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Du voyage et de l’illusion

Par | 2018-02-26T00:36:54+00:00 14 décembre 2014|Catégories : Essais|

 

Elle est ter­rible la pré­ten­tion du voya­geur et n’a d’égale bien sou­vent que celle du pho­to­graphe. Revendication empha­tique du vol – le voleur est un mar­gi­nal dans l’acception. Voleur d’instants pour le pre­mier ; voleur d’images pour le second. Le voya­geur, c’est celui qui sou­haite sor­tir du cadre et se tient volon­tai­re­ment hors-champ la tête haute pour être remar­qué tout en pas­sant inaper­çu. Voyage, du latin via­ti­cum : voie. Le voya­geur se réclame de ceux qui cherchent la voie. Le che­min. Pour Nicolas Bouvier, « Le voya­geur est une source conti­nuelle de per­plexi­tés. Sa place est par­tout et nulle part. Il vit d’instants volés, de reflets, de menus pré­sents, d’aubaines et de miettes… » Mythologie du conqué­rant ; du décou­vreur ; mys­tique de l’errance et du « sor­tir de soi », de la méta­mor­phose et de la mue. Le voya­geur de retour au ber­cail céde­ra aux joies de l’onanisme. On s’ausculte. On prend son pouls de pro­fil. On éprouve le béné­fice et la plus-value spi­ri­tuelle dont le par­cours accom­pli nous aura pour­vus. Le voya­geur dres­se­ra une échelle de mesure d’ordre qua­li­ta­tif pour carac­té­ri­ser ce qui dis­tingue le bon voyage du mau­vais. Sa pra­tique de la route, son tem­pé­ra­ment nomade lui ont per­mis d’affuter sa tech­nique du dépay­se­ment.  Il se décré­te­ra volon­tiers anthro­po­logue. Anthropologue de cœur. C’est le fameux « Je ne sais pas voya­ger » dou­blé du « Ce voyage n’est pas une étude et ne peut le deve­nir ni s’approfondir » d’Henry Michaux. Une inca­pa­ci­té, un han­di­cap, un manque de savoir, une igno­rance qui aug­men­te­rait mira­cu­leu­se­ment l’appréhension sen­sible et contre­ba­lan­ce­rait l’analyse éru­dite froide. L’apprentissage par la plante des pieds  en oppo­si­tion à l’étude stu­dieuse en biblio­thèque. Le voya­geur le plus fin ten­te­ra d’allier le deux. Baroudeur et rat de biblio­thèque tout à la fois. Il ten­te­ra de s’adonner en dilet­tante à cette révo­lu­tion et ce décen­tre­ment du regard qu’entraîne néces­sai­re­ment la démarche anthro­po­lo­gique. Là encore, anthro­po­logue auto­di­dacte, le voya­geur part non­cha­lam­ment – pour ne pas dire les mains dans les poches – à la décou­verte de l’altérité. Bourré de cer­ti­tude, il médi­te­ra et s’enivrera de ce sen­ti­ment de dépos­ses­sion de soi qu’engendre tou­jours la « dégéo­gra­phi­sa­tion », sorte de suc­cé­da­né syn­cré­tique du « Je suis mille pos­sibles en moi, mais je ne puis me rési­gner à n’en vou­loir qu’un seul » comme l’écrit Roger Bastide dans son Anatomie d’André Gide.

Un « Je hais les voyages et les explo­ra­teurs » aurait ceci d’absurde aujourd’hui qu’il revien­drait à pro­cla­mer « Je hais le monde entier ». C’est une excla­ma­tion pro­phé­tique d’avant le tou­risme de masse ; où le départ et le voyage étaient l’apanage d’une mino­ri­té, où le syn­drome et l’angoisse du sen­tier bat­tu  n’avaient pas encore de fon­de­ment. Soubresaut chao­tique et méta­mor­phose. « Monde » inver­sé, ren­ver­sé comme un accord à cinq sons ou comme un agré­gat sonore ; retour­né comme la tête d’un poulpe qu’on aurait déca­lot­té. Au sein de toutes castes on éta­blit des hié­rar­chies. Voyageur aisé ou dému­ni ; gré­gaire ou soli­taire ; qui réside ou se contente de pas­ser. Le pas­sage ou ce rite à carac­tère ini­tia­tique qui per­met de qué­rir les ver­tus rela­tives au noma­disme. Dans l’esprit du voya­geur, le séden­taire est un mori­bond (excep­tion faite au mori­bond séden­taire que l’on visite, l’altérité lui confé­rant par « essence » un par­ti­cu­la­risme) et le tou­riste un vague cou­sin qu’on a cor­rom­pu. Le voya­geur est ce regar­dant qui se met en quête de ce que l’autre – l’autochtone, ce regar­deur – se refuse à lui dévoi­ler, de ce qu’il lui camouffle. Regardant ; regar­deur ; ici le tou­riste fait figure d’intrus pour l’un et de béné­dic­tion pour l’autre. Vases com­mu­ni­cants à fonds per­cés. Si tout m’est des­ti­né sur le che­min, alors à quoi bon m’en aller ailleurs ?

De l’appréhension de « l’ailleurs » et de la quête de « l’authentique ». Donc.

Le voya­geur cherche à se dis­tin­guer du tou­riste. Il ne s’agira pas ici pour lui de se diver­tir mais de voir, de décou­vrir, de regar­der (de re- et gar­der « veiller, prendre garde à ») ; d’être le « spec­ta­teur » (du latin spec­ta­cu­lum : dépit) de ce qui ne lui est pas direc­te­ment des­ti­né. Désillusion du regar­dant face à la chose regar­dée ; ou ten­ta­tive de redé­fi­ni­tion de soi (regar­dant) dans l’image que l’autochtone (ce regar­deur) lui ren­voie de lui-même. Jeu de miroir. Contrainte de lumière. Quand « l’authentique » n’est pas direc­te­ment appré­hen­dable on s’essaiera au vol à la tire. Comme on va au spec­tacle (au dépit ?) bien déci­dé à en avoir pour son argent. Voyageur pick­po­cket qui se targue d’avoir ten­té l’expérience de ce qui se dérobe, qui prend d’autorité ce qu’on ne  lui donne pas, se gar­ga­rise de scènes de rue ; de théâtre de mar­ché ; de comé­die popu­laire à la ter­rasse d’un café dont il aura long­temps jau­gé la façade de loin, éva­lué le degré d’authenticité intrin­sèque. Ne se trouve-t-il pas ici à l’endroit et non plus à l’envers du décor ? Cette inter­sec­tion à ban­nir (ce point brouillé, cette confu­sion dans l’ordonnancement des abs­cisses et des ordon­nées) ou le regar­dant est sus­cep­tible d’être atten­du par le regar­deur ?

C’est que dans la mys­tique du voya­geur il y a  un au-delà de l’image, un au-delà de ce qui se pré­sente. Il existe un monde en dehors de l’image, et dans l’idée qu’il se fait de lui-même – à l’inverse du tou­riste – il pos­sède ce sens inné du « sen­tir ». Capacité de mas­ti­quer et d’ingérer à l’odorat ou à l’ouïe. Pourvu d’antennes mais sans outils, il cherche sous l’emprise d’une mania­que­rie coquette à dis­tin­guer en bri­co­lant tant bien que mal ce qui est « vrai » de ce qui est « faux ».

C’est l’hiver. On se retrouve en Chine seul et sans le sou ; après qua­torze heures de voyage en train sur des ban­quettes incon­for­tables on se délasse emmi­tou­flé dans sa dou­doune et gre­lo­tant sur le rem­part de Xi’an – du coté de la porte Sud – en gri­gno­tant des xiao­chi  (petites bou­chées) refroi­dies. On contemple ému la tour de la Cloche et la tour du Tambour. On se demande si le bon­heur ne consiste pas à s’apercevoir que tout est un grand rêve étrange. A droite on aper­çoit le quar­tier Hui (eth­nie musul­mane chi­noise) et l’on dis­tingue le mina­ret de la mos­quée dont la pointe perce le smog comme une jave­line. Exotisme du musul­man bri­dé qui porte le tar­bouche. Le muez­zin bal­bu­tie l’appel à la prière en un arabe tonal. On a per­du son plan et ses adresses en trans­crip­tion pinyin. Langage des signes. Où dor­mir ? Où man­ger ? Un voyage réus­si c’est tou­jours un voyage à bud­get modeste dans la mys­tique de la route. « Rester debout au coin de la rue sans attendre per­sonne, c’est cela la puis­sance » d’après Gregory Corso. Mystique tein­tée d’expiation et d’humilité chré­tienne. Il faut souf­frir et se dému­nir sur le che­min. Demain, les jambes lourdes et les doigts gourds on ira se pro­me­ner dans la forêt de stèles pour rendre hom­mage à Segalen. Malheureux. On essaie­ra de contour­ner la madrague d’un trou­peau de visi­teurs et de son cicé­rone à dra­peau. On ne son­ge­ra qu’en der­nier recours au Tao :

 

Sans fran­chir sa porte connaître le monde entier !
Sans regar­der par la fenêtre voir le Tao céleste !
Plus on va loin moins on connaît.
C’est pour­quoi le saint connait sans bou­ger,
Identifie sans voir, accom­plit sans faire.