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Disparitions

Par | 2018-02-22T06:09:05+00:00 30 juin 2012|Catégories : Chroniques|

La nar­ra­trice de ces récits est roman­cière. C’est sur­tout une femme soli­taire tra­ver­sée par de vio­lentes crises d’angoisse.

[…] le roman m’évoque une forêt. Les arbres y sont si ser­rés qu’aucune lumière n’y accède, la forêt si pro­fonde que, en dehors de mes pas fou­lant la terre humide, on n’y entend pas le moindre gazouillis. Je m’aventure crain­ti­ve­ment vers le fond de la forêt en gre­lot­tant, en écar­tant les feuilles piquantes, les branches pour­ries et les lianes entre­la­cées.

Si j’arrive à tra­ver­ser ces buis­sons, je ver­rai peut-être le soleil ; si je fran­chis cet escar­pe­ment, je trou­ve­rai peut-être un lac d’eau pure. C’est ain­si que je me console.

Quand ce n’est pas la forêt, c’est l’eau qui lui per­met de par­ler d’elle, de son inté­rio­ri­té.

Une source de cha­grin avait fait son appa­ri­tion en moi. Elle était pro­fonde et opaque, gla­cée à engour­dir le corps.

Outre la forêt et l’eau, sou­vent pré­sentes chez Yõko Ogawa, notam­ment dans les deux magni­fiques romans que sont Les tendres plaintes et La cris­tal­li­sa­tion secrète, on retrouve des thèmes qui tra­versent son œuvre depuis des décen­nies : ceux de la dis­pa­ri­tion et de la mort – qui est aus­si une dis­pa­ri­tion, du reste, radi­cale.

La nar­ra­trice pense avoir une sorte de mis­sion : celle de se pré­oc­cu­per des dis­pa­rus. Elle est d’abord, de loin en loin, la confi­dente de plu­sieurs per­sonnes tou­chées par des dis­pa­ri­tions. Puis elle est direc­te­ment concer­née quand sa propre tante s’éclipse. Alors, comme ceux qui fai­saient d’elle leur confi­dente, elle traque le moindre sou­ve­nir.

Quand son frère meurt, elle perd pied, s’enfonce dans une mélan­co­lie qui semble irré­vo­cable.

J’ai vécu plu­sieurs mois cloî­trée dans l’unique pièce de mon appar­te­ment, sans aller nulle part, le corps recro­que­villé sous la couette. Je n’ai fait signe à per­sonne. Je n’ai man­gé que le strict mini­mum. L’argent dont je dis­po­sais a dimi­nué rapi­de­ment et le jour n’était pas loin où je n’en aurais plus. Je ne fai­sais rien d’autre qu’observer mes pages blanches et pleu­rer.

Plus tard pour­tant, elle observe, éba­hie, un être lumi­neux que le hasard met sur sa route : une femme à la voix claire qui ne chan­celle pas.

On passe alors de l’ombre à la lumière.

La figure de la mère est cen­trale, en creux. Elle est ter­ri­ble­ment dis­tante. Comparée à cette femme qui parle sèche­ment, ordonne, fait par­fois preuve de sadisme, la domes­tique made­moi­selle Kiroko a tout d’une fée, d’un ange gar­dien. Là encore, Yõko Ogawa joue avec les contrastes, l’ombre et la lumière.

À mieux y regar­der, on s’aperçoit que d’autres paires d’opposés sont pré­sentes. Les récits, réa­listes au pre­mier abord, ont une dimen­sion fan­tas­tique, par exemple. Le pre­mier roman qu’écrit la nar­ra­trice, Blackstroke, a déjà été écrit en 1901. Elle tombe sur un vieil exem­plaire dans une salle d’attente et s’aperçoit qu’elle est donc, bien mal­gré elle, l’auteure d’un pla­giat. Plus on avance dans le livre, plus le réa­lisme cra­quelle, comme le ferait un ver­ni de mau­vaise qua­li­té. Le récit inti­tu­lé Edelweiss est de ce point de vue éton­nant : après quelques lignes au cours des­quelles la nar­ra­trice nous raconte une conver­sa­tion qu’elle engage dans un jar­din public, on bas­cule dans une situa­tion sur­réa­liste – d’abord amu­sante, très vite oppres­sante.

Alors c’est l’ombre qui gagne la par­tie et avec elle, le sen­ti­ment qu’il n’y a pas d’issue. Comme le dit très joli­ment la nar­ra­trice elle-même, elle se sent « seule en bor­dure du monde ». Le 21 novembre 1911, Franz Kafka écri­vait dans son Journal : « Je suis cou­ché sur ce cana­pé, jeté d’un coup de pied hors du monde ». Si d’autres romans de l’auteure – Cristallisation secrète par exemple – font écho au Château de Franz Kafka, ici, l’écriture de Yõko Ogawa aurait plu­tôt pris racine dans la poé­sie de son Journal.

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