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Des personnages tombés du ciel

Par | 2018-05-24T21:33:13+00:00 26 avril 2013|Catégories : Chroniques|

Yoko Ogawa est née en 1962. Son pre­mier roman a été édi­té au Japon en 1988. Actes Sud a tra­duit Les Abeilles et La Piscine en 1995, puis La Grossesse en 1997 et nous a alors per­mis de décou­vrir un auteur de pre­mier plan. En réunis­sant en 2009, dans un magni­fique tome I, treize ouvrages de Yoko Ogawa, Actes Sud nous invi­tait à nous replon­ger dans cet uni­vers déli­cat où se mêlent fas­ci­na­tion (pour la mala­die, l’anormalité, la vieillesse et la mort) et nos­tal­gie.

Yoko Ogawa appar­tient à la famille des écri­vains qui ont le sou­ci de gar­der les traces de ce qui est – ou était – noble, sacré. Elle nous pro­pose en somme de faire un pas de côté, de nous éloi­gner un temps de ce qui est pla­cé au centre des socié­tés modernes. Nous accé­dons à l’humanité de ceux qui, n’étant pas – ou plus – pro­duc­tifs, n’ont pas de sta­tut social et sont mis au rebus, anéan­tis.

Avec le pre­mier texte, La Désagrégation du Papillon, le rideau s’ouvre sur une suc­ces­sion de gestes que la nar­ra­trice exé­cute une der­nière fois. On découvre un vieux corps déchar­né qu’une jeune femme désha­bille puis caresse à l’aide d’un linge humide. Les verbes à l’infinitif disent la répé­ti­tion de ces actes, jour après jour et dans le même ordre. Ils pour­raient deve­nir méca­niques si la nar­ra­trice n’était pas aus­si sen­sible. Il se dégage de cette toute pre­mière scène une ten­dresse immense pour les très vieilles per­sonnes qui ne quittent plus leur lit, ne s’adressent plus à nous, sont en par­tance et nous aban­donnent. Dans d’autres textes – Une par­faite chambre de malade, Un thé qui ne refroi­dit pas… – la nar­ra­trice vit, grâce à la mort ou aux mou­rants, une expé­rience plus intense que son quo­ti­dien qu’elle juge stu­pide. « C’est la vie qui se répète. On mange, on dort, on jette les déchets. » Voilà ce qu’apporte une vie de couple ordi­naire. Dans La Piscine, ce sont les bavar­dages inutiles d’une mère qui sont consi­dé­rés comme détes­tables. J’avais envie d’écraser avec mes doigts ses lèvres qui se tor­tillaient sans arrêt comme deux che­nilles. Les jeunes femmes de Yoko Ogawa pré­fèrent le silence aux paroles creuses. Y s’est assis confor­ta­ble­ment sur son siège en sou­riant. Il uti­li­sait sou­vent des sou­rires à la place des mots. Des sou­rires simples, qui ne dis­si­mu­laient rien. Comme ces sou­rires, la tris­tesse et les caresses don­nées pour récon­for­ter celui qui pleure sont char­gées de poé­sie. Parce qu’elles sont silen­cieuses, elles nous pro­jettent hors de la com­mu­ni­ca­tion sté­réo­ty­pée.

Les morts et les mou­rants font sou­vent prendre à la nar­ra­trice des che­mins de tra­verse sur les­quels elle ren­contre des êtres dif­fé­rents, tou­chants. Mais tout est éphé­mère chez Yoko Ogawa. Ces êtres appa­raissent, tissent des liens, puis s’effacent. On ne trou­ve­ra d’ailleurs aucune chute bru­tale à la fin de ses courts romans, plu­tôt des gestes en sus­pen­sion.

Dans Une par­faite chambre de malade, Un thé qui ne refroi­dit pas et Amours en marge, ces êtres qui sur­gissent ont au moins un point com­mun : une simple lettre pour les nom­mer. Ils s’appellent res­pec­ti­ve­ment S, K et Y. Est-ce pur hasard ? Les trois ini­tiales des pré­noms ain­si pla­cées donnent le mot anglais sky, qui s’accorde par­fai­te­ment à ces per­son­nages, très éloi­gnés de notre gros­sière maté­ria­li­té. Ils ont une nature éthé­rée et semblent tom­ber du ciel, en effet. D’ailleurs, le ciel est omni­pré­sent chez Yoko Ogawa : les étoiles la nuit, les nuages char­gés de neige, le ciel déga­gé ou la pluie. Ses per­son­nages lèvent sou­vent les yeux vers le ciel. Ne sont-ils pas trop beaux pour être vrais ? S, K et Y ne sont-ils pas des per­son­nages de roman dans le roman ? Ils s’évaporent. Y a lais­sé sa carte de visite à la nar­ra­trice qui décide de se rendre sur son lieu de tra­vail. Elle ne trouve pas l’association de sté­no­gra­phie qui emploie Y mais un mar­chand de meubles. Quant à la lettre qu’il a écrite, elle l’avait pla­cée sous son oreiller et elle s’est vola­ti­li­sée. Alors, existe-t-il, ce Y ? La mai­son qu’habite K est si dif­fé­rente des autres, la route qui y mène étrange, chan­geante. Quelque chose d’invisible à l’œil, comme le temps, l’espace ou la dis­tance, avait subi une dis­tor­sion.

S, K et Y sont peut-être nés de l’influence de Kafka sur l’écriture de l’auteure. Bien sûr, cette influence, reven­di­quée par Yoko Ogawa, ne se limite pas à cela. Il y a dans ses textes des juge­ments acides sur la vie de couple – condam­née à tour­ner au cau­che­mar – qui peuvent rap­pe­ler les pages du Journal consa­crées à ce sujet, ô com­bien dou­lou­reux pour Kafka. Il y a aus­si, et sur­tout, l’inquiétante étran­ge­té qui fait naître une ten­sion déli­cieuse. Dans Les Abeilles, la rési­dence uni­ver­si­taire qui paraît déserte, l’histoire de la mys­té­rieuse dis­pa­ri­tion d’un étu­diant dans le pas­sé et l’absence, à chaque visite de la nar­ra­trice, du cou­sin qui vient de s’y ins­tal­ler font gran­dir l’angoisse. Dans ce contexte, une simple tache sur le pla­fond peut faire pen­ser au pire. Serait-ce du sang ?

L’une des autres grandes réus­sites de Yoko Ogawa est de rendre délec­tables l’immoralité et la ten­dance à la méchan­ce­té sadique de cer­tains de ses per­son­nages. Leurs pen­sées et leurs gestes ont beau être affreux, ils sont pour les jeunes femmes qui en sont les auteures ou les vic­times une telle source de plai­sir ! Aya – chan, la nar­ra­trice de La Piscine, et la jeune femme qui écrit son jour­nal dans La Grossesse s’en prennent à ce qu’il y a de plus fra­gile : un tout jeune enfant ou un fœtus, qu’elles veulent détruire. La cruau­té est d’autant plus pal­pable qu’elle se cache der­rière une bon­té appa­rente. Mais le gâteau qui est offert, la confi­ture de pam­ple­mousse qui est pré­pa­rée ont bien pour but d’empoisonner. En 1994, année de paru­tion au Japon de L’Annulaire, Yoko Ogawa force le trait : l’angoisse, mais aus­si l’érotisme deviennent ardents. Ce mon­sieur Deshimaru avec lequel la nar­ra­trice tra­vaille est une sorte de Barbe Bleue. On com­prend qu’il fait dis­pa­raître des jeunes femmes. Derrière la porte de son labo­ra­toire, auquel il inter­dit l’accès, mon­sieur Deshimaru laisse sans doute libre cours aux ten­dances sadiques qui pointent aus­si, à deux ou trois reprises, à l’extérieur. La nar­ra­trice est en dan­ger mais elle semble pous­sée par une curio­si­té et un désir irré­sis­tibles. Cette vio­lence et cette déviance sexuelle avancent vrai­ment à décou­vert dans Hôtel Iris, paru en 1996. Cependant les per­son­nages de Yoko Ogawa sont doubles, même les plus affreux. Le tra­duc­teur de Hôtel Iris, qui est capable de la pire vul­ga­ri­té et d’une bar­ba­rie insou­te­nable dans l’intimité d’une chambre, appa­raît poli, dis­cret et timide lorsqu’on le croise dans la rue.

On trou­ve­ra aus­si dans le recueil un magni­fique roman fait de nou­velles, de che­mins qui s’entrecroisent : Tristes revanches.

Est-il utile de pré­ci­ser qu’à la lec­ture de ce livre magni­fique, une larme peut trem­bler entre nos cils et un fris­son d’effroi nous tra­ver­ser ? Que les lec­teurs qui détestent être bou­le­ver­sés s’abstiennent ; Yoko Ogawa est une sorte de fée qui joue avec nos émo­tions.

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