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Contre le simulacre

Par | 2018-02-21T06:20:14+00:00 16 mai 2016|Catégories : Chroniques|

 

Enquête sur l’état de l’esprit poé­tique contem­po­rain

 

1)    Recours au Poème affirme l’idée d’une poé­sie conçue comme action poli­tique et méta-poé­tique révo­lu­tion­naire : et vous ? (vous pou­vez, natu­rel­le­ment, ne pas être en accord avec nous, ou être d’accord dans un sens dia­mé­tra­le­ment oppo­sé au nôtre)

La poé­sie me paraît au contraire échap­per lar­ge­ment au champ poli­tique même si le sens du  bien com­mun, l’exaspération ou l’engagement pour une cause, la Résistance par exemple, ont pu par­fois et peuvent encore ins­pi­rer de beaux poèmes – mais ils ont aus­si engen­dré de bien mau­vais textes qui confondent slo­gan et lit­té­ra­ture, rhé­to­rique (au mieux) et poé­sie.

Pourquoi vou­loir abso­lu­ment faire coïn­ci­der poé­sie et poli­tique ? N’est-ce pas une manière de jus­ti­fier l’existence de la poé­sie, de lui cher­cher une rai­son d’être et donc fina­le­ment de la décré­di­bi­li­ser ? Comme le disait Baudelaire, « dès lors l’art n’est plus qu’une ques­tion de pro­pa­gande ». Ou Robbe-Grillet : « Ou bien l’art n’est rien ; et dans ce cas, pein­ture, lit­té­ra­ture, sculp­ture, musique pour­ront être enrô­lées au ser­vice de la cause révo­lu­tion­naire ; ce ne seront plus que des ins­tru­ments, com­pa­rables aux armées moto­ri­sées, aux machines-outils, aux trac­teurs agri­coles ; seule comp­te­ra leur effi­ca­ci­té en tant qu’art ; ou bien l’art conti­nue­ra d’exister en tant qu’art ; et dans ce cas, pour l’artiste au moins, il res­te­ra la chose la plus impor­tante du monde ».

Chaque chose à sa place. Alexis Léger fai­sait de la poli­tique, Saint John Perse écri­vait des poèmes. Deux ver­sants d’une même exis­tence. Deux ordres dif­fé­rents. L’exemple de René Char/​Capitaine Alexandre et ses Feuillets d’Hypnos me semble éga­le­ment devoir être médi­té. L’homme enga­gé a fait ici le choix, iné­luc­table selon lui, bien qu’à rebours de celui de beau­coup d’autres poètes de sa géné­ra­tion, de mettre entre paren­thèses la poé­sie durant son enga­ge­ment le plus intense, ne lais­sant de ces mois de com­bat que quelques notes brû­lantes dont « un feu d’herbes sèches eut tout aus­si bien été l’éditeur ».

Certes, la poli­tique et la poé­sie ont en par­tage la parole et le monde et en ce sens la répu­blique, le bien com­mun. Mais elles ne sont pas du même ordre. L’œuvre de la poé­sie est à la fois tel­le­ment plus humble et infi­ni­ment plus grande. La poli­tique reste du côté du pou­voir, de la ges­tion – néces­saire – des choses, du pro­vi­soire. La poé­sie, quant à elle, nous des­sai­sit, nous dépos­sède et, bien que plei­ne­ment ancrée dans la réa­li­té, penche déjà du côté de l’eschatologie.

 

2)    « Là où croît le péril croît aus­si ce qui sauve ». Cette affir­ma­tion de Hölderlin parait-elle d’actualité ?

Le péril croît-il vrai­ment ? Et de quel péril par­lons-nous ? Les hommes ont-ils jamais vou­lu de poé­sie, de véri­té, de sacré ? – je ne dis pas que ces notions soient syno­nymes, mais elles recouvrent cha­cune ce que les hommes dési­rent et fuient tout à la fois depuis l’aube du monde et, j’imagine, jusqu’à la fin du temps.

Nous vou­lons du pain et des jeux, nous tra­vaillons sans cesse incons­ciem­ment à les obte­nir, même si nous aspi­rons au fond à tout autre chose. Car nous nous effor­çons d’effacer ce que signi­fie ce désir infi­ni qui nous meut et nous déchire.

Si pour le poète le péril est ce dés­in­té­rêt qu’a la socié­té pour la poé­sie, alors oui, c’est à mon sens une béné­dic­tion. Il nous délivre un peu de notre désir de recon­nais­sance. Il nous aide à être un peu plus fidèle à la soif de véri­té, de beau­té, qui devrait idéa­le­ment ani­mer seule celui ou celle qui écrit.

 

3)    « Vous pou­vez vivre trois jours sans pain ; – sans poé­sie, jamais ; et ceux d’entre vous qui disent le contraire se trompent : ils ne se connaissent pas ». Placez-vous la poé­sie à la hau­teur de cette pen­sée de Baudelaire ?

Cela rejoint ce que j’essayais de dire plus haut. Nous ne savons pas ce que nous vou­lons pro­fon­dé­ment, ce qui nous est essen­tiel : « et ceux d’entre vous qui disent le contraire se trompent ». C’est vrai. Moi-même, je ne crois pas pou­voir me pas­ser de pain bien long­temps, trois jours c’est déjà pas mal. L’accepterais-je pour le don d’un poème ? Par ailleurs je me passe – mal­heu­reu­se­ment peut-être – de poé­sie sou­vent plus de trois jours. Mais pour que la poé­sie se goûte, se trouve, il faut par­fois jeû­ner d’écriture, et même de lec­ture, sim­ple­ment mar­cher dans la glaise des jours.

 

4)    Dans Préface, texte com­mu­né­ment connu sous le titre La leçon de poé­sie, Léo Ferré chante : « La poé­sie contem­po­raine ne chante plus, elle rampe (…) A l'école de la poé­sie, on n'apprend pas. ON SE BAT ! ». Rampez-vous, ou vous bat­tez-vous ?

Ni l’un ni l’autre. Sinon me battre avec les mots qui me glissent tou­jours des doigts, qui se refusent tou­jours à col­ler au réel ou plu­tôt à ma per­cep­tion du monde – et c’est tant mieux ! Oui, en ce sens le poème est le fruit d’un com­bat, et qui garde des traces de coups.

(On pour­rait rap­pe­ler ces mots de Baudelaire dans « Mon cœur mis à nu » : « À ajou­ter aux méta­phores militaires:/ les poëtes de combat/​ Les lit­té­ra­teurs d’avant garde./ Ces habi­tudes de méta­phores mili­taires dénotent des esprits, non pas mili­tants, mais faits pour la dis­ci­pline, c’est-à-dire la confor­mi­té, des esprits nés domes­tiques »)

 

5)    Une ques­tion double, pour ter­mi­ner : Pourquoi des poètes (Heidegger) ?  En pro­lon­ge­ment de la belle phrase (détour­née) de Bernanos : la poé­sie, pour quoi faire ?

Pour rien jus­te­ment. Et là est l’essentiel !

Comme le disait Claude Simon à sa récep­tion du prix Nobel : « je n’ai rien à dire, au sens sar­trien de l’expression. »

Et le mot de « poé­sie », où semblent s’opposer éty­mo­lo­gie et sens obvie, est un admi­rable oxy­more. Ecrire, lire de la poé­sie, c’est faire quelque chose qui nous délivre pré­ci­sé­ment du « faire ».

 

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