T01:25:46+00:00 25 août 2015|Catégories : Chroniques|

 

  1. Recours au Poème affirme l’idée d’une poé­sie conçue comme action poli­tique et méta-poé­tique révo­lu­tion­naire : et vous ? (nous vous « auto­ri­sons » à ne pas être en accord avec nous, ou à être d’accord dans un sens dia­mé­tra­le­ment oppo­sé au nôtre)

 

Il me semble tout d’abord, puisque vous m’y « auto­ri­sez » aima­ble­ment, que mon accord dia­mé­tra­le­ment oppo­sé tient en ceci qu’idée et poé­sie ne font pas bon ménage. Oscar Wilde disait, à peu près ceci : qu’une idée qui n’est pas dan­ge­reuse ne mérite pas d’être appe­lée une idée. Il avait dia­ble­ment rai­son. Mais, Wilde étant d’une grande légè­re­té, j’aimerais l’alourdir d’une salu­taire mesure de Leontiev : « Toute grande idée, por­tée avec esprit de suite et par­tia­li­té jusqu'à ses ultimes consé­quences, non seule­ment peut deve­nir meur­trière, mais même sui­ci­daire. »

C'est ce que Mikhail Boulgakov sou­ligne si bien dans son admi­rable pièce Adam et Eve, la meilleure des idées (mora­le­ment) trou­ve­ra tôt ou tard son savant qui, pour la mettre en pra­tique, y ajou­te­ra son arse­nic…

C’est au nom des idées que Platon chasse les poètes de sa cité « idéale ». Comme le disait si jus­te­ment Christian Gabriel/​le Guez Ricord, le risque du poète c’est d’être nom­mé poète par ce monde, que le grand ON ano­nyme et poli­tique dise : celui-ci est un poète, il parle aux oiseaux, il rêve, il divague, ça ne nous concerne pas…

En para­phra­sant T.S. Eliot et en le com­plé­tant, très hum­ble­ment, je dirais que : le poète de pre­mier ordre à pour sou­ci l’existence, le poète de deuxième ordre s’en détourne pour la lit­té­ra­ture et la poli­tique.

L’action poé­tique doit faire per­cer la « voix mécon­nue du réel » pour reprendre le titre de l’excellent livre de René Girard car, comme l’écrivait Malcolm de Chazal dans La Vie fil­trée : « le poète est un réa­liste dans le plus haut sens spi­ri­tuel du terme »… Quand poli­tique et lit­té­ra­ture sont deux modes com­pa­tibles de fic­tions, les deux mamelles des civi­li­sa­tions qui s’élèvent sur le corps mori­bond de la « vie vivante » (le grand poète que fut saint Jean Chrysostome aimait à répé­ter cette appa­rente  tau­to­lo­gie : « la vie vit » !). Elles forment, selon moi, ce que pré­ci­sé­ment, vous nom­mez le « simu­lacre », en pré­ten­dant for­mer le corps ultime et vivant, insur­pas­sable, de la « réa­li­té ». En visite à Paris Anna Akhmatova écri­vait alors qu'à l'époque : « la pein­ture avait écra­sée la lit­té­ra­ture ». Une large par­tie de ce qu’on nomme aujourd’hui art contem­po­rain à depuis lar­ge­ment écra­sé la pein­ture. Comme les hommes en poli­tiques ces for­fai­tures s’écrasent dans une avan­cée per­pé­tuelle pour s’emparer de la pre­mière place et des hon­neurs. Ce qu’ON nomme le pro­grès… Or : « si le pro­grès est la mort de la poé­sie, quel est donc le poète qui ne se ren­drait pas cou­pable de réac­tion ? ». Telle est la très per­ti­nente ques­tion de Vladimir Weidle dans Les Abeilles d’Aristée.

La poé­sie écra­sée la pre­mière conti­nue de vivre, car elle est (a tou­jours été) la plus proche de la source vive. Et dans les ultimes ren­ver­se­ments elle sera à nou­veau pre­mière, avec tous les der­niers. Sans action poli­tique…

Pour ne par­ler que de quelques uns de ceux pour qui j’ai une grande affec­tion, qu’ont donc gagné ses poètes à leurs rêve­ries ou actions poli­tiques, Alexandre Blok, Maïakovski, Khlebnikov, Alexandre Wat, Pier Paolo Pasolini… ? Sinon gagner pour cer­tains un sup­plé­ment d’âme à tra­vers la souf­france…

Et Pound ? Magnifique, poète abso­lu… Il a choi­si un camp, s’est affi­lié, affi­dé à une idéo­lo­gie. Certes pour com­battre des idées qui n’était pas moins laides que celles du tota­li­ta­risme ita­lien de l’époque mais, ce fai­sant, il a déchu de « l’état de poé­sie » qui est réfrac­taire à tout arrai­son­ne­ment.

Hölderlin écri­vait : « La phi­lo­so­phie est un hôpi­tal pour poète malade ! », lit­té­ra­ture et poli­tique en sont d’autres et de nom­breux cor­ri­dors obs­curs les relient entre eux…

Et qu’ON ne me dise pas qu’une autre poli­tique est pos­sible ! Parole fausse ! Parole gONflée d’illusions, de couar­dise et d’hypocrisie.

Le poli­tique gère les néces­si­tés et les contraintes, rien qui concerne la poé­sie. Là où il y a néces­si­té il ne sau­rait y avoir ver­tu disait saint Jean Damascène. Et, bien sûr, pour le poète il ne peut s’agir de la ver­tu au sens pla­te­ment et com­mu­né­ment moral. Vertu au sens héroïque d’une méta­noïa, d’une dis­ci­pline ascé­tique de rédemp­tion :

Garde le grand secret des poètes mon fils : hais la lit­té­ra­ture. Ecris pour expier. Ecris pour éclai­rer. Ecris pour espé­rer. Ecris pour cor­ri­ger ta vie. N'aie aucune indul­gence lit­té­raire pour tes péchés. Au lieu de pécher, écris. (Lanza del Vasto)

La langue poli­tique est tou­jours une tra­hi­son de la poé­sie… Les poètes consé­quents le savent, la tâche essen­tielle de la poé­sie c’est, comme le dit encore de nos jours la poé­tesse Nadia Tuéni, « à chaque fois recréer le lan­gage ». Non la langue ou une langue mais le lan­gage, le com­mun lan­gage des hommes ; le divin lan­gage uni­fi­ca­teur, une langue uni­ver­selle paci­fi­ca­trice, ardem­ment dési­rée et recher­chée par Khlebnikov, « alpha­bet de l’esprit », langue stel­laire, lan­gage exempt de tout soup­çon, le lan­gage qui nous rou­vri­ra à la joie d’une « terre à sur­réel » (A. Robin) dont nous sommes exi­lés. Le lan­gage usuel est une mer gelée. La poé­sie peut être l’art de manier la hache afin de bri­ser cette glace !

Quand au pen­dant démo­niaque du lan­gage édé­nique ce serait le ver­biage dégra­dé et auto­ri­taire ana­ly­sé par Zinoviev dans Les Hauteurs béantes : la langue géné­rale uni­ver­sa­li­sée… La parole fausse décryp­tée par Armand Robin.

Propagande, publi­ci­té, com­mu­ni­ca­tion tous ces lan­gages de la contrainte ont détour­né les méthodes poé­tiques (meta-hodos, haute voie : para­bole, oxy­more) pour en faire des tech­niques, des tech­niques poli­tiques. Nommer ce n’est plus dès lors faire jaillir l’étincelle de l’intelligence sen­sible, de l’esprit, ce n’est plus illu­mi­ner le cœur c’est, au contraire, vam­pi­ri­ser, épui­ser la sève, le sang, la moelle… C’est bien ce que Daumal dési­gnait comme « poé­sie noire ».

Révolutionnaires et contre-révo­lu­tion­naires se tiennent aux coins oppo­sés du même mou­choir de poche. Des his­to­riens de la Révolution fran­çaise ont ana­ly­sé ce qu’ils nomment les « mots mas­quant » de la Terreur, une des idées des Lumières étaient de créer à par­tir d’une langue « épu­rée » un lan­gage spé­ci­fique et tech­nique quand Joseph de Maistre dans Du Pape théo­ri­sait, lui, cette idée qui fera flo­rès : avec les mots on peut tordre les faits afin de les confor­mer à une pen­sée spé­ci­fique… C’est aus­si de cette période que date l’idée de lit­té­ra­ture au sens moderne. Pierre Michon relève qu’avec les Lumières naît la volon­té des écri­vains de deve­nir des « abbés » laïques. C’est là la racine de cette pré­ten­tion à être « auteur », c’est-à-dire a acca­pa­rer une auto­ri­té auto-pro­cla­mée. C’est un retour à une forme de sacra­li­té, d’intouchabilité supé­rieure, celle des scribes et des doc­teurs de la loi qui étaient scan­da­li­sés par Jésus, l’analphabète qui « par­lait comme ayant auto­ri­té ». Ceux-là sont, selon Denys l’Aréopagite, patho­lo­gi­que­ment influen­cés par les lettres de l’alphabet, les lignes et les syl­labes sans sub­stance. Or (encore une para­phrase) : « il est vrai­ment insen­sé et inqua­li­fiable de vou­loir poé­ti­ser en prê­tant son atten­tion aux seuls mots et non à l’essence et à l’objet des termes » (saint Denys). La poé­sie est une écri­ture ins­pi­rée, ful­gu­rance et jaillis­se­ment qui percent la croûte des récits fic­tifs et men­son­gers, elle n’est pas une « langue sacrée » mais elle n’est pas, non plus, une langue « uti­li­taire ». « Les lettres » ne sont ni du monde des dieux ni du monde des hommes disait encore Guez-Ricord. L’essence des mots se tient dans le monde inter­mé­diaire, « ima­gi­nal », ‘alam al-mithâl. C'est aus­si ce que la mys­tique juive nous apprend, le monde angé­lique est un immense cor­pus dont les divers organes sont lettres ET anges… Entre le pur alpha­bet des incor­po­rels célestes (ultras­tel­laire) et l’alphabet des corps ter­restres. Ils sont de nature angé­lique… Comme les anges ils sont des miroirs noé­tiques. Ils arpentent dans un cir­cuit spi­roï­dal les espaces autour du cli­max divin, ils dansent un bal­let de lumière quin­tes­sen­tielle autour du nom pri­mor­dial (tel que révé­lé par Dante) : I

« Au pire », si vous vou­lez, pour être en har­mo­nieux désac­cord avec Recours au poème, je dirais que la poé­sie est une contré­vo­lu­tion angé­lique ! Ce n’est pas une « idée » c’est une vision (theo­ria) !

 

  1. « Là où croît le péril croît aus­si ce qui sauve ». Cette affir­ma­tion de Hölderlin parait-elle d’actualité ?

Oui. Et plus qu’actuelle per­pé­tuel­le­ment vraie. Le poète russe Apollon Maïkov l’exprimait ain­si (et ces vers sont ceux que Dostoïevski, autre connais­seur cor­dial des ténèbres où luit la lumière, aimait à dire et médi­ter sou­vent) :

Ne vois pas à l’entour que mal­heurs et désastres,
N’adresse pas au sort d’inutiles reproches.
Plus pro­fonde est la nuit, plus brillants sont les astres ;
Plus forte est la dou­leur, et plus Dieu nous est proche. 

 

Au désert est le plus grand dan­ger, y demeu­rer est le plus court moyen d’être sau­vé…

C’est avec des mots et des idées que le père du men­songe tente le Christ. Idées et mots de désir, de pou­voir, de sub­ju­ga­tion, de magie, de domi­na­tion… Regardons bien ce dia­logue, le meur­trier depuis le com­men­ce­ment fait œuvre de sophiste et de publi­ci­taire, il vante ses came­lotes avec des mots lui­sants, il donne dans le dis­cours, dans la logique. Les réponses cin­glantes de celui qui jeûne dans le silence depuis qua­rante jours (et qui est LE Logos !!) sont des apho­rismes, des mots cin­glants, des mots d’humilité et de fidé­li­té, des phrases d’éveil !

Pendant long­temps, pour de nom­breux gnos­tiques, le Christ fut le Christos Angelos, le pre­mier des anges, l’Ange du Grand Conseil, l’Ange de la Face… Alors dans cet épi­sode biblique nous nous trou­vons face à la lutte de l’Ange de Dieu deve­nu homme avec l’Ange de Dieu deve­nu diable… Symbolos ver­sus dia­bo­los.

La poé­sie est un contact avec le cœur d’or des mots, et son expres­sion, si tant est que cela soit pos­sible… Et ceci à tout à voir avec le cœur de l’homme. Car, sou­ve­nons-nous bien que ce n’est pas ce qui entre par la bouche de l’homme qui le souille mais toute parole qui monte de son cœur et sort de sa bouche …

Au Ve siècle saint Macaire d’Egypte nous donne la des­crip­tion la plus com­plète et la plus juste et défi­ni­tive qui soit de ce champs de bataille inter­nel qu’est le cœur de l’homme : « offi­cine de la jus­tice et de l'iniquité », vase qui contient tous les vices mais aus­si « Dieu, les anges, la vie, le royaume, la lumière… »

 

Les mots, eux, sont des toxiques…

Je connais le pou­voir des mots,
Je sais la toxine des mots.

Maïakovski

 

Comme tant de toxiques, leur pure essence est sal­va­trice !

 

  1. « Vous pou­vez vivre trois jours sans pain ; – sans poé­sie, jamais ; et ceux d’entre vous qui disent le contraire se trompent : ils ne se connaissent pas ». Placez-vous la poé­sie à la hau­teur de cette pen­sée de Baudelaire ?

 

Je vous ren­voie, si je puis me per­mettre à l’épisode du désert men­tion­né dans ma réponse pré­cé­dente… et affir­mer que je la place même Au-delà !

Dans la très belle églogue qu’il m’a fait l’honneur d’écrire pour mon pre­mier recueil de poème, Alain Santacreu écrit ceci :

« La poïe­sis est une pra­tique d’extraction de la pen­sée. Son but, l’apa­théia, la pure­té du cœur, ouvre la voie à la contem­pla­tion spi­ri­tuelle, la theo­ria. Le poème porte au plus haut avè­ne­ment de la prière, l’art de se déprendre de cette par­tie pas­sion­nelle de notre âme qui nous empêche de deve­nir des anges. » 

Ceux qui « ne se connaissent pas », les « sages », les phi­lo­sophes ratio­ci­neurs pla­te­ment ratio­na­listes nous rétor­que­rons sûre­ment par le vieil adage de « ce monde » : « qui veut faire l’ange fait la bête. » Retournons l’un des leurs pour leur affir­mer qu’il vaut mieux être « un ange insa­tis­fait qu’un porc satis­fait » ! Et leur rap­pe­ler qu’ils ont choi­si eux aus­si l’une des légions « angé­liques » puisque, selon la pers­pi­cace ana­lyse du père Paul Florensky, Lucifer est « enten­de­ment pur »…

Pourtant, il faut l’affirmer avec José Lezama Lima : « Personne, jamais, ne peut se consa­crer à la poé­sie. La poé­sie est quelque chose de plus mys­té­rieux qu’un métier auquel on se consacre. » Et, ajou­tons, plus même qu’un « sacer­doce ». Car, ain­si que le note avec une grande jus­tesse Pacôme Thiellement dans un essai à pro­pos de Lezama Lima : « il y a une poé­ti­ci­té qui dépasse de loin le seul exer­cice de la poé­sie, un état plé­ro­ma­tique de la poé­sie… que l’on ne peut atteindre que dans une rare et pré­cieuse ascèse. En retour cette ascèse ne pro­duit pas du vide, mais une pro­fu­sion d’images vives et sur­pre­nantes. »

 

  1. Dans L'école de la poé­sie, Léo Ferré chante : « La poé­sie contem­po­raine ne chante plus, elle rampe (…) A l'école de la poé­sie, on n'apprend pas. ON SE BAT ! ». Rampez-vous, ou vous bat­tez-vous ?

 

Il y a là, à mon sens, un ter­rible més­usage des mots… Mais, que faire ? Déjà L’Ecclésiaste sta­tut sur le fait qu’il est des domaines où les mots sont usés… Ferré parle ici le lan­gage de l’individu. Or, comme le disait l’excellent Jean Carteret : « l’individu n’est que la consti­pa­tion de l’être ». T.S. Eliot lui disait, en sub­stance, ceci : la poé­sie n’a rien à voir avec l’émotion ou la per­son­na­li­té, elle est un échap­pe­ment hors de l’émotion et de la per­son­na­li­té. Aussi n’est-il don­né de la connaître qu’à ceux qui savent ce que sont l’émotion et la per­son­na­li­té et ce que signi­fie s’en échap­per. Aucun lien avec l’individu si ce n’est à l’image du lien entre une matière livrée aux flammes et la fumée qui monte au ciel.

Qu’est-ce donc que la poé­sie contem­po­raine ? Contemporaine de qui et de quoi ? Du grand « manie – tout » glo­ba­li­sé, du doux com­merce et de son sabir anglo-tech­nique, des guerres « propres » et des ali­bis éco­lo-nomiques ? « Le temps ricane entre nos mots, toutes nos paroles s’affolent » disait Armand Robin. Le poète consé­quent est bien plus contem­po­rain de Bertran de Born, de Pound ou de Nerval que de « son » époque. Ossip Mandelstam ques­tion­nant Dante. Suarès évo­quant l’expérience de sa « ren­contre » avec Dostoïevski… En « état de poé­sie » il n’y a ni pas­sé ni ave­nir mais une éter­nelle hémor­ra­gie de pré­sent pour le dire avec les mots de Christian Bobin.

« Je en suis pas « avant », je ne suis pas « pen­dant », je ne suis pas « après ». Je suis nomade et non-contem­po­rain. Je suis avec vous tous, mais en nuée » (A. Robin) dit le poète… Et Léon Bloy d’ajouter : « je ne suis pas un contem­po­rain et je n’ai jamais été chez moi. Alors… Zut ! »

Le poète enga­gé, donc contem­po­rain lui, est déjà lit­té­raire (enra­gé). Anecdote révé­la­trice : Sovriémiennik, « Le Contemporain », jour­nal fon­dé par Nekrassov est sans doute le pre­mier à por­ter ce titre… En son sein, les poètes enga­gés ont semé tous les germes de l’alchimie tota­li­taire, ces tri­chines micro­sco­piques d’une espèce incon­nue jusque là et qui étaient « des esprits doués d’intelligence et de volon­tés », ain­si que l’intuition le révé­lait à Dostoïevski. C’est ce mode de conta­mi­na­tion qui est éga­le­ment sug­gé­ré dans le texte d’une belle et cré­pus­cu­laire sau­va­ge­rie poé­tique de Witkievitcz, L’Inassouvissement.

Je pour­rais ren­voyer encore à T.S. Eliot cité plus haut ou bien le dire avec Daumal : « Ici petit poète, évo­quant, libé­ré selon le rythme, là Grand Poète, pro­vo­quant, libre selon le Mot Total. »

Il y aurait une « poé­sie de com­bat » ? Je crois, mal­heu­reu­se­ment, qu’il en est alors comme de tous ces ridi­cules « gou­ver­ne­ments de com­bat » qui se suc­cèdent et qui, en défi­ni­tive, ne com­battent qu’une seule chose : la véri­té.

Et « l’école de la poé­sie » ? Sise à quelle adresse ? Et contre qui devrions-nous donc nous battre ? Qui dési­gne­ra l’ennemi à abattre ? Les ver­tueux pro­fes­seurs pro­fes­sant doc­te­ment ? S’il faut, tout de même, filer la méta­phore guer­rière sui­vons donc Daumal, encore :

« Et moi qui n’ai pas d’autre arme, dans le monde de César, que la parole, moi qui n’ai pas d’autre mon­naie dans le monde de César, que des mots, par­le­rai-je ? Je par­le­rai pour m’appeler à la guerre sainte. Je par­le­rai pour dénon­cer les traîtres que j’ai nour­ris. Je par­le­rai pour que mes paroles fassent honte à mes actions, jusqu’au jour où une paix cui­ras­sée de ton­nerre régne­ra dans la chambre de l’éternel vain­queur. » (La Guerre sainte)

Le même écri­vait (et inci­dem­ment pro­fes­sait qu’il n’y a pas en poé­sie d’enseignement, si ce n’est inté­rieur):

 

« Je ne suis pas venu au monde
Pour com­battre mon ombre,
Ni pour trou­ver un jour mes poings
Becquetés par les fai­sans. »

(La Nausée d’être)

 

C’est ce que je poé­tise per­son­nel­le­ment en « bataille inter­nelle » et que j’illustre par les paroles de Carlo Michaelstaeter : « guerre aux mots par les mots » !

Ramper ou se battre ? Y-a-t-il jamais eu poème plus ren­ver­sant, plus sai­sis­sant que la prière de la vic­time pour son bour­reau ? Poème basé sur cet unique modèle : « Père, par­donne leur parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font »… Ce chant psal­mique est celui de l’eso-anthropos dans le cœur. L’individu en est inca­pable.

Là, ça rampe ou ça se bat ?
Sont-ce bien les termes du « débat » ?

Si, en état de poé­sie le poète se bat, c’est alors, et seule­ment, le com­bat avec l’ange…

 

 

  1. Une ques­tion double, pour ter­mi­ner : Pourquoi des poètes (Heidegger) ?  En pro­lon­ge­ment de la belle phrase (détour­née) de Bernanos : la poé­sie, pour quoi faire ?

 

Il sem­ble­rait qu'avançant en terme de connais­sances et de savoirs pure­ment ration­nels et fac­tuels nous ayons per­du de vue le sens de ce qu'est onto­lo­gi­que­ment la poé­sie, aus­si sub­ti­le­ment intel­li­gent soyons-nous.

Que la pre­mière par­tie de la ques­tion émane d’un phi­lo­sophe (poète malade selon Hölderlin, « de la peste » selon Haldas) qui s’est accom­mo­dé de régimes poli­tiques fort variés tout au long de sa car­rière ne me sur­prend pas et éclaire, par­tiel­le­ment, ce que je ten­tais d’exposer dans ma pre­mière réponse. En forme de bou­tade je pour­rais répondre : « pour désos­ser les phi­lo­sophes » (R. Daumal) et retour­ner la ques­tion : désor­mais, pour­quoi des phi­lo­sophes ? Pour ser­vir d’alibi aux émo­lu­ments d’universitaires (popu­laires, ou pas…) en mal d’audience et pour four­bir les mots ensor­ce­lés de concepts mor­ti­fères aux poli­tiques et publi­ci­taires de tout poil ?

Laissons la ques­tion s’évaporer dans l’air délé­tère des vaines cogi­ta­tions et, sans lais­ser adve­nir nulle oiseuse réponse, pour­sui­vons…

Le grec poïe­sis signi­fie faire. La poé­sie est faire, mais un faire qui ne se limite pas à l'acte, qui le pré­cède et l'excède. Le poète est celui qui échappe à l'idolâtrie du faire (comme pro­duire-repro­duire), de l'acte, de l'événement. La poé­sie n’est pas téléo­lo­gique mais escha­to­lo­gique. Et l’eschaton est là. Le « chan­ge­ment c’est main­te­nant » ? Non. Pitoyable ! C’est un retour­ne­ment ridi­cule et malé­fique de la réa­li­té ins­crite dans l’Evangile de saint Jacques : « Le juge­ment est main­te­nant. »

La Création appar­tient à Dieu, qui est le seul « auteur », éty­mo­lo­gi­que­ment celui qui à l'autorité. Les scribes et les doc­teurs, « ceux de la lettre », usur­pa­teurs de l'autorité, sont sai­sis par la puis­sance véri­dique du Verbe de Dieu incar­né en un homme qui devait, selon les déter­mi­nismes de « ce monde » être un igno­rant. Or, il par­lait « comme ayant auto­ri­té ». Le poète est celui qui remonte à l'arkhei non pour concur­ren­cer Dieu et se faire « dieu » ayant auto­ri­té mais pour secon­der l'oeuvre, il est, ain­si que l'affirmait Tolkien, « créa­teur en second ». Le poète est l’ignorant… Le voyant-aveugle, aveugle comme l’est l’amour puisque amor ipse intel­lec­tus. Une poé­sie « révo­lu­tion­naire », réel­le­ment, c’est celle qui peut faire retour au lan­gage ori­gi­nel, à l’or pur des mots, au dire-de-Dieu. « Le silence est la demeure du verbe. Le silence donne de la force et du fruit au verbe. Nous pou­vons même dire que les mots sont faits pour décou­vrir le mys­tère du silence d’où ils viennent. » (Henri Nouwen).

Il faut enjam­ber et Babel et la Chute, échap­per à l’épée flam­boyante de l’ange et conqué­rir l’état d’avant le bois de la connais­sance… « Le monde défait par le verbe sera aus­si sau­vé par le Verbe » (Merejkovsky). Il s’agit bien de « salut » : « Dès qu’un mot se révèle cadavre, les hommes qui ne dorment pas doivent se sau­ver de lui. » (A. Robin), de désen­voû­te­ment, d’échapper au pou­voir ensor­ce­lant de la langue (Wittgenstein). 

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