> Entends-tu la phrase en marche, Ingeborg, la douleur, mon amie

Entends-tu la phrase en marche, Ingeborg, la douleur, mon amie

Par |2018-11-19T23:02:37+00:00 13 avril 2016|Catégories : Essais|

 

 

Absence, mon épouse dia­go­nale à la robe de pelures. Je ne t'avais jamais vrai­ment chan­tée, et c'est toi que je retrouve dans toutes les chairs de femme, poi­gnée de tourbe, poi­gnée de menthe, mais sau­vage, déta­chant l'arôme d'un frois­se­ment de doigts. Absence, plus que tout au monde. Je regarde tom­ber les choses du pas­sé par la fenêtre. Ciel noir, étoiles mou­chées. Je fais le vœu d'une parole aus­si claire qu'un bai­ser. Pour un ver­tige hori­zon­tal. Et que le mot sexe soit le gouffre auquel sur­seoir. L'église. Comme deux pau­pières bais­sées sur les mains, paumes tour­nées vers le ciel, pour que la lumière conti­nue. Ainsi mar­chais-je encore, sous des nuages mena­çants comme des chiens à trois têtes, et la foudre par­lait réel­le­ment par ma bouche, quand le monde n'était qu'un poème, sans cesse rejoué, écrit par un dieu schi­zo­phrène.

On tra­vaille sur un corps, une chair pleine de sang, on détoure, on forme, on épouse ce qui fait aura de toute irré­duc­tible femelle. Le sexe, le trou, la béance d'être, entre terre et ser­pent  : au ras. Et d'un corps-lima­çon, frayant mol­le­ment entre les herbes hautes, sur la terre encore humide d'amour.

Ingeborg, Antonin, Arthur, et toi, Marceline, vous m'avez sau­vé d'un bel incen­die rose. À cause de vous j'aime ce rem­part que le temps a dres­sé entre vous et vos mots. Je le veux conqué­rant. Comme si vous ima­gi­ner était prouesse ou roman. Dans la nuit. Dans la nuit, près du poêle, dans la cui­sine, avec Héraclite. Mais la nuit. Comme elle com­mu­nie, venue de là-bas. De là-bas où les che­vaux tra­versent les mon­tagnes. Avec les por­teurs d'eau bleue du som­meil. Quand Ingeborg, Antonin, Arthur et Marceline sont posés sous l'oreiller comme quatre petits sous de faim, après que la petite sou­ris… Tâtant ce corps au matin, se retrou­vant inchan­gé. Voyant s'effondrer une étreinte avec une femme sans visage, se réveillant là où j'allais entrer en elle. C'est toute la nuit qui vacille, por­tée par des che­villes de cris­tal. C'est le concert de sa chute don­né aux étoiles. Pour autant d'oreilles abso­lues. Comme si le dire était plus impor­tant que de le vivre. Et de recom­men­cer, poser un pied nu sur le sol, se battre, sachant que le com­bat ne va pas sans légè­re­té, saut de puce pour venir mordre l'adversaire à la cuisse. Et lui arra­cher trois fois la tête. Et en faire un «  être ou ne pas être  », de cette tête. Reposer la ques­tion. Crânienne rai­son qui met la phi­lo­so­phie au tapis. Pourquoi hier était à la pluie, alors qu'aujourd'hui brûle un jaune soleil, dans un ciel sans nuages, comme un retour d'été  ?

Elle avait des yeux gris pour la mélan­co­lie, des yeux bleus pour la clar­té de ses dires, et des yeux verts, immenses, pour me regar­der sous ses cils. Elle m'a don­né des yeux noirs quand j'ai vu les peaux mortes de l'amour. Car je sais qui je suis. Je suis par­fois comme un livre tiré à blanc. Je suis par­fois comme un chien dans une chien­ne­rie de ville. Je suis – et j'ai sou­vent espé­ré un abou­tis­se­ment de la ligne, un point par exemple. Que tout soit ter­mi­né.

Mais une ligne a des ner­vures qui la pro­longent en ombres, et je songe à ces feuilles d'automne aux yeux cou­leur de terre et lignes bri­sées.

À l'horizon, un navire sombre. Laissant le pro­fi­lage d'une trace éphé­mère. Avec de grands bouillon­ne­ments d'écume. Avant de dor­mir sous la chair du sable, et quelque gra­vier d'âme venant à taper, selon le cou­rant, contre le métal en défaite. C'est le nau­frage roman­tique si tu n'es pas capi­taine de tes émo­tions. C'est le recours aux mots qui a per­du. Son dra­peau blanc, tout mité. Comme le rideau ondule sous le vent, à la fenêtre. Comme, et jamais ain­si. Comme Paul et Ingeborg, à quelques années d'écart. Et toute vie. Et toute mort dila­cé­rée.

Paul, mon ver­seur d'eau. Luttant contre les fos­soyeurs d'étoiles dans la langue du bour­reau. Et écri­vant sur un sur-place  : le poème. Sur un non-dit  : le crime. Sur la dou­leur et sa jui­ve­rie. Plaçant des pierres de touche. De sorte que poème, crime et dou­leur se tiennent à l'étroit dans le pla­card qu'il rouvre chaque fois qu'il écrit. Et qu'en son absence, il demeure fer­mé. Plein de viols, de cris, de balles dans la tête et de camps. Quand Paul se jette dans la Seine, il périt par son élé­ment  : l'eau. Paul, mon Paul. Et la der­nière ciga­rette d'Ingeborg…

La petite mai­son de Franz où chaque geste a sa place, où les mots se serrent contre les mots dans un car­net noir, jusqu'à son séjour de huit mois à Zürau, chez sa sœur, où le blanc va gagner, contre le noir de l'encre, sous forme d'espacements entre chaque apho­risme écrit contre la tuber­cu­lose. Lui, l'écrivain de l'impasse, de livres qui ne peuvent être ache­vés, se voit écrire un résu­mé spi­ri­tuel de son com­bat avec et contre le monde. Sa mort attend d'entrer qui le suit comme une ombre. Aucun dia­mant aujourd'hui, mais l'ombre verte d'un arbre par la fenêtre, et quelques lignes arra­chées à la mala­die de l'être, à la plainte du vent dans les feuilles, et à toutes ces choses du quo­ti­dien qui se font avec de plus en plus d'efforts, de sorte que les gestes minus­cules, élé­men­taires comme se raser, faire sa toi­lette ou même res­pi­rer cor­rec­te­ment ont pour entrave une cer­taine gêne, un cer­tain malaise. C'est la mort qui écrit la der­nière ligne. C'est elle qui finit le livre  : «  Le monde va s'offrir à toi et jeter son masque, il ne peut pas faire autre­ment, il se tor­dra d'extase devant toi.  »

***

 

Toi qui écris, entre les quatre murs qui te regardent, avan­çant des mots dans une pièce sombre, ima­gi­nant la mer, le sprint des vagues jusqu'à la plage, et son sexe de corail sous sa robe de bure, toi qui écris, ne sus­pends pas ton geste, ne ferme pas les trois fenêtres qui ren­voient le ciel au ciel, ne cesse pas de regar­der les der­nières flaques, sur la chaus­sée, qui témoignent de la pluie. La pluie sera ta réponse, la pluie qui tombe sur un mur de pierres man­gées de lichens, la pluie qui engrosse la terre et étage le vert, comme les taches grises sur la mer éta­gée. Ta petite sœur la pluie. Alors qu'un soleil liquide dif­fuse une lumière qui détruit le monde. Alors que dehors des mil­liers de visages hantent les rues, tu écris, toi, dans l'oubli de ton propre visage. Pour détou­rer les traits intimes du poème, comme Paul, comme Ingeborg, Antonin, Arthur et Marceline. Comme Franz. Comme toi qui n'es rien encore ou si peu, mais à gran­dir dans le flot. Comme une mer d'huile. Comme une mer d'encre. Et comme la rame colle aux étoiles, à la sur­face de l'eau. Toi, tu écris. Inlassablement. D'une main de gloire. Et tu ne le sais pas, bien évi­dem­ment. Tu écris comme si Dieu se retour­nait dans tes entrailles chaque fois que tu accouches d'un silence.

 

Toi, qui n'es pas encore – rom­pu par la croix de ta signa­ture anal­pha­bète, non douée de corps. Toi qui n'as pas encore d'ombre – ce pou­voir froid de ce qui fait corps – et qui par ton som­meil incline un visage sur une poi­trine enva­hie de nuit, mais de nuit noire, pen­dant que corps se forme. Corps de toi, ton corps, cette idée de pen­sées empri­son­nées dans un cer­tain contour, avec un nez, une bouche, des yeux super­po­sés au vide de ta nais­sance. Toi, qui n'es pas encore, lorsqu'un visage advien­dra, prends-le, ce sera le tien.

Toi, qui fus Frida, Pablo, Manuel, Ingeborg, Marceline ou Charles, rejoins le grand corps qui agite sa che­ve­lure  : la Voie Lactée. Enfer ou para­dis, le che­min est le même – on va là où l'on est appe­lé. Toi, tu iras au ciel par l'échelle qui mène l'acrobate sur le fil – quand la plus haute peur et la plus belle éner­gie font corps. Car, une âme dans un corps, qui n'en rêve­rait pas  ?

***

 

Sur l'autoroute, tout à l'heure, un ciel bar­ré de grands nuages noirs comme des panaches de fumée, tan­dis que sur la gauche, on pou­vait voir une val­lée illu­mi­née, comme un trou de lumière à l'horizon. Un temps lourd, sur le point de virer à l'orage, à la colère blanche et noire d'un dieu. Plus loin, en appro­chant de la ville, les quelques nuages qui demeu­raient se bat­taient avec des per­cées lumi­neuses, s'entre-déchiraient et lais­saient des lam­beaux d'eux, comme des peaux, dans l'air, et l'air avait un fond d'une insou­te­nable dou­ceur. Aussi le sen­ti­ment gran­dit en moi d'avoir lais­sé un peu de pluie là-bas pour le soleil d'ici. Et l'impression d'avoir pleu­ré là-bas les mêmes larmes. Il est un mur mitoyen entre la peine et l'amour. Si tu ne le perces pas, tu es d'un côté ou de l'autre. Rien ne se mêle ni n'épouse. Un mur est aus­si un mur. Et, le ciment, c'est le cœur.

Voir un renard se sur­prendre à être vu, c'est voir quelque chose qui n'existait que dans les rêves – c'est voir le mer­veilleux tres­ser des visions comme des bou­quets d'orchidées, cou­pées nettes, à la racine.

Un jour j'ai vu un chat por­ter dans sa gueule un oisillon tom­bé du nid, puis l'amener à sa maî­tresse, sim­ple­ment pour qu'elle répare l'aile bles­sée. Ce jour-là plu­sieurs oisillons tom­baient du nid – tous por­tés dans la gueule du chat jusqu'à la maî­tresse, en offrande, car rien n'était trop beau pour elle. La cloi­son de peau qui nous sépare du monde, qui fait qu'il nous heurte un peu moins, la cloi­son de peau, c'est le cœur qui bat en sour­dine, c'est le cœur qui bat, le silence, puis rien – qu'un trait tiré sur le vide sidé­ral d'être dis­sout, de retour­ner au rien abys­sal de nos jour­nées, de nos jar­dins aban­don­nés, quelque part, là où l'on ne sait pas. Et de remer­cier le chat pour sa sagesse enflam­mée. Et de remer­cier le feu dans le chat.

***  

 

Maintenant, je vou­drais ima­gi­ner Arthur enfant, bour­reau de tra­vail, génie, génie pro­po­sant en sus à son pro­fes­seur une ver­sion latine de sa copie, tou­jours étin­ce­lante, c'est-à-dire qu'Arthur est déjà Rimbaud, très tôt dans sa vie, comme un samou­raï qui veut gagner toutes les guerres, et les gagne­ra, toutes, ou qua­si­ment. Celle qu'il n'a pas gagnée l'a per­du, l'a tué. Une chute de che­val, une cer­taine négli­gence quant à soi­gner cette jambe, le ciel, la mer, Marseille, et cette mélan­co­lie atte­nante, tenant si fort au ventre. C'est-à-dire  : lorsque ce qui ne devrait pas être là est là. Lorsque ce qui n'est pas là est là. «  Lorsque tu dis quelque chose, et que dans ta parole vient mon­ter un orage, tais-toi, ne dis plus rien, pars, va-t'en loin de toi  » dit Arthur enfant. Et Rimbaud, au Harar, payé en grains de café, de ce «  mau­dit café  », la misère ici étant plus lan­ci­nante, le mar­cheur étant plus dérou­té quant à l'étoile à laquelle se fier, tant elles sont nom­breuses, comme une poi­gnée de fan­tômes appe­lée à don­ner une der­nière repré­sen­ta­tion, le temps d'une nuit, et les lettres de la famille Rimbaud, pour toute richesse, et sur­tout, dans la tête, une mélo­die. Ta. ta. ta. Ta. ta. ta. ta. La tra­duire en mot, la suivre tou­jours, même en la quit­tant, tel sera le secret de Rimbaud.

***

 

Toutes les chan­sons parlent d'amour. Pour dire les mêmes mots de la folie, du départ, de l'absence. Quand elle s'en va, c'est lui qui pleure, qui serre du vide entre ses bras. Quand il en aime une autre, c'est elle qui fait tout pour le recon­qué­rir. Car recon­qué­rir l'amour per­du de l'amour, là est le but, le che­mi­ne­ment. Toutes les chan­sons parlent d'amour. Jusqu'au non-sens. Je t'aime, tels seraient les mots les plus nus de la langue fran­çaise. Ceux qui touchent direc­te­ment à l'âme. Déclarer son amour, c'est entrer en guerre contre la médio­cri­té du monde, de ce qu'il devient, et c'est réel­le­ment pour le recon­qué­rir, pour le réen­chan­ter, ce monde, que l'on dit «  je t'aime  » à quelqu'un, en don­nant l'exclusivité d'un sou­rire. Je crois qu'Arthur Rimbaud n'a pas pu être aimé à sa mesure. Je crois qu'Antonin Artaud n'a pas pu être aimé à sa juste mesure. Etc. Je revois la face lavée de lumière d'Ingeborg Bachman. Les lettres de Paul Celan qué­man­dant un mot d'elle, et elle qui tarde à répondre parce que la vie la punit. Elle est le feu, lui l'eau. 

Toutes les chan­sons parlent d'amour. Quand elle rêve de lui, quand il l'appelle dans la nuit, quand il vient, quand elle se laisse embras­ser, cares­ser, puis lorsqu'il s'en va, lais­sant der­rière lui un incen­die de roses, et son absence plus grande que le monde, quand elle pleure, quand elle tape avec ses poings, puis quand elle n'en dort plus. Parler de l'amour à un enfant au crâne rasé, il le faut. Parler d'amour à celle qui pleure, sur la plage, les genoux au men­ton, regar­dant l'océan. Parler d'amour au bour­reau. Comme il est là, cet être, dans les Illuminations et autres petits cailloux de Rimbaud, cailloux semés sur un che­min, avec peu de halte, de la marche, mais de la marche. Là – dans cette clai­rière, sous­trait au monde, il l'est pour tou­jours, mais seul. Seul comme Dieu. Car même s'il est ici adu­lé, il est seul là-bas. Comme per­sonne avant lui. Non, per­sonne n'a été aus­si esseu­lé que Rimbaud. Pourtant, il lui fal­lait por­ter la terre.

Dans sa langue votive et sa langue lilas, il le dit  : «  Je revien­drai  ». Et, comme ça, Rimbaud revient tous les jours, dou­ce­ment, à la vie. Ses lèvres s'entrouvrent. Il va dire un mot. Il hésite. Il décide de se taire, de ne rien dire d'autre qu'un regard tem­pête, qu'un sou­rire entre l'ironie et l'affront.

Non, Rimbaud n'est pas mort. C'est Arthur qui l'est.

***

 

Comme après un coma, l'odeur d'une rose, ce matin. C'est à peine si je pres­sens le cours des jours, les lèvres rouges.

Une flaque de lumière sur le car­re­lage, ce matin, m'a tou­ché comme la plus brû­lante des lettres d'amour. Cette lumière était adul­tère, puisqu'elle aimait aus­si toute la ville, où elle avait habi­tudes, amants et maî­tresses.

Quand tu es seule la nuit, c'est l'infini qui te regarde, et tu ne le sais pas.

C'est la goutte d'angoisse dans le quo­ti­dien des gens  : être face à un som­meil qui se refuse, être face à la nuit d'une chambre qui n'est qu'une grotte ajou­rée.

Où l'on pei­gnait autre­fois. Où le mur était plus irré­gu­lier, en che­mi­nant. Où les mains néga­tives.

***

 

Ma grand-mère m'a dit, il y a quelques minutes, que je n'avais jamais rien fait depuis trente-quatre ans, que du vent. Le vent ne se perd jamais, aurais-je pu répondre, mais je l'ai quit­tée vio­lem­ment, j'ai dit des mots que je pen­sais au moment où je le pen­sais, des mots que je me suis empres­sé d'oublier.

Une rose, sur la table. Seule res­ca­pée de l'ouragan que ces paroles pro­vo­quèrent en moi. Une rose à jupe plis­sée, en volants. Entre le rouge et le rose. Une rose ato­mique, prête à explo­ser. Les plus basses feuilles, les plus mûres, me volent ma vio­lence. En font des courbes d'un rouge pro­non­cé. Et mon cœur bar­be­lé d'épines. Une rose, sur la table.

Si sou­vent, nous ne sommes pas là dans ce que nous disons. Nous sommes des ani­maux sociaux, nous tolé­rons nos voi­sins, nous fai­sons l'amour à nos femmes, mais si sou­vent nous ne sommes pas là dans ce que nous disons. Un autre parle par notre bouche.

De jour en jour, d'heure en heure, la rose est la beau­té inex­pli­quée de l'appartement. Elle a bu toute la nuit, dirait Franz, voyez comme elle se saoule encore. Oui, saoule de l'eau que je lui ai don­née. Et de la fenêtre ouverte lais­sant l'air cir­cu­ler, et de la lumière du matin qui la frappe par la dia­go­nale, et du chat intri­gué, qui la hume, qui en flaire l'arôme.

Il y a une pré­sence de l'absence. Je revois ma mère dans les yeux de mon père. Je revois un enfant peu­reux, tenant dans sa main droite un bras cas­sé, le gauche. Je revois toutes les choses qui ne revien­dront plus. Aussi un des quatre murs est dédié à l'absence. C'est un mur nu, une apo­rie. Je ne sais pas ce que c'est vrai­ment sinon la fin de la phi­lo­so­phie. L'animalisation.

Aussi un des quatre murs est dédié à l'absence.

À l'absence d'homme dans l'homme, et à toute femme cade­nas­sée.

À ton absence,
plus que tout au monde.

Tous les mal­en­ten­dus courent dans les cou­loirs d'un grand hôpi­tal impro­vi­sé, où les acteurs ont le visage et l'âme tra­qués par la mort, qui de ses ongles, qui de ses dents… Tous les mal­en­ten­dus courent dans les cou­loirs d'un grand hôpi­tal impro­vi­sé. Où l'actrice se tue au troi­sième épi­sode. Où l'acteur tra­verse l'invisible. Je songe à Artaud, à Walser. À tous les sui­ci­dés de la socié­té. Et à la mort pro­gram­mée d'un indi­vi­du. Aux che­veux de blé d'Ingeborg. À Gérard de Nerval. Aux révé­la­tions qui n'ont pas pu être pro­non­cées. Ite mis­sa est.

 

 

Le lit sem­blait bou­ger, les draps ondu­ler. Puis les murs recu­lèrent. C'était comme si l'espace de la chambre se réin­ven­tait devant mes yeux. J'étais moi-même ren­du aux lèvres d'une plaie, d'une inci­sion aux ciseaux à ongle. Je cher­chais l'interrupteur comme on cherche la sor­tie. J'éteignis. Le som­meil m'avala qua­si aus­si­tôt.

Je me réveillai sans savoir ni qui j'étais, ni où je me trou­vais. Comme chaque matin. Et, comme chaque matin, les limbes me révé­lèrent, peu à peu, en se dis­si­pant, le sen­ti­ment de mon iden­ti­té. Souvenirs de corps de femmes, d'un ciel ancien, de temples détruits à pré­sent. Souvenirs à tou­cher de la main, à habiller de vête­ments mul­ti­co­lores, à pei­gner, len­te­ment, sans se sou­cier des che­veux qui tombent sur le sol, annon­çant un crâne nu sous le cuir. Mes sou­ve­nirs.

Je rêve que je suis allon­gé sous un grand tilleul, et que le vent fouille ma che­ve­lure en la sou­le­vant. Je ne sais plus où j'ai enten­du cela  : «  La terre dor­mait nue, tour­men­tée, comme une mère  ». Tout ce que je sais  : ce sont des mots russes. «  La terre dor­mait nue, tour­men­tée, comme une mère  ». J'entends le bruit des bottes, des trains qui partent pour un hori­zon caché, et l'âme pay­sanne, son cra­que­ment d'amour en mou­rant. D'amour mou­rir. Les yeux russes. L'âme russe. Sous le talon de l'ogre. «  La terre dor­mait nue, tour­men­tée, comme une mère  ».

Je rou­lais, tout à l'heure, en l'absence de ma pré­sence ou en pré­sence de ma propre absence. J'étais assis, à côté de moi, comme une poten­tia­li­té. À la place du mort, dit-on. J'étais assis, à côté de moi, à attendre que mon corps me réclame. Et la vitesse éga­li­sait les lignes. Puis je réin­té­grai ce corps. Si cette peau donne du grain, l'épouser, y vieillir. Ce n'est qu'une bouche, qu'un nez, deux yeux… Superposés au vide. Comme la jeune Ingeborg apprend à enfon­cer son cœur dans les déliés de ses petits cra­chats d'encre vio­lette. Comme, et jamais ain­si. On est si loin des anges trom­pet­tistes.

Ce soir, en ren­trant, éton­né par ces ban­deaux roses déchi­rant les nuages, comme si le ciel avait pen­sé à moi – comme si ce rose, dur, sec et sau­vage comme seul un enfant peut l'être, comme si ce rose avait été façon­né pour l'approbation d'un regard  : le mien. Ce rose, le ciel l'avait volé, après Rimbaud, à Marceline Desbordes-Valmore. Je voyais déjà les pilleurs  : des poètes, des peintres pas­sant là, volant le rose en fai­sant des poèmes et des tableaux «  en regard  ». C'était tout ce qui nous était don­né dans cette vie  : voler au rose sa cruau­té (car il est cruel) et l'instiller dans une forme, même un simple sou­ve­nir. On empri­sonne un peu le rose, oui, mais c'est parce qu'on le retient trop fort. Il suf­fit d'un moment de flot­te­ment, on roule une ciga­rette et, au moment de col­ler la feuille, en redres­sant la tête, on s'aperçoit que le rose est par­ti, recou­vert par une épaisse couche grise, puis, très vite, par la nuit. Les tours s'allument à l'horizon. La vie reprend son cours, jamais anéan­tie par tant de beau­tés.

***

 

Un roi, nu, en défaite, tenant dans sa main une lettre d'amour qu'il adresse en son cœur à une reine pleine de poux.

Sous la robe de la reine, le corps nu de la mort.

La défroque. L'intime linge por­té près du corps.

Et les sup­plices divers.

***

 

La rose est en train de mou­rir. Elle s'affaisse contre le temps. Quelques jours, avec si peu d'eau, c'est déjà beau­coup. Il fau­dra chan­ger l'eau des fleurs, mon amour. Il fau­dra remettre toutes les pen­dules du monde à notre heure, mon amour – c'est ce que disait cette lettre d'une rose à une cui­sine enso­leillée, avant l'hiver. Avant l'hiver elle marche, un soleil sur la poi­trine. Avant l'hiver il nous reste tou­jours un peu d'été dans le corps.

La rose est en train de mou­rir. Pétales au bord de l'invisible.

Ce monde où les col­lines vont boire à la mer, ce monde de chants d'oiseaux et de lumière dans les arbres ne doit pas être aban­don­né, mal­gré tout le mal que l'on s'est fait, mon amour, car nul autre que nous ne le fait aus­si bien. Quand mon orgueil épou­sait la courbe de ton sein. Quand un des quatre murs n'était pas dédié à l'absence. Quand l'absence n'avait pas de corps, pas de prise directe entre toi et moi. Lorsque l'amour avait des yeux d'or pour voir les choses du monde. Bien avant que ces choses ne déploient leurs ombres. Bien avant d'apprendre à repé­rer le singe dans l'homme, et tout ce qui monte à l'âme. Quand nous vivions de pas et de bai­sers dans la fraî­cheur du soir. Ainsi, le noir venu, c'est le très pâle amant de la mort légère qui élève les étoiles comme un col­leur d'affiches. Ainsi, ce monde où les col­lines vont boire à la mer, ce monde où les chants d'oiseaux rincent le bleu du ciel ne doit pas être livré à la lâche­té et à la rudesse des hommes les plus médiocres, les plus pro­fa­na­teurs d'horizons. Il existe. Pour qu'il demeure, il faut tenir ce cœur du monde le plus éloi­gné du monde. C'est la seule manière de mou­rir le plus légè­re­ment du monde, que d'aimer. Pourtant, dans la ville où j'écris plane tou­jours cette goutte d'angoisse et la main qui len­te­ment assas­sine.

***

 

Le chat cou­rait à tra­vers l'appartement comme un enfant acro­bate qui maî­trise déjà tous ses gestes. Il sau­tait sur la com­mode, deve­nait le roi des airs pour rebon­dir sur le lit, puis sprin­ter jusqu'à la cui­sine, comme si tous les records res­taient à homo­lo­guer. Soudain il s'arrêta dans ses cabrioles, rede­ve­nu le prince roux de la mai­son, le prince plus libre que le roi… Il regar­da long­temps le pla­que­mi­nier en feu à la fenêtre, y joua sa cou­leur, et par­tit dor­mir, en boule, sur un désordre de draps orga­ni­sé pour lui. Il rêva sans doute à ce qu'il avait vu, à la fenêtre, c'est-à-dire à des vols grou­pés d'oiseaux grands et puis­sants, et à l'espoir que l'un d'entre eux s'égare dans l'appartement, à sa mer­ci. Était-ce la nuit ou le jour  ? C'était ici, en l'an quinze, à cette fenêtre rasée demain, et dont je ne sau­rai plus rien, que des sou­ve­nirs plus ou moins pré­cis, plus ou moins forts. Chaque jour, à tra­vers toutes les per­sonnes qui meurent dans le monde dis­pa­raissent autant de réa­li­tés tan­gibles. Ici, depuis toi, un des quatre murs est dédié à l'absence.

Tu sais, ici, rien n'a chan­gé, la plus grande dou­leur côtoie la plus haute joie, mais la cica­trice que je garde à mon bras est rede­ve­nue plaie, ouverte, béante, comme si le soleil caché d'un poème ne suf­fi­rait jamais à ense­ve­lir le mal, de toi, de Dieu, des autres, vois-tu je suis peut-être mon seul enne­mi, ou le pire en tout cas, c'est un sen­ti­ment que je touche chaque fois que je me lève, oubliant quelques secondes ce que j'ai fait ces der­niers jours et ce que j'ai à faire aujourd'hui, rien la plu­part du temps, faire chauf­fer du café noir, allu­mer une ciga­rette à l'odeur de pâtis­se­rie (l'odeur de gâteau des Camel), navi­guer dans l'atmosphère enfu­mée de l'appartement, rien, ou tout comme, mais ce matin, en ouvrant les volets, la lumière m'a léché le visage, a bu mes yeux, le soleil ne se cachait plus, tirant à décou­vert, il m'a visé, à mon front est né une étoile, et je t'ai quit­tée, j'ai vu le sou­rire d'une autre dans la clar­té d'une vie sans évé­ne­ment, il sem­blait vou­loir dire quelque chose, ce sou­rire, quelque chose comme «  Tu es mon autre, ma peur, ma vir­gi­ni­té, mon inceste, jamais je ne te ferai le moindre mal, alors espère, hèle le jour où l'on se ren­con­tre­ra, tuons la mort avec de la beau­té  ».

Les yeux du chat fixaient mes yeux avec une inno­cence telle que toute la vio­lence que je rete­nais en moi depuis des années s'est chan­gée en un lac de ten­dresse. Douce femme vio­lente, que feras-tu avec mes yeux  ?

***

 

Une des plus belles his­toires d'amour que je connaisse, c'est celle du poète Christian Bobin et de sa com­pagne Ghislaine, entrée dans la mort à qua­rante ans,et lui don­nant des nou­velles d'elle à tra­vers autant de choses infimes  : une incon­nue tra­ver­sant la rue et lui res­sem­blant à s'y méprendre, sa voix enre­gis­trée sur un dic­ta­phone réap­pa­rais­sant par enchan­te­ment, sa pré­sence incon­tes­table dans toute joie, et les «  mil­liards de coups de cou­teau  » qui accom­pagnent ces miracles. Vingt ans après, le poète écrit un livre illu­mi­né où chaque phrase la res­sus­cite. C'est son amour, son empa­thie, pour une goutte d'eau qui se sui­cide dans l'évier après une longue hési­ta­tion, pour une pierre, un arbre, un lièvre apeu­ré sous la boîte aux lettres, c'est son amour qui aiguise son œil. Et il rajoute  : «  Même nos erreurs, il faut les faire d'une main ferme  ».

La parole du sage est cou­pante et sur­pre­nante. Comme on s'entaille avec une feuille de papier. Christian Bobin écrit qu'il veut tuer Christian Bobin. Ainsi les poètes comme les sages meurent plu­sieurs fois dans cette vie. Ils se tuent ou on les tue. Ou  : ils se tuent plu­tôt que d'être tués. Mais j'entends tout autre chose dans cette phrase  : «  Je veux tuer mon nom, pas qui je suis, je veux tuer ce que les gens ont fait de Bobin – et rede­ve­nir Christian  ». Ce sont les mots de la vie qui com­mence. La vie plus pré­gnante que l'identité. La vie où l'on oublie qui l'on est en écri­vant une lettre rouge bai­ser à des lèvres dont on n'arrive pas à oublier le goût.

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Les lèvres des mots et les lèvres des bai­sers.

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Ce soir, je pense à tous les jésus des hôpi­taux psy­chia­triques.

Christian Bobin a écrit une lettre à Antonin Artaud, des années après la mort de ce der­nier. Artaud, c'est le Cri. Christian Bobin lui parle comme à un intime, mais à dis­tance. Il apaise le cri, ne serait-ce qu'un ins­tant.

Une sai­son en enfer et les Illuminations. Premier et second tes­ta­ment. Deux paro­dies bibliques.

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«  Chaque jour, je pleure en t'aimant,
je souffre après toi en te regar­dant,
mes yeux deviennent cendre,
ils savent qu'ils ne te ver­ront pas.

Mais de toi coule l'amertume
comme la tran­quille fumée dans le ciel,
le jour s'enroule comme une feuille fra­gile,
un oiseau désar­mé de son chant.

Les prières se posent sur moi,
pas­sa­gères, ah  ! pas­sa­gères.
Combats élé­men­taires,
anxieux, soli­taires.

J'apprends par cœur le corps
et je sais. L'âme, on le voit bien,
est encore là, men­son­gère,
elle agite en moi la mort.

Dans le gouffre sombre des songes,
je te cherche et je brûle,
les mains, je les ai en vain,
tel l'oiseau qui souille son nid.

Peut-être en silence,
peut-être en souf­france,
mais que faire, si je menace la nuit,
je n'y vois plus assez.

Et je suis aus­si har­di
que des mains qui attachent
aux che­va­liers des cocardes
mais ne croient pas en leur force.

Et je suis un tel titan
que, lorsqu'il n'est besoin de parole,
je ne sais pas créer le ciel,
avec l'amour dans les yeux.  »

Ce sont des mots de juin. Ce sont des mots de juin 1942. Ils sont écrits par un résis­tant polo­nais, Krzysztof Kamil Baczynski. Le titre du livre  : L'insurrection angé­lique. C'est deux ans avant sa mort effec­tive – une balle alle­mande l'arrêtera, lui, pas ses poèmes qui seront sau­vés et cir­cu­le­ront, seront connus par quelques âmes pauvres que le livre aug­men­te­ra au cen­tuple, même si l'âme est ce qu'elle est chez cer­tains, ceux qui n'aiment pas les soleils noirs que jette sans ces­ser le poète, des phrases qui tuent plus vite que les balles ou qu'une gre­nade sur le cœur, mais qui res­sus­citent aus­si. Il faut tra­ver­ser l'enfer pour se rendre au para­dis.

 

 

Je suis comme un enfant aban­don­né, dans une gare, au milieu d'une foule de gens qui passent et qui ne s'arrêtent pas

Quand je t'ai quit­tée, la soli­tude s'est conviée à ma table pour man­ger sa soupe de fèves. La nuit aus­si était mon hôte. Et quelques étoiles qui m'éclairaient de là-haut et que je savais mortes. Je regret­tai les yeux noirs, les che­veux noirs, la peau blanche. Je regret­tais les heures où tu écri­vais à vendre sous tes yeux. Ces heures où tu étais à la fois la prin­cesse et la pros­ti­tuée.

Mes pro­fes­seurs de cha­grin étaient la pluie et le vent.

Depuis que nous dor­mons ensemble, ma soli­tude et moi, je tremble autre­ment.

J'allais sou­vent voir l'absence – et j'ai man­gé mon pain gris sur ton épaule, mon amour, parce que je suis comme toi.

Maintenant, je reviens aux pierres, à leur ombre de louves noires.

Aussi, dans la nuit de la pierre, la peine est pré­pon­dé­rante.
Les pierres souffrent de ne pas par­ler.
Elles cherchent un rien, une main d'enfant qui les jet­te­rait très loin.
Elles veulent connaître le ciel, l'élan.

C'est toute la dif­fé­rence entre vivre et exis­ter.

Je vou­drais voir encore une fois la rivière rou­ler ses cailloux de cha­grin, encore une fois, et revoir le ciel bleu, une der­nière fois, en fer­mant les yeux, tout à l'heure, avant de m'endormir. Revoir l'étang, les canards sau­vages, le châ­teau, la vierge regar­dant vers la terre, la rose, la plus belle des femmes, le front d'albâtre des choses à tâtons dans le noir.
Mais, si j'abandonne, la si simple pen­sée de ne vou­loir rien me donne tout.

Dans la nuit qui nous arrache le cœur, nous tenons dans nos mains un poème dont la flamme nous éclaire comme une bou­gie que l'on allume avant de mou­rir, pour aider l'âme à mon­ter à l'échelle posée contre le ciel.

Il y a des nuits qui brillent d'une lumière sur­na­tu­relle, ayant à n'être rien, un guet, une roue tra­ver­sière, une extase de feuille morte, et étant tout cela à la fois. Un titre de René Char  : La nuit talis­ma­nique qui brillait dans son cercle.

Pour celui qui déporte les étoiles au pla­fond de sa chambre, loin­taine est la poi­gnée de menthe sau­vage qu'un enfant qui n'est plus lui frois­sait entre ses doigts, pour en déli­vrer la sen­teur.

La lumière est ter­rible.

Je me demande tou­jours si c'est le rêve ou la vie.

Prendre l'enfant que l'on a été dans ses bras.
Lui par­ler de la vie sans lui.
Puis reve­nir à la terre,
à notre ombre sur l'étang.

Je n'ai qu'un mot. Mais nous nous sommes épou­sés, enfants de la mort franche et de la nais­sance abrupte.

Tu m'as don­né le pou­voir d'ouvrir l'aile pro­fonde qui avait long­temps som­meillé sous ma peau. Égale au som­meil de l'ancre au fond des sables.

***

 

J'ai croi­sé une fois de plus le che­min de cet homme aper­çu si sou­vent dans la ville. Un homme tou­jours seul, qui semble com­bler cette soli­tude par une mobi­li­té conti­nuelle. Ainsi l'ai-je vu abso­lu­ment par­tout, sur le port, le mar­ché, dans la grande zone com­mer­ciale, mar­chant d'un pas calme, le visage neutre, d'un âge indé­fi­nis­sable et avec quelque chose peut-être de hié­ra­tique, de supé­rieur.

Je tra­ver­sai tout à l'heure le grand res­tau­rant vide. Il était là. Je lui ai sou­ri. Il m'a ren­du ce sou­rire. Son sou­rire, ce soir, c'est ce qui me garde de ma mort. Ce qui me garde de ma dis­pa­ri­tion future parce que, à l'instant où il l'amorce, cette der­nière vole en éclats. L'air peut pas­ser.

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Giacomo Léopardi, poète de l'infélicité, a cher­ché déses­pé­ré­ment dans cette vie un ami sin­cère, intègre mora­le­ment et intel­lec­tuel­le­ment, sans suc­cès. Condamné à vivre cour­bé, il parle du néant de lui-même, il s'annonce «  mûr pour mou­rir  ». Cette soli­tude, chez lui, l'amène à vivre dans la plus grande afflic­tion. Ses vers ne seront pas com­pris par ses contem­po­rains, le condam­nant dou­ble­ment et trou­vant ses poèmes trop tristes – car cer­taines per­sonnes n'y aimaient pas leur propre reflet, criant de véri­té. Giacomo écri­vait des roses en réa­li­té, mais l'on n'en gar­da que les épines. Son phra­sé est vif, intel­lec­tuel mais intel­li­gible, poé­tique mais avec un fond tou­jours phi­lo­so­phique. Il ne fait pas que poé­ti­ser, il dénonce, se révolte, tire des conclu­sions comme autant de ful­gu­rances.

Je crois que lui non plus n'a pas pu être aimé à sa juste mesure. Je crois aus­si que nous n'avons pas à deman­der à être aimé  : l'amour nous est don­né de nais­sance ou ne nous est jamais don­né. C'est tout sim­ple­ment la ran­çon du génie que la faille.

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L'amande amère d'une épaule que l'on voit s'éloigner par­mi la foule, l'absinthe d'un sou­rire qui ne vous était pas des­ti­né.

Bâtir avec peu de pierres une demeure pour le cha­grin, et l'abandonner d'un geste en ouvrant des mains étroites.

Si tu por­tais mon visage, tu cares­se­rais ma pous­sière.

La mort mur­mure par la bouche du vent.

Pouvoir dire des mots très bas, der­rière l'épaule de la terre, lais­ser la friche tra­vailler en soi et hors de soi, là où le prin­temps se pré­pare  : sans urgence, sans rage, pas sans l'eau qui coule au creux des mains.

Sur le drap d'étreinte, elle laisse à son amant un soleil.

Le bleu du pan­ta­lon, c'est un peu de ciel, n'est-ce pas  ?

Je ne peux pas te don­ner le para­dis, mais une âme légère quand tu danses.

Une tache bleue perce le ciel – un trou dans l'étendue grise.

J'étais comme toi  : un enfant. Je ne savais pas haïr.

Je pleu­rais. Je vou­lais une âme, pour ver­dir dans l'herbe, une âme, mais pour qu'elle soit le trois-mâts. Je vou­lais sor­tir de moi, trou­ver ma pous­sière natale.
Je pleu­rais.
Je vou­lais une âme, pour épou­ser l'air, une âme.
Je ne pleu­rais plus de larmes.
Je pleu­rais de la lumière.

Comme elle, qui a tel­le­ment souf­fert que son corps s'est tota­le­ment assé­ché. Elle meurt d'amour char­nel sans la chair d'aucun autre que lui. La mort est un enfant invi­sible qui lui joue des tours et tourne autour d'elle. Mère et fille aînée de sa peur. Éternelle vio­lente.

Lui par­ler de l'enfant qu'elle n'a pas pu être, avec des mots très bas, très doux, dif­fé­rant le jour où la terre se retour­ne­ra, et fai­sant de cette terre un ter­reau. Lui par­ler de l'enfant qu'elle n'a pas pu être.

Qu'elle prenne la petite fille dans ses bras.

Ingeborg, cette femme qui gar­dait des mèches de vos che­veux d'enfant est bien votre mère, oui. Elle a vieilli dans le coin d'une pho­to­gra­phie de l'ancien temps  : le temps de l'insouciance. Elle a bâti sa demeure dans le froid du monde de l'intérieur. Il y a entre elle et vous ce rem­part de papier et une main d'or pour étendre les mots sur la page, comme elle éten­dait vos habits de petite fille. Il lui reste encore un peu de blon­deur entre les doigts. Vos che­veux de blé, Ingeborg.

Je ne sais rien, ou très peu, des mal­heurs et des joies qui furent vôtres, mais je lis votre vie dans vos poèmes, et vous gui­dez un peu ma main quand je parle de vous, invi­sible comme le souf­fleur. On écrit tou­jours à rebours. Sur des décombres. On plaque du silence sur des faits bruts. Je sais cela de vous, Ingeborg.

Et tout ce que je ne sais pas rajoute à l'étrange d'avoir à le dire, mal­gré tout  : quand vous étiez du feu d'automne et des arbres rouges, chère Ingeborg. Quand vous dis­pa­rais­siez sous vos pau­pières. Quelques che­veux blonds, un regard qui fait feu, vos che­veux, votre regard. Et tout ce que je sais fait office de planches recou­vrant le vide, alors il y a des absences, comme ces taches brunes, en haute mon­tagne, annoncent autant de trous sous le pas. On ne se pro­mène pas comme ça au para­dis  : les pentes sont abruptes, la des­cente sèche – après la mort, la marche conti­nue.

 

 

Écrire, c'est lais­ser la main pro­me­ner, faire d'elle-même les liai­sons entre l’œil et le cœur, entre le son et l'oreille. J'écosse des mots pour en pré­le­ver les pois. Je rature dans le dic­tion­naire le mot «  dis­pa­ri­tion  ». Je n'ai réel­le­ment accou­ché de moi-même que sur la table d'écriture. Ma vie a sui­vi. Regardez-moi, je suis le vent, le cachet d'aspirine qui se dis­loque en bul­lant dans l'eau du verre, la main qui dénoue la che­ve­lure et qui écrit sur les seins, rien en somme, oui, du vent, des rafales, beau­coup, des secondes de froid violent qui vous glacent les os.
J'écris ce livre pour cer­ner – dans le sens mili­taire du terme – pour cer­ner l'absence allais-je dire. Pour, peut-être, à la fin, ne rete­nir que la joie d'écrire. La joie d'écrire le jour­nal de bord d'une série de dérives  : l'existence d'un être. Je me man­quais. Je n'étais plus dans ma vie. J'étais.

J'étais assis, tout à l'heure, sur un banc, au parc. L'opacité du ciel  : pro­messe d'orage, de gibou­lées. Soudain, le vent souf­fla un peu plus fort – on enten­dit un balan­ce­ment com­mun et tous les arbres se mirent à perdre de grosses poi­gnées de feuilles dan­sées par le vent, tom­bant par terre avec un bruit si déli­cat, si par­ti­cu­lier, pareil à celui de la bal­le­rine qui glisse imper­cep­ti­ble­ment, qui feule tout doux. J'ai vu et écou­té la pluie d'avant la pluie, le concer­to impro­vi­sé d'une troupe de dan­seuses et d'acrobates. «  Sauve-moi de moi  », devrait dire tout amour. Ces feuilles, que l'on dit mortes désor­mais, m'ont sau­vé de moi. J'ai fait quelques pas de côté en m'en allant, pour ne pas frois­ser leurs visages.

Leurs visages de petites filles jamais apeu­rées par la grâce qui les touche et les condamne à l'éternité.

Je me réveillai dans ma chambre d'enfant  : devant mes yeux appa­rut l'évidence d'une femme en dra­pé, me regar­dant – non, c'était plus que ça  : elle savait mon secret, mon iden­ti­té pro­fonde, et me la dévoi­lait en appa­rais­sant – une femme bleue, dis­pa­rue le temps d'un bat­te­ment de pau­pières. J'avais dix ans, j'avais déci­dé d'arrêter de jouer. Je n'en ai pas par­lé. À per­sonne. Pendant dix ans. Je l'ai lan­cé comme ça, un secret, et mon père m'a révé­lé le sien  : dix ans aupa­ra­vant il l'avait vue, la femme bleue. De l'autre côté de la cloi­son. En se réveillant, un matin. Et mon grand-père me dira un jour qu'il a vu sa mère morte depuis des années. Sans avoir peur. Jamais.

Cet enfant que j'ai été m'a accom­pa­gné dans ma for­ma­tion. Longtemps je l'ai tu, j'ai nié sa vie. Il y a deux visages, ceux de mes parents, pour for­mer mon visage. Y com­pris tout le roman géné­tique, les yeux bleus que j'aurais pu avoir, et tout ce que je n'ai pas, tu, tué, nié, volé, détruit. Dans d'autres vies j'écrivais déjà d'être là. D'être l'éternel enfant. Je n'étais pas né tout à fait. J'étais.

Ce matin, le jar­din sans défense devant un soleil géant – prêt à réchauf­fer l'hiver.

Stèles sans morts, comme au pied de l'arche du soleil. Stèles sans morts fanent en l'air – comme les roses.

Je sais tout comme vous, Ingeborg, que les jours d'antan ne revien­dront pas. Votre livre vous a fêtée lorsque vous l'avez quit­té. Vous avez tra­ver­sé la claire forêt où les pas des morts vous gui­daient pour trou­ver che­min. Au bout du che­min, une lumière sur­na­tu­relle, comme vos che­veux de blé, Ingeborg. La mort a un goût de tabac blond, un goût de feu qui court, de feu qui prend, et d'un jer­ry­can d'essence enfon­cé dans la gorge. Mais, votre main légère plane au-des­sus, comme une patrouille aérienne. Votre main habillée d'un rien de grâce hyper­bo­réenne.

Je suis venu te par­ler de toi, de ton cœur sous pel­li­cule, te par­ler de toi comme à tra­vers un grillage cou­su de bar­be­lés déchi­rant l'air entre toi et moi, si bien que ta main n'ose plus ris­quer ton cœur à s'ouvrir pour qua­si­ment rien, si ce n'est beau­coup de peines, des peines pro­fondes. Profondes comme les lignes de ta main, amour. Que men­diais-tu, sinon un peu d'amour aux fêtes des lumières  ? La fin de l'amour, c'est la rage, c'est la corde ron­gée du sen­ti­ment. Tu ne veux pas com­men­cer une nou­velle his­toire parce que tu ne veux pas qu'elle finisse pré­ma­tu­ré­ment. Rien ne com­mence. Rien ne se trans­forme. Tout se perd consi­dé­ra­ble­ment, mon amie, ma chair.

 

Entends-tu la phrase en marche, Ingeborg  ?
La dou­leur, mon amie.

 

 

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