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DE LA POÉSIE

Par | 2018-05-25T18:50:08+00:00 4 août 2013|Catégories : Essais|

La poé­sie est d’abord une défaite. Bien sûr ! Et alors ?

Puisque la poé­sie dit ce qu’on ne peut dire autre­ment, et non pas à cause de l’objet indi­cible, mais faute de mieux à cause de nous-mêmes et de notre lan­gage. Grâce à notre lan­gage et à cause de notre lan­gage. Disons plus pré­ci­sé­ment, insis­tons-y, à cause de NOTRE lan­gage ; le mien, de moi qui parle, avec ma vie. Même lorsque je parle d’enthousiasme en pré­sence d’un infi­ni neuf qui s’ouvre à moi, en pré­sence de l’amour magni­fique, en pré­sence de l’objet d’un désir jeune et plein d’appétit, c’est de ma limite et de moi-même qu’il s’agit, non de l’objet. Même poé­tique en soi, l’objet dont je parle n’est poé­tique que pour moi, par mon lan­gage de défaite devant l’immensité.

Et pour­quoi pas ? Ce n’est pas mal ! Cette défaite, même amère, est notre huma­ni­té et notre condi­tion. Ce que nous pou­vons conqué­rir de cer­ti­tude et de soli­di­té n’est pas notre nor­mal : c’est notre conquête et elle nous sera reti­rée : peut-être, un jour, sûre­ment. Et encore dire que « sûre­ment elle nous sera reti­rée », et péro­rer ain­si sur cette cer­ti­tude, et faire le prêtre et l’oiseau de cer­ti­tude et faire cour­ber la tête, n’est pas poé­sie. Et ce n’est pas huma­ni­té, et ce n’est pas notre corps, et ce n’est pas notre condi­tion.

Car notre condi­tion est de fra­gile incer­ti­tude, et de dire faute de mieux, et de dire jeu, musique, dan­sant des mots, rythmes et sons, et tran­si­toire, amu­se­ment, et ber­ce­ment de ce qui manque à l’enfant-corps (son âme : son âme pleine, entière, de cer­ti­tude, ce qu’il n’a pas, ce qu’il n’aura jamais).

Mais dire poé­sie, en ce bas-monde, en ce haut-monde, en ce monde, est dire sur fond de cer­ti­tude pos­sible : soyons ratio­na­listes ! Où serait la défaite, si la vic­toire n’était pos­sible ? Ne soyons pas des prêtres de l’indicible défi­ni­tif ! Seulement voix souf­frantes du dicible inac­cé­dé. Sinon, où serait le mou­ve­ment, la dyna­mique, l’aspiration, la reven­di­ca­tion, que porte toute poé­sie ? Postuler le dicible, et dire notre défaite, notre indi­cible, notre corps vibrant ; dire notre lutte.

Notre lutte avec l’ange si tu veux, avec la vie si tu veux, avec le patron si tu veux, avec l’amour per­du, la mère, le père, la sœur, le frère, tous ceux-là si tu veux, avec les oiseaux dis­pa­rus, la ville chan­gée, le cha­grin, le trem­ble­ment de terre, la forme de ton nez, la sale timi­di­té, ce que tu as bat­tu ou ce qui t’a bat­tu, la vie, pas bien, tout ça, ou dési­ré, pas eu, ou tout autre chose encore, des mots sim­ple­ment, mais la lutte avec l’ange.

À lire la poé­sie, cela doit se sen­tir. Même naï­ve­ment ; pour­quoi non ?

À lire la poé­sie, cela doit vibrer : et les muses de moi comme étranges s’enfuient ; et soleil cou cou­pé ; et même « le soleil était là » ! Et même : « le chien » (et puis c’est tout, le poème c’est seule­ment ces deux mots-là). Une défaite dans la connais­sance du monde, et un désir intact, même exté­nué : une parole pour la rédemp­tion, une rédemp­tion qui pas­se­rait par la grâce d’une lec­ture, et d’un accord, encore plus hypo­thé­ti­que­ment espé­ré. Une pro­fon­deur de sens qui vou­drait un lec­teur.

Vous voyez bien que, der­rière tout ça, il y a quelque chose de très naïf et presque pathé­tique, mais pour­quoi non ? Et qui se sait un peu, et qui choi­sit cette voix, et qui s’accepte ain­si, et qui a ce cou­rage-là ; plu­tôt que de rêver la science qu’il n’a pas, sur ce point-là.

Ainsi la poé­sie (qu’on peut défi­nir à tra­vers mille prismes idéo­lo­giques et cultu­rels) n’est pas le Sanhédrin, n’est pas le Pharisien, n’est pas l’Inquisiteur, n’est pas le juge ni le cou­pe­ret, mais le doute : le doute, un corps, qui sait qu’il a forme, mais qui ne la sait pas.

Un doute transcendANT, en train de trans­cen­der, de s’élever (faute d’avancer direc­te­ment) pour fran­chir l’obstacle du sens obs­cur, mais inabou­ti, en échec.

Dit cet arra­che­ment qui ne s’arrache pas, dit cette dou­ceur qui ne suf­fit pas (c’est pareil : sinon pour­quoi écrire, si cela suf­fi­sait ? N’y a-t-il pas, par exemple, cette petite incer­ti­tude que ça ne dure­ra pas, ou que c’est trop pour pou­voir tout sai­sir et tout s’approprier, et tout res­sai­sir, et tout res­ti­tuer à volon­té pour quand on vou­dra : ins­tant, arrête-toi, tu es trop beau, je ne te com­prends pas, ou … je ne com­prends pas com­ment je peux com­prendre, … enfin, quelque chose cloche, et me fait peur !).

Défaite. Voilà la poé­sie, pour­quoi elle dit quelque chose « à tra­vers », quelque chose « trans­cen­dant », quelque chose dans la ver­ti­ca­li­té, qui est un échec du point de vue du temps qui construit et qui abou­tit à quelque chose de rai­son­nable et de solide. Pourquoi non ? Acceptons cela quand nous le sommes : nous en serons meilleurs. Soyons cela un peu en cette vie, nous en serons meilleurs avec les autres, car aucun lien, en ce monde, n’est par­fait, n’est-il pas ?

Aucun lien n’est par­fait. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne doit pas aspi­rer, mal­gré tout, à le deve­nir … Il doit y aspi­rer au prix de l’inconfort de notre pha­ri­sienne, endor­mie, cer­ti­tude, d’après le devoir accom­pli, la prose dite, tout ce qui se conçoit bien et s’énonce clai­re­ment, facile et tou­jours vrai, sans mou­ve­ment. Car tout est faux et bou­gé, sans doute.

Mais je dis que l’on « doit » : non ! Il y a poé­sie si cela « vient », le doute. Mais on n’y force pas. Le corps nous force, il y suf­fit, la vie, notre péché : « condi­tion maté­rielle d’existence » ; à dépas­ser, indé­pas­sable pour le moment, en che­min ; vers la mort, la réus­site, vers ailleurs ? Je ne sais pas, qu’importe : en che­min. Tracer la route, éty­mo­lo­gi­que­ment, comme ces sol­dats après la défaite, la ligne d’attaque ou de défense rom­pue, et qui errent, à tra­vers la cam­pagne, sur la « route » (en latin : rup­ta) : che­min de leur défaite.

Ils sont l’Humain, se rejoi­gnant plus loin pour refor­mer l’armée, pour refor­mer la lutte, pour refor­mer la ligne et rejouer la vic­toire.

Ainsi la poé­sie, enfin, chant de retraite et notre ral­lie­ment, pour bataille à venir, et la vic­toire, et son effa­ce­ment.

Heureux sont ceux pour qui il n’en est pas besoin, vrai­ment. Et pour­quoi non ?

La poé­sie laisse venir à elle ceux qui ont connu la défaite ; c’est bien assez. Car ils sont tous, ou presque. Mais cela n’importe pas : ne soyons pas jaloux s’ils disent : « pas besoin ! » Le chant de la défaite ne se com­mande pas. Ce serait bien le comble !

Mais il s’entend de loin, si l’on (n’)écoute.

Peut-être les vain­queurs en veulent cou­vrir le bruit, par­fois ; je ne sais pas …

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