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D’ici on voit le ciel.

Par | 2018-02-23T13:20:31+00:00 5 décembre 2012|Catégories : Essais|

 

Où que vous emme­niez votre parole, elle por­te­ra l’immensité du jour que l’Apocalypse de Jean, dans cette demi-heure du monde, retient à l’aujourd’hui.

Les tram­ways de Fontenay échoués dans les sables et les ves­tiges du parc, énu­mèrent leurs cime­tières au-delà de la rumeur urbaine. Opposé à l’arrêt de mort qui fixe le verbe dans un état immuable, vous échap­pez au cynisme des pré­da­teurs, votre écri­ture fidèle s’adresse à l’un, sans dis­tinc­tion d’origine, nous invi­tant à nous fier à cet incon­nu de pas­sage né du lan­gage par le lan­gage.

Vous par­lez près de la lampe, dans la dou­ceur d’un soir char­gé des arômes de la fenai­son ; por­tée par une vision filiale, la parole incarne cet abso­lu pré­caire, ce regard sur les biens du monde, avec la pré­sence des lichens et des ané­mones syl­vie. Vos médi­ta­tions sur les vain­queurs vous conduisent à dis­cer­ner ces aubes de bataille où perce la som­ma­tion. Voilà la guerre per­due, la débâcle et ceux qui menaient l’assaut, la bouche sèche devant les hameaux incen­diés.

Adversaire des flots ima­giers, de leur recel, de la peur, de l’arbitraire, vous offrez le secours de la buée sur les vitres, de l’éclat du ciel dans une flaque.

Transcripteur de l’être plus que des formes, vous allez au-devant de la fille de ferme, du maître de la demeure. Vous êtes là où l’on ne vous attend pas, éton­nant de clair­voyance. Vous offrez la patience devant la déroute, l’ironie et la foi devant les cer­ti­tudes, la bon­té devant l’implacable. Libre, vous désen­com­brez tro­phées et races, vous offrez, dans la nou­veau­té et l’effacement, les mots lais­sés à l’étiage.

A pied sur le che­min de Trancault, s’ouvre la voie de votre écri­ture, dans cet après-midi tra­ver­sé l’élégies, où vous por­tez atten­tion à l’œuvre du jour.

Enraciné dans ces patois témé­raires des Ardennes et de Franche-Comté, votre verbe char­gé de ful­gu­rances et d’élévation conduit la tra­ver­sée des jar­dins endeuillés, la sai­son au goût de genièvre, les squares aux petits troènes, l’atelier du peintre, les pas­se­reaux posés dans la mono­to­nie des pentes, la froi­dure des forêts hachées par  la guerre, les savants déserts de Palestine et sur­tout ces aubes lumi­neuses qu’esseule le grand ciel dans l’oubli noc­turne.

Votre longue sil­houette de mar­cheur s’éloigne vers l’échancrure plu­vieuse des monts, par­cou­rant la cam­pagne d’Avant, de la source de Charmolle au gué de l’Epine, au tra­vers de lisières des­sou­chées, de prés entou­rés de sca­bieuses. Vous ren­con­trez per­cu­teurs et tes­sons, frag­ments d’espérance que le sol doit pos­sé­der pour mar­quer le temps en se faible appa­rence.

Peu comme vous on su célé­brer les nuages et la cou­leur des cieux : nuances, varia­tions, sou­dai­ne­té, éclat…. Au gré des sai­sons, à l’allure d’un culti­va­teur sans âge, vous éprou­vez la terre blanche du Petit Champ, les toises, les bois­seaux, les longues raies qui chargent l’automne de pro­messes féo­dales. Vous appro­chez la peine au plus près de char­rues jusqu’au blé dor­mant.

Dans la tra­ver­sée du bois de Magrones, vous connais­sez par la main cal­leuse et la cognée, le sciage et l’engelure, le froid d’Austrasie, ou de cette Champagne pouilleuse où se mêlent abon­dance et désert. Vous com­pre­nez dans votre chair cette las­si­tude de la relève, du fau­cheur usé par l’été, cette cour­bure des épaules, ce dos vou­té que la che­mise trempe de sueur.

Promeneur, vous occu­pez les sen­tiers dés­œu­vrés, avan­cés jusqu’aux vil­lages à peine lisibles dans l’immensité oscil­lante des luzernes. Sensible à la pré­ca­ri­té du tâche­ron, à son dévoue­ment et son cou­rage endeuillé, vous rejoi­gnez l’église qui sur son pro­mon­toire voit cir­cu­ler manœuvres et écri­vains. Dans chaque étape de la vie, vous sur­pre­nez l’âme que nous fré­quen­tons sou­vent avec indif­fé­rence et qui tant nous éprouve à son attente ou à son déni.

Ces tra­vaux agraires, char­gés de grin­ce­ments, d’ahans, de rires, du souffle des atte­lages, des ces mufles humides, ces licols de corde, cette soif esti­vale étan­chée peut-être à Charmelin, ces bat­te­ments de moteurs assem­blés aux mois­sons, res­taurent la même appli­ca­tion sai­son­nière de la vie. Dans cette effer­ves­cence recon­nue, vous appro­chez le poids des heures que la mort recense jus­qu’ au sépulcre. L’inspiration se pour­suit dans un autre monde.

Le grand her­bier talonne la marche, chaque fleur appro­chée enri­chie l’heure de sa pro­messe. Au seuil du visible, le meri­sier se couvre d’une neige impré­vue, mal­gré l’éclat de juin et l’appel du grim­pe­reau. Vous obser­vez le mou­ve­ment des bêtes, leurs traits, leurs pas­sages char­gés aux com­mu­naux. A l’incarnat des prés, au rebond des souffles de l’été, vous éprou­vez ces gloires mati­nales que détrône un feu cham­pêtre.

Un rosier Trianon dont la frai­cheur renou­velle chaque heure, lié au jar­din dans sa pré­ca­ri­té, secourt l’instant par l’immensité de sa pré­sence.

D’ici on voit le ciel ! On est posé sur la ligne de l’Est où gisent encore des tra­verses de che­min de fer, que des clous mâtés réservent à une gloire obs­ti­née. L’hort des Martinettes s’étend vers l’enclos. Un abreu­voir de pierre borde le puits. Les sen­teurs de mélisse bercent les jeunes arbres du ver­ger où exerce la sit­telle. Des grappes de baies s’échangent, se croisent, dans cet éden où par­fois les fleurs d’hortensia bruissent, comme le papier frois­sé des brouillons. Du pota­ger au jar­din sau­vage, des sentes engendrent un uni­vers dans l’apparat d’une jachère. Insectes et feuillages en ménage égrainent leurs trou­vailles ; le vent s’affaire au gre­nier, dis­sipe par un vasis­tas les pous­sières esti­vales. Le jar­di­nier inter­roge l’absence et le mys­tère avec la même sin­cé­ri­té, dou­tant jusqu’au tré­pas.

Vient alors la parole de l’illettrée, retrou­vée en pleine nuit après la tra­ver­sée d’un bois, auprès d’un Orion aveugle ; puis celle des ancêtres, de la vache aux reins bri­sés, le dos grouillant de ver­mine, celle du fugueur écœu­ré d’une viande havie, échap­pée d’un lycée ; la parole de ces Franc-Comtois enter­rés face contre terre dont la pro­tes­ta­tion tenace conjure le ser­vage, celle des igno­rés, des aban­don­nés, inter­rom­pus par l’évidence des pleurs, sous­traits à l’incrédulité par la grâce.

On devine la lec­ture vigou­reuse d’un livre d’enfance : ce capi­taine, chas­seur de plantes, livré à un désordre bes­tial et cruel qui place l’homme dans une impi­toyable col­lecte où les dan­gers rom­pus ensan­glantent les pages.

Engagé par la parole, votre visage marque la per­ti­nence, la gra­vi­té ou l’étonnement. Incisif, iro­nique, une ques­tion vous arrête et vous repre­nez, pour adou­cir une réponse trop abrupte. Vous ser­vez l’alliance néces­saire du sacré et du quo­ti­dien qui réunit la terre défleu­rie, le labour et les défer­le­ments du monde.

L’homme dis­pose de sa propre lueur : il façonne, dénombre. Il peut mesu­rer la terre avec un simple jonc. Tout ce qui s’avance dans le jour prête à l’échange et à la rup­ture. Dans un aban­don sans pos­té­ri­té appa­rente, des trou­peaux d’hommes attendent leur sort ; par­mi eux, une poi­gnée de soli­taires détachent leurs méde­cines des lisières à coups de serpe. Plus tard, vous des­cen­dez le fleuve avec l’attention d’un col­lec­teur, dans ce mou­ve­ment pré­cis de la main, le balan­ce­ment et la pro­gres­sion du far­deau, vers ce som­meil d’hiver où émergent des cathé­drales.

La poé­sie ouvre le lan­gage à cet obs­cur tra­vail d’écriture. Naissent alors les œuvres et ce che­min si bref à par­cou­rir – fus­sions-nous arrê­tés à la mort de saint Jean.

Les textes sacrés, dans le dénom­bre­ment des temps pros­pèrent ou régressent mais dans le sein du père, il n’y a pas de rup­ture. Sa pré­sence auprès de nous à la table appelle l’homme humble et incer­tain à la vision de la tri­ni­té inex­pri­mable. L’évangile de Jean fait écla­ter Dieu dans un par­tage pour chaque être.

Vous retour­nez tan­tôt sur la crête des Barres, ornières, boue, cra­chin, voi­là la marche que l’hiver mali­cieux offre à l’hilarité des pas­sants, ceux qui can­tonnent sur leurs terres. La chaus­sée trouve ses pas, par le che­min des Charbonniers ou par la rue Royale.

L’heure vien­dra telle qu’en songe depuis les vignes agré­gées aux pier­railles, les char­mil­les mas­quant la fraî­cheur des bas­sins de la Lanterne, où le bleu indomp­té des vitraux de Saint-Louis, le clo­cher son­ne­ra cette bonne éter­ni­té que la veillée Pascale annonce dans l’éclat du matin.

 

NRF avril 2007 n ° 581

 

Esquisses exé­cu­tées par Raymond Canta lors de l'hommage à Jean Grosjean, le 1er décembre 2012.
Jean Maison, Gwen Garnier-Duguy, Olivier Germain-Thomas.