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DE LA POESIE COMME EXTASE

Par | 2018-02-23T07:28:32+00:00 15 juillet 2012|Catégories : Essais|

            C’est la poé­sie seule qui témoigne de l’homme sur la terre, et c’est encore elle qui rend pro­bable la sup­po­si­tion de sa vie illi­mi­tée dans le temps et dans l’espace, la mort n’étant que la réa­li­sa­tion der­nière de la poé­tique inhé­rente au sang de l’homme. Nous disons que là où l’homme n’est plus la poé­sie ne signi­fie rien et qu’il est absurde de lui accor­der la moindre vrai­sem­blance d’être hors de notre atmo­sphère humaine.

            Dès main­te­nant, il est mani­feste que cette poé­sie vécue et res­sen­tie vita­le­ment, mécon­naît abso­lu­ment, pour s’en sou­cier fort peu, les dévia­tions patho­lo­giques qui ont nom esthé­tique, lit­té­ra­ture ou autres, et qu’un monde désen­si­bi­li­sé par l’usage quo­ti­dien et machi­nal de sen­ti­ments réduits aux fan­tômes de leurs propres ombres lui a impo­sées envers et contre les poètes ; tant et si bien que pour le plus grand nombre, ce qui est l’essence même de l’homme, ce qui lui donne seul le devoir et le droit donc de vivre et d’être libre, se confond, de la façon la plus déplo­rable par ses consé­quences, avec une cer­taine manière avan­ta­geuse de pleur­ni­cher, de susur­rer, de bêti­fier, d’invoquer et d’évoquer, de mimer des gri­maces d’amour qui res­semblent si peu au vrai visage qu’elles suf­fisent à dégoû­ter les plus déli­cats d’entre nous de ce qui fait pour­tant notre gran­deur et notre preuve.

            Car la poé­sie dont nous par­lons est un aveu, un départ ; elle est avant tout EMOTION, cette poé­sie pour laquelle nous lut­tons tous en fin de compte, les uns consciem­ment, la tête haute et inébran­lable, sans rien épar­gner de nos lumières ni de notre sang jusqu’à notre mort qui est le point culmi­nant de notre dou­leur – et nous n’avons plus rien à envier aux héros usuels dont la figure est bien pâle et minus­cule à côté de la nôtre. Les autres sans le savoir, dans leur igno­rance, nomment de tous les noms ce qui n’en a qu’un, total, et qui suf­fit à tra­duire tous les gestes de l’homme et de la vie.

            Cette émo­tion est la cime de nos émo­tions, de notre soli­tude et de notre amour. Car l’homme a dû d’abord prendre conscience de sa soli­tude au centre de tout et donc de son infi­ni­té, pour sen­tir ce qui dans sa fibre intime est deve­nu plus tard l’amour, par qui fina­le­ment il s’est révé­lé le POETE.

            La poé­sie est désert. Par là-même, elle est aisé­ment peu­plée et au-delà de toute ima­gi­na­tion dans les limites où le pou­voir ima­gi­na­tif n’a appor­té jusqu’ici que de la confu­sion. Or c’est le carac­tère le plus net de la poé­sie que tout y est clair, que tout y crève les yeux. Les cou­leurs, les bruits s’y pour­suivent et s’y échangent par la seule volon­té de l’homme qui véri­ta­ble­ment y règne : il ne lui faut qu’ouvrir les yeux pour dérou­ler ses émo­tions, dres­ser le jour où il veut le voir, semer les étoiles dans les lits, faire se lever les sources ; il ne lui faut que lever le petit doigt pour que les arbres prennent des poses durables, pour que le ciel liquide reflète les nuages rétifs de son cer­veau ; il n’a qu’à des­ser­rer les lèvres pour que s’enlacent tous les vents du vide. Là, l’homme est le maître de ses rêves qui sont toutes ses volon­tés, ses pré­ten­tions n’ont plus rien d’exagéré, il a enfin les mains propres, les yeux lavés ; ses regards ignorent les angles dans cette éten­due où chaque objet s’arrondit et se colore à l’image du cris­tal.

            La poé­sie est nue ; elle a besoin d’être visible ; aus­si on com­prend qu’elle n’ait pu guère s’accommoder des vête­ments étri­qués que bon gré mal gré, on lui a infli­gés dans son enfance pour l’étouffer plus sûre­ment, et pri­ver l’homme du plus sûr moyen qu’il avait d’atteindre sa taille, « la taille immense de l’homme », et de conqué­rir sa liber­té, la soli­tude et l’amour. Aujourd’hui, elle sait qu’il n’est pour être vrai que d’être nu comme l’est l’amour qui se connaît.

            La poé­sie est une extase. Une ten­sion extrême de tout l’être hors de lui-même vers sa véri­té, qu’elle nous arrache enfin des cris ter­ribles et magni­fiques qui étonnent nos oreilles, si sourdes depuis le temps ; des cris qui ren­versent, des cris qui brisent les vitres et les portes tou­jours fer­mées des mai­sons vides ; des cris qui peuvent bien s’exténuer et se rui­ner, mais dont il reste tou­jours assez d’éclats dans l’air pour que  nous nous enten­dions au moins une fois aimer et vivre, pour que nous enten­dions ces cris qui ne nous appar­tiennent plus dès qu’ils ont quit­té nos lèvres, qui ne sont plus à per­sonne parce qu’ils sont ceux de l’homme dans la soli­tude et dans l’amour.

            La poé­sie pour­suit, aujourd’hui comme hier et tou­jours, la libé­ra­tion paral­lèle – l’un par l’autre et l’un dans l’autre et pour le béné­fice de l’un et de l’autre – de l’homme et de l’univers, l’émancipation en quelque sorte concen­trique du monde inté­rieur et du monde sen­sible, de la réa­li­té utile et de la réa­li­té ima­gi­na­tive, de la matière (ou de la chair) et de l’esprit. Par leur mutuelle connais­sance (connaître : naître avec ; naître ou venir au monde en même temps que…) et la réci­pro­ci­té de la créa­tion, l’un ajou­tant à l’autre la conscience qu’il en a, par leur com­pré­hen­sion.

            Nous ne disons pas que l’unité doive triom­pher de la sin­gu­la­ri­té et réduire les degrés variés de la res­sem­blance. Il n’y a pas de poèmes, de tableaux, de musiques réa­listes, idéa­listes, maté­ria­listes ou autres. Il y a des poèmes, des tableaux, la musique. Il y a en fin de compte la poé­sie et rien d’autre. Tout ou rien.

            Il est, paraît-il, des poètes qui sou­mettent des ébauches à une plus ou moins longue incu­ba­tion. Il est, paraît-il, des poètes qui couvent. (Au métier qui s’y voit, dit-on, on juge l’ouvrage.) On les appelle aus­si, ajoute-t-on, des ovi­pares, ou les cou­seuses. Les autres mettent au monde des poèmes bien vivants, clair­voyants, tur­bu­lents, ter­ribles. Ce sont les poètes mam­mi­fères, les vivi­pares. Et puis non, il n’y a pas des poètes ovi­pares et des poètes vivi­pares. Il y a les poètes vivi­pares ou per­sonne. C’est-à-dire encore tout ou rien. Je n’ai pas dit que le métier n’existe pas. Le métier est une fonc­tion et non l’application d’une leçon. Une fonc­tion, j’insiste, et non une gym­nas­tique.

            Le poète ordonne son uni­vers, où tout l’entretient de lui et de tout.

            Connaître une chose ou un être, c’est par­ti­ci­per à sa vie essen­tielle, abs­trac­tion faite des idées ou des sen­ti­ments, des appré­cia­tions qui peuvent s’attacher à sa forme exté­rieure ; c’est voir par ses yeux ; c’est abso­lu­ment, voir et se faire voir, c’est mon­trer, c’est deve­nir cet être ou cette chose, c’est s’incarner.

            Connaître, c’est fina­le­ment mul­ti­plier les liens de la vision, de la sen­sa­tion, ceux de l’émotion, c’est unir for­te­ment l’être qui voit à celui ou ce qui est vu, l’être qui sent à celui ou ce qui est sen­ti où res­sen­ti. Connaître, c’est donc aus­si bien aimer que haïr, selon le degré de faveur ou de défa­veur qu’implique votre consen­te­ment, votre avi­di­té ou votre refus.

            Une telle uni­té si sou­dain réso­lue, une telle flui­di­té à la fois, de la part de l’être qui ne désire rien tant que « d’être pos­sé­dé », plu­tôt que de « pos­sé­der », une telle réso­lu­tion du « moi » sen­sible et du monde exté­rieur, d’une durée si brève soit-elle, si rare­ment qu’elle se pro­duise, ne peut man­quer de créer chez qui la réa­lise fer­me­ment, vio­lem­ment, aus­si bien en lui que hors de lui, par rayon­ne­ment, comme cela pou­vait avoir lieu dans les « oracles » antiques, une joie déli­rante infi­ni­ment exal­tante, irré­sis­tible, construc­trice, excep­tion­nel­le­ment fécon­dante. Ce sont ces moments, entre tous rares et pré­cieux, où la vie vol­ca­nique bru­ta­le­ment incen­diée se dégage des laves de la nuit, où le génie du sang ter­rasse la lueur minu­tieuse du temps épar­gné. Ce sont ces moments seuls où nous gagnons enfin la par­tie contre le déses­poir sans nous déro­ber à les repro­duire le plus sou­vent, le plus « espé­ré­ment » pos­sible. C’est cette joie, tant que l’on vou­dra « folle » (je ne veux pas lui don­ner d’autre nom), c’est cette joie que, vic­to­rieu­se­ment, sur la trace de mes émo­tions qu’il m’a plu de suivre contre toute attente, j’oppose au bon­heur.

            L’extrême faci­li­té pour chaque indi­vi­du de com­mu­ni­quer sen­si­ble­ment avec les êtres et les choses, de se recon­naître en elles ou de les recon­naître en lui, l’incline rapi­de­ment à faire de lui-même le centre de l’univers (parce qu’il le « pense ») et, par un bien com­pré­hen­sible rai­son­ne­ment par l’absurde, à ne pas tolé­rer (ou, pour les meilleurs, à ne tolé­rer que bien à contre cœur) la coexis­tence de plu­sieurs centres.

            Il ne s’agit d’ailleurs que d’une erreur d’interprétation : la réa­li­té étant que ce n’est pas l’homme qui se trouve être le centre de l’univers (même le plus sub­jec­ti­ve­ment pen­sé), mais que bien au contraire, c’est l’univers qui se révèle de plus en plus être le centre de gra­vi­ta­tion de l’homme, le lieu cos­mique, en quelque sorte, de toutes ses forces.