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Et il dit

Par | 2018-02-19T10:52:01+00:00 30 mai 2013|Catégories : Essais|

Erri De Luca est l’un des plus connus par­mi les écri­vains ita­liens contem­po­rains. Sur le plan lit­té­raire, il est roman­cier, poète, exé­gète de la Bible. Au cours de sa vie, il a été res­pon­sable du ser­vice d’ordre du mou­ve­ment de gauche révo­lu­tion­naire Lotta Continua, ouvrier chez Fiat, manœuvre sans qua­li­fi­ca­tion maniant le mar­teau-piqueur, convoyeur huma­ni­taire, alpi­niste che­vron­né, etc.

Son œuvre et sa vie sont étroi­te­ment intri­quées. En par­ti­cu­lier, peu avant une mis­sion qu’il veut effec­tuer en Tanzanie, en 1983, pour par­ti­ci­per à l’installation d’éoliennes afin d’alimenter en eau des vil­lages de brousse, une Bible lui tombe sous la main, dans un centre de for­ma­tion. Erri De Luca se pas­sionne alors pour l’étude de ce livre qu’il a décou­vert, notam­ment pour l’Ancien Testament. Il apprend l’hébreu, pour étu­dier le texte dans la langue ori­gi­nale, en déchif­frant pen­dant une heure, à 5 heures chaque matin de sa vie d’ouvrier qui dure­ra encore une quin­zaine d’années, un ver­set de la Bible, manière pour lui de main­te­nir sa vie en éveil et de conti­nuer à s’émerveiller de l’existence et du sens du texte, mais il conti­nue à se défi­nir comme un incroyant, non pas athée refu­sant Dieu, mais comme un homme sans per­cep­tion d’une trans­cen­dance divine. Chaque soir, depuis cette époque, il écrit des romans auto­bio­gra­phiques ou des médi­ta­tions.

Dans ce genre, il publie en 2012 un petit ouvrage pro­po­sant sa vision très per­son­nelle du per­son­nage de Moïse rap­por­tant les 10 com­man­de­ments don­nés par Dieu, au retour de son ascen­sion du mont Sinaï. Il les mar­tèle de sa voix, et ils se gravent dans la falaise de roche. L’œuvre de Erri De Luca connaît une forme de popu­la­ri­té qui remet ain­si ses lec­teurs, qu’ils soient croyants ou non, au contact des textes bibliques par le biais d’une réflexion huma­niste.

La démarche est assez ori­gi­nale en soi, et sérieuse, et tenace, pour que toute per­sonne qui dis­cerne dans la Bible sa nour­ri­ture spi­ri­tuelle et l’écho d’un mes­sage divin s’intéresse à cette quête étrange et fas­ci­née qui se tient en marge de la foi, car son enjeu n’est pas seule­ment d’ordre esthé­tique, il ne s’agit pas de pro­duire de belles inter­pré­ta­tions lit­té­raires sans pro­fon­deur pro­pre­ment vitale.

L’usurpation des textes bibliques par un incroyant, dans la mesure où elle témoigne d’une recherche res­sen­tie comme essen­tielle, pro­voque au dia­logue. Car en tant que telle, en tant que « dis­cours sur Dieu », la théo­lo­gie d’un incroyant défaille néces­sai­re­ment en quelque point, même s’il s’avance très loin dans l’empathie avec un état d’esprit de la foi. L’exercice consis­tant à faire clai­re­ment le départ entre la ten­sion exa­cer­bée d’une ima­gi­na­tion qua­si­ment pro­sé­lyte, can­di­date à cer­tains égards à la connais­sance du mys­tère, et la pen­sée des croyants s’impose comme une atti­tude salu­taire. Car com­ment refu­ser avec indif­fé­rence une telle bonne volon­té dans le par­tage ? Ou com­ment se conten­ter d’une indis­tinc­tion des points de vue, d’une approxi­ma­tion, fût-elle poé­tique, dans la for­mu­la­tion des émo­tions de la foi ? Bref, Erri De Luca, s’aventurant dans l’exégèse vété­ro­tes­ta­men­taire sous la ban­nière d’un huma­nisme incroyant sti­mule la réponse de la foi, ain­si mise au défi d’affûter, d’affiner ses concepts et ses méta­phores pour énon­cer exac­te­ment la conscience de ses sen­sa­tions face aux hypo­thèses d’un ver­tige oni­rique.

 

Le « vide d’en haut » à défaut de plé­ni­tude spi­ri­tuelle

On retient géné­ra­le­ment de la Bible l’image de Moïse reve­nant du mont Horeb en tenant dans ses mains les tables où la Loi est désor­mais défi­ni­ti­ve­ment gra­vée. Le texte de l’Ancien Testament n’indique pas alors pré­ci­sé­ment les moda­li­tés selon les­quelles les ver­sets ont été ins­crits dans la dure matière du monde des hommes[1]. Cette nar­ra­tion demeu­rant ellip­tique, elle réserve un espace ouvert à l’imagination. La solu­tion adop­tée par Erri De Luca est pleine de force. En effet, l’auteur repré­sente pour sa part Moïse scan­dant la lettre de la Loi, entaillant de sa voix la paroi du mont Sinaï. L’invention du poète est libre, mais elle est loin d’être insi­gni­fiante. Car, en l’occurrence, Erri De Luca trans­fère la puis­sance de la voix de Dieu à l’effort déme­su­ré de la parole pro­fé­rée par le guide des Hébreux qui, s’exprimant, pénètre et marque l’intense den­si­té de la roche. La voix de Dieu, prise en relais, devient alors une voix humaine, comme si Moïse, alpi­niste de l’absolu, ain­si que plus tard Erri De Luca lui-même, s’était ren­du capable, dans son esca­lade, d’une conquête per­son­nelle du sens et des règles essen­tielles de la vie. De fait, pas­sant par la voix de Moïse, les com­man­de­ments sont alors conçus par une intel­li­gence humaine et la voix de Dieu dis­pa­raît du champ nar­ra­tif, réper­cu­tée par l’homme. Dans cette situa­tion, le poète et le lec­teur voient Moïse énon­cer les termes de la Loi, ins­pi­ré par on ne sait quelle sorte de trans­cen­dance, peut-être celle du dépas­se­ment paroxys­tique de ses propres facul­tés, Moïse accom­plis­sant un saut qua­li­ta­tif dans l’ordre de l’humain. Erri De Luca met ain­si en scène un alpi­niste à la place de Dieu, pro­dui­sant donc une révé­la­tion huma­niste.

 

D’ailleurs, dans la poé­sie de Erri De Luca, le ciel des alpi­nistes est « vide ». L’écrivain emploie cet adjec­tif de manière réité­rée, comme seul qua­li­fi­ca­tif de l’espace de Dieu : « Un som­met n’est pas une ligne d’arrivée, c’est un bar­rage. Lui, il fai­sait l’expérience du ver­tige qui, en lui, n’était pas un appel du vide vers le bas, mais se pen­cher sur le vide du haut »[2] ou bien : « À ceux qui lui deman­daient ce qu’il avait vu, enten­du, si par hasard le ciel était plus proche, il répon­dait non, qu’il était plus vide »[3]. Le terme est à peu près syno­nyme de « néant ». Il appar­tient en tout cas à un voca­bu­laire maté­ria­liste. Erri De Luca, évo­quant par la sym­bo­lique du ciel l’espace de Dieu, n’imagine donc pas une qua­trième dimen­sion, un autre mode d’être, une plé­ni­tude d’un autre ordre que celle des caté­go­ries de la phy­sique.

Cette repré­sen­ta­tion est confir­mée par l’occurrence de la notion de désert, sou­li­gnant l’idée de vacui­té : « Des som­mets, il des­cen­dait bre­douillant la lettre ini­tiale, le b de bemidbàr, à l’intérieur du désert »[4]. Moïse, l’alpiniste de Erri De Luca, cherche à repé­rer la pré­sence de Dieu à tra­vers les formes ou les sub­stances connues des sen­sa­tions humaines et il ne per­çoit que du vide.

 

La synes­thé­sie à défaut d’Esprit

Le poète cherche cepen­dant à rendre compte du sen­ti­ment du divin éprou­vé par les Hébreux enten­dant les com­man­de­ments pro­cla­més par Moïse et les voyant s’inscrire sur la paroi de roche. Le pro­cé­dé employé consiste à sug­gé­rer cette sen­sa­tion indi­cible, par la confu­sion, la fusion de cer­tains ou de tous les sens humains au ser­vice de la per­cep­tion, une synes­thé­sie par­tielle ou totale : « Ils fixaient tous la roche, éber­lués de ne pou­voir dis­tin­guer la voix des mots écrits. Vue et ouïe étaient un seul sens rece­vant »[5]. De même : « Dans leurs sens réunis cir­cu­lait la mani­fes­ta­tion phy­sique de la divi­ni­té »[6]. Littérairement, l’idée est inté­res­sante, car elle repré­sente le sai­sis­se­ment com­plet et non maî­tri­sable de l’être par la révé­la­tion de Dieu. Et cepen­dant, elle situe encore le phé­no­mène sur le plan des sen­sa­tions phy­siques, sans ima­gi­ner que l’homme, en com­mu­nion avec un divin trans­cen­dant, puisse dis­po­ser d’autres sens, d’un sixième sens, pour le per­ce­voir.

« Dans tous leurs sens réunis », écrit le poète, ten­du à la recherche de la sen­sa­tion et de l’être de Dieu. Les croyants peuvent iden­ti­fier quant à eux cet état à une mani­fes­ta­tion de l’Esprit en eux, à un éveil de leur esprit.

 

Une voix des ori­gines, et non pas du mys­tère

Dans le même ordre d’idées, une très belle évo­ca­tion poé­tique de l’avènement de la lumière dans l’univers demeure, mal­gré tout étran­gère à une approche spi­ri­tuelle des mys­tères de la créa­tion : « L’univers four­milla d’étincelles. Puis ces paroles avaient appe­lé le monde à se faire, pen­dant les six jours de la créa­tion. C’était une matière sor­tie de la voix de la divi­ni­té, c’était une sub­stance de beau­té parce qu’elle avait jailli de paroles »[7]. Le récit biblique des ori­gines est asyn­dé­tique : « Dieu dit : ‘Que la Lumière soit’ et la lumière fut ». Il ne rend nul­le­ment compte des tenants et des abou­tis­sants, il ne pré­cise pas les méca­nismes, mais il ins­talle une solu­tion de conti­nui­té, ou un paral­lé­lisme dont aucune logique ne comble les inter­valles. Erri De Luca lui sub­sti­tue pour sa part une expli­ca­tion fai­sant inter­ve­nir des méca­nismes de cause à effet. Car dans sa repré­sen­ta­tion, la Voix pro­duit la lumière. Dans le texte biblique, la struc­ture libre de la phrase indique bien une effi­cience de la Parole, mais non pas néces­sai­re­ment une fonc­tion per­for­ma­tive. La logique est plus sub­tile et plus mys­té­rieuse. Elle pré­serve en effet l’idée de moyens incon­nus appar­te­nant à Dieu. Dans la Genèse, Dieu parle et crée. Ce n’est pas la voix, comme outil, qui crée. Il n’y a pas de maté­ria­li­sa­tion de la cause, aus­si minime soit-elle. D’ailleurs, en hébreu, dabar, le mot et la réa­li­té cor­res­pon­dante ne font qu’un. L’un n’est donc pas à l’origine de l’autre. Il n’y a pas d’engendrement de l’un par l’autre. La seule ini­tia­tive créa­trice revient à Dieu qui simul­ta­né­ment parle et crée, selon deux moda­li­tés inima­gi­nables d’une même action.

En somme, Erri De Luca ne renonce pas à citer des inter­mé­diaires entre Dieu et sa créa­tion : notam­ment, la Voix divine, qu’il den­si­fie comme un maté­riau, ou bien Moïse, ou encore des per­cep­tions d’ordre phy­sique… Il pra­tique ain­si un tra­vail de poète fabri­quant des images là où le récit biblique ménage des ellipses nar­ra­tives et ins­talle des abîmes de mys­tère ouverts à des facul­tés incon­nues, spi­ri­tuelles.

 

La psy­cho­lo­gie, face au Souffle de la foi

La vision huma­niste de Erri De Luca réduit aus­si la pers­pec­tive reli­gieuse à laquelle il s’intéresse, en rap­por­tant les réac­tions de la conscience, humaine ou divine, telles qu’il les ima­gine, exclu­si­ve­ment à la caté­go­rie de la psy­ché et non pas à celle du souffle de l’esprit, ce pneu­ma qui par­ti­cipe néces­sai­re­ment à l’élaboration d’une anthro­po­lo­gie juive ou chré­tienne. Ainsi, du point de vue de la foi, il fait entrer dans son œuvre des inter­pré­ta­tions ori­gi­nales et per­son­nelles de cer­tains épi­sodes bibliques en les éclai­rant indû­ment sous le jour d’une ana­lyse ou de cri­tères psy­cho­lo­giques, là où un croyant ten­te­rait de pré­ser­ver une dimen­sion spi­ri­tuelle, seule capable, à ses yeux, de rendre compte de la gran­deur de Dieu ou de la condi­tion des hommes.

Le déca­lage est par­ti­cu­liè­re­ment notable à pro­pos du com­men­taire que Aaron, le frère de Moïse fait, dans Et il dit, du pre­mier article de foi fon­dant et défi­nis­sant le judaïsme : « Dieu est un ». Erri De Luca huma­nise la repré­sen­ta­tion en inter­pré­tant cette idée d’unicité et d’unité comme un effet d’individuation qui enfer­me­rait Dieu dans sa soli­tude : « Nous répé­tons que notre Adonài est Un, mais aus­si qu’il est seul. Nous apai­sons la tris­tesse de sa soli­tude […]. La divi­ni­té […] s’est révé­lée à nous par désir de com­pa­gnie. Elle est seule sans fin et veut que nous le lui rap­pe­lions. […] Dire qu’elle est une n’est pas un acte de foi mais de par­tage de sa soli­tude »[8]. Ce tableau qui sug­gère l’isolement de Dieu pri­son­nier de sa nature trans­cen­dante a quelques carac­té­ris­tiques roman­tiques. Il sert une pen­sée de la voca­tion supé­rieure et héroïque de l’homme, appe­lé à se dépas­ser pour récon­for­ter Dieu. Dans un rai­son­ne­ment de la foi l’unité et l’unicité de Dieu impliquent la par­ti­ci­pa­tion de son essence à tous les aspects de sa créa­tion, y com­pris à la nature de l’homme. Dans ce cas, la situa­tion qui réa­lise l’accomplissement de l’humain est celle d’une sym­biose spi­ri­tuelle et non pas celle d’un effort psy­cho­lo­gique valo­ri­sant la ver­tu morale des hommes.

 

Un autre exemple illustre indis­cu­ta­ble­ment la pro­pen­sion psy­cho­lo­gi­sante du nar­ra­teur. En effet, Erri De Luca brode aus­si sur le cane­vas biblique en inven­tant la psy­cho­lo­gie d’Isaac conduit sur le mont Moriah pour le sacri­fice, tan­dis que l’Écriture fait alors l’économie de cette dimen­sion nar­ra­tive. L’auteur de Et il dit met en scène un per­son­nage géné­reux, aimant, déci­dé à ser­vir et à secon­der la foi incon­di­tion­nelle de son père par son cou­rage per­son­nel et par son abné­ga­tion sans révolte : « Isaac sait que son père répond ‘Hinnèni’ aux appels. Et alors il se refuse, s’interdit toute défaillance, fuite, pas en arrière loin du som­maire autel. Nulle conces­sion à l’instinct de sur­vie, à un geste de légi­time défense : car il aurait déva­lué et dis­cré­di­té l’hin­nè­ni de son père »[9]. Cette inter­ven­tion dans l’écriture biblique glo­ri­fie la nature humaine et elle a de forts effets émou­vants. Pourtant, sur le plan de la pen­sée reli­gieuse, elle affai­blit la por­tée de l’obéissance d’Abraham face à son Dieu. En effet, dans l’œuvre de Erri De Luca, Isaac devient lit­té­rai­re­ment soli­daire de l’acte de son père. Mais ain­si, le carac­tère abso­lu de cette foi qui appa­raît à tra­vers l’acquiescement, infi­ni­ment dou­lou­reux et révol­tant, à l’idée de l’infanticide, se dilue et se gal­vaude ou se bana­lise dans un par­tage d’héroïsme à por­tée de l’humain : « Où et quand sou­ri­ra-t-il celui qui fut ain­si appe­lé ? Sur le mont Moriah, tan­dis qu’il tra­çait la route devant son père »[10]. Dans l’écriture de la foi, il est per­ti­nent qu’Isaac ne mani­feste sur­tout pas avec de bonne volon­té. En effet, la foi d’Abraham ne sau­rait être édi­fiante que si elle se situe en dehors des normes humaines, comme un souffle atro­ce­ment, for­mi­da­ble­ment, excep­tion­nel­le­ment trans­cen­dant. Cette foi du patriarche, à cou­per le souffle, évoque un infi­ni d’énergie, au contact de la sen­sa­tion du divin.

Elle ne s’explique pas et ne se jus­ti­fie pas par la valeur et la ver­tu des hommes. Le récit biblique est amo­ra­le­ment sym­bo­lique d’une foi infi­nie. S’il faut ima­gi­ner lit­té­rai­re­ment les réac­tions et la psy­cho­lo­gie d’Isaac, l’interprétation de Kierkegaard va plus loin sur le che­min de la spi­ri­tua­li­té que celle de Erri De Luca : « Abraham rele­va l’enfant, le prit par la main et mar­cha ; sa voix exhor­tait et conso­lait. Mais Isaac ne pou­vait le com­prendre. Abraham gra­vit la mon­tagne, mais Isaac ne pou­vait le com­prendre. Alors Abraham détour­na un ins­tant le regard de son fils, et lorsque Isaac, pour la seconde fois, vit le visage de son père, il le trou­va chan­gé parce que le regard était sombre, sau­vage, et la figure, elle, hor­rible. Il sai­sit Isaac à la poi­trine, le jeta par terre et dit : « Sot ! Crois-tu donc que je suis ton père ? Je suis un ido­lâtre. Tu crois que j’obéis aux ordres de Dieu ? Non ! Ce n’est jamais qu’un caprice ! » Alors Isaac trem­bla et, dans son angoisse, cria : « Dieu du ciel, aie pitié de moi ! Dieu d’Abraham, aie pitié de moi, sois mon père, je n’en ai point d’autre sur la terre ! » Mais Abraham répé­tait à voix basse : « Dieu du ciel, je te rends grâce ; mieux vaut qu’il me croie un monstre plu­tôt qu’il ne perde la foi en Toi »[11]. Le théo­lo­gien danois repré­sente « la mons­truo­si­té » de la foi d’Abraham, la réac­tion d’un « monstre » dont la psy­ché n’est donc pas humaine. Il dénonce par consé­quent la psy­cho­lo­gie comme inadé­quate pour abor­der les ques­tions de la foi.

 

L’idéologie en lieu et place de théo­lo­gie

Certaines inter­pré­ta­tions de la Bible pro­duites par Erri De Luca appar­tiennent non seule­ment à un incroyant, mais à un poète quelque peu de mau­vaise foi. Elles accom­modent en effet le sens du texte à une idéo­lo­gie contem­po­raine et per­son­nelle prô­nant un esprit de conquête bien vu de la moder­ni­té. Ainsi, à pro­pos du geste trans­gres­seur d’Ève dans le jar­din d’Éden, l’écrivain évoque « l’irruption de la connais­sance, qui n’est jamais un tort », ajou­tant : « L’ignorance est un tort »[12].

De la sorte, il com­prend l’épisode de la cueillette par la pre­mière femme du fruit de la connais­sance du bien et du mal comme un pro­grès de la condi­tion humaine. Il s’inscrit alors déli­bé­ré­ment à contre-cou­rant par rap­port à la tra­di­tion judéo-chré­tienne. Ses images sont sédui­santes : « Ève, Havà, fait le bon geste, du bas vers le haut, en cueillant le fruit de la connais­sance. Une loi oppo­sée à celle de la gra­vi­té sou­le­vait son bras vers le haut. Dans la nature, mis à part l’attraction ter­restre, il existe une attrac­tion inverse, qu’il faut appe­ler céleste »[13]. En ver­tu de ce talent lit­té­raire, elles pré­tendent dis­qua­li­fier la vision reli­gieuse du péché ori­gi­nel, pré­sen­tée comme archaïque, mora­li­sante, cas­tra­trice.

En fait, dans un sens théo­lo­gique, c’est plu­tôt ce geste d’Ève qui, en éta­blis­sant non pas n’importe quelle connais­sance, mais la capa­ci­té de dis­tin­guer entre le bien et le mal, ini­tie les êtres humains à une morale. L’exégèse de Josy Eisenberg et Armand Abécassis défi­nit cette ini­tia­tive comme l’entrée dans une com­pré­hen­sion de la Loi, de la Torah[14]. Par ailleurs, le com­men­taire de la Genèse éla­bo­ré par Luther tirait les mêmes consé­quences de cet épi­sode sym­bo­lique : « Cette his­toire est donc en quelque sorte une illus­tra­tion de la décla­ra­tion de Paul : ‘C’est par la Loi qu’est la connais­sance du péché’ »[15]. L’interprétation judéo-chré­tienne est donc à la recherche, elle aus­si, d’une pen­sée libé­ra­trice, dans une pers­pec­tive exal­tante de conquête du bon­heur pour l’humanité. Mais l’orientation de la réflexion est évi­dem­ment radi­ca­le­ment oppo­sée à celle de Erri De Luca : « Pour Adam, la nature de la rai­son et de la volon­té consis­tait à connaître Dieu, à se confier en Dieu, à craindre Dieu »[16]. Là aus­si, l’ambition consiste en une volon­té de par­ve­nir à la connais­sance. Là aus­si, la connais­sance est valo­ri­sée et « l’ignorance a tou­jours tort ». Mais, selon cet épi­sode biblique, la connais­sance de Dieu se dérobe à qui s’empare de la connais­sance du bien et du mal. Il y a donc un choix à faire, non pas entre la connais­sance et l’ignorance, mais entre une connais­sance d’ordre spi­ri­tuel et l’apprentissage fina­le­ment peu enga­geant d’une morale quo­ti­dienne !

La lec­ture de Erri De Luca pro­cède volon­tai­re­ment à contre­sens du texte biblique : « Ce fut la pre­mière décou­verte de la connais­sance, encore pri­vée de la dis­tinc­tion du bien et du mal. Cette pre­mière nuit fleu­rait bon la créa­tion éteinte. L’amour accé­lé­rait l’expérience, fai­sant tout arri­ver en une nuit. Et quelle nuit, cette pre­mière-là : ils navaient pas été enfants, l’amour fut le pre­mier de leurs jeux »[17]. Le style est déli­cieux : « Ainsi naquit, par un joyeux hasard, le pre­mier bai­ser »[18]. Mais celui de Luther, par exemple, ne l’est pas moins, à sa manière, et il n’est certes pas plus prude : « Ainsi l’homme ne com­prend-il pas que c’est le péché qui a fait perdre son hon­neur à la nudi­té. Lorsque Adam et Ève s’avançaient ain­si dans le jar­din, leur nudi­té était la plus belle des parures à la face de Dieu et de toute la créa­tion. Mais main­te­nant que le péché est sur­ve­nu, nous déro­bons notre nudi­té à la vue des hommes et nous en sommes nous-mêmes gênés[…]. Or, cette pudeur atteste que le cœur a per­du l’assurance devant Dieu, que les hommes avaient au temps de la pre­mière nudi­té »[19]. Visiblement, la spi­ri­tua­li­té n’a rien à voir avec le mora­lisme, ni avec l’obscurantisme.

 

« Tu ne tue­ras pas »

Certaines pages de Erri De Luca, très inven­tives et per­son­nelles, se fondent cepen­dant sur les prin­cipes d’un huma­nisme, voire d’une spi­ri­tua­li­té sans com­pro­mis. Ainsi, lorsqu’il com­mente le com­man­de­ment : « Tu ne tue­ras point », le poète ima­gine un effet de fausse pré­mo­ni­tion lit­té­raire et il expli­cite cette pres­crip­tion en l’illustrant de la para­bole évan­gé­lique de la femme adul­tère : « ‘Tu ne tue­ras pas.’ Même si la loi le pré­voit. Pour les pré­sents, le verbe mis au futur fit l’effet d’une brèche dans l’avenir, ils entre­virent une his­toire racon­tée par un de leurs des­cen­dants. Ils virent une foule condui­sant dans les rues d’une grande ville une femme qu’on devait lapi­der, une adul­tère »[20]. Dans la suite du texte, Erri De Luca intro­duit une évo­ca­tion de Jésus-Christ, rare dans Et il dit, déli­vrant comme quin­tes­sence de son mes­sage cette invi­ta­tion réité­rée : « Tu ne tue­ras pas ». La repré­sen­ta­tion est astu­cieuse et éclai­rée : « Il écrit sur la pous­sière du sol : pour­quoi ? C’est peut-être same­di ? Les choses inter­dites du same­di com­prennent aus­si l’écriture, mais elle est auto­ri­sée sur la pous­sière ou le sable. L’étranger accom­plit un geste per­mis un jour de fête. Mais ce ne peut être un same­di, on ne pro­nonce aucun juge­ment et on n’exécute aucune condam­na­tion le jour de Shabbàt. C’est pré­ci­sé­ment ce qu’il leur dit : quand il s’agit de condam­na­tion à mort, tous les jours se trans­forment en shabbàt »[21]. En l’occurrence, Erri De Luca met l’ingéniosité et l’intelligence de ses com­men­taires pro­pre­ment tal­mu­diques au ser­vice d’un sen­ti­ment radi­cal du prix infi­ni de la vie, ce qui, du point de vue de la foi, repré­sente la meilleure preuve d’un res­pect abso­lu de Dieu. Son huma­nisme entre en tout cas en rap­port avec le sens du sacré et il n’est pas indif­fé­rent, insi­gni­fiant ou ano­din qu’il s’appuie, pour affir­mer ses prin­cipes, sur une double tra­di­tion reli­gieuse[22].

 

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En repre­nant cette étude après quelques jours d’interruption et d’oubli, je me suis éton­née de l’avoir inti­tu­lée « Erri De Luca et la poé­sie des dix com­man­de­ments de Moïse », puisque théo­lo­gi­que­ment, ces Paroles émanent de Dieu. Puis j’ai res­sai­si mon idée ini­tiale : Erri De Luca dépeint la pro­fé­ra­tion des articles de la Loi par Moïse et leur ins­crip­tion dans la roche, au son de sa voix. À un cer­tain niveau, dans les repré­sen­ta­tions du poète, cette conquête du sens trans­cen­dant de la vie a sur­tout les carac­té­ris­tiques d’un effort sur­hu­main pro­duit par une intel­li­gence ration­nelle.

Certains aspects du texte sont donc infi­dèles à une com­pré­hen­sion théo­lo­gique des Écritures bibliques, infi­dèles quel­que­fois jusqu’à la tra­hi­son désin­volte, au nom des charmes de l’esthétique. C’est le droit d’un incroyant qui, dans la note mar­gi­nale fai­sant suite à Et il dit, fait le point sur sa posi­tion et s’empare d’un sty­lo comme planche de salut : « Je par­tage le voyage du judaïsme, pas l’arrivée. […] Je m’arrêterai avant une terre pro­mise. Mais le verbe qui va avec la pro­messe est beau : main­te­nir, tenir par la main. Les miennes sont occu­pées par un cahier d’écriture »[23].

Comme une main ten­due, il doit être per­mis aus­si de sou­li­gner, sur son « cahier d’écriture », les termes par les­quels, dans son ascen­sion spi­ri­tuelle, sa poé­sie s’écarte néces­sai­re­ment, à son insu, de la com­pré­hen­sion des croyants.

 


[1] Le livre de l’Exode hésite entre deux ver­sions de cet épi­sode : il com­mence en effet par mon­trer Moïse trans­met­tant ora­le­ment à son peuple les com­man­de­ments de Dieu avant de les trans­crire (24, 3-4), puis il pro­pose un autre récit selon lequel Moïse reçoit les tables gra­vées du doigt de Dieu (32, 15-16).

[2] Et il dit, p. 12.

[3] Et il dit, p. 14.

[4] Et il dit, p. 17.

[5] Et il dit, p. 39.

[6] Et il dit, p. 44.

[7] Et il dit, p. 57.

[8] Et il dit, p. 33-34.

[9] Et il dit, p. 67. Hinnèni signi­fie « Me voi­ci », en hébreu.

[10] Et il dit, p. 68.

[11] Crainte et Tremblement, Paris, Rivages/​Poche, 2000, p. 47-48.

[12] Et il dit, p. 50.

[13] Et il dit, p. 49.

[14] À Bible ouverte, Paris, Albin Michel, 2004, p. 309-310.

[15] Oeuvres /​ Martin Luther. 17, Commentaire du livre de la Genèse, Genève, Labor et Fides, 1977, p. 151 (chap. 3, v. 7).

[16] Cf. Luther, op. cit., p. 152.

[17] Et il dit, p. 59.

[18] Et il dit, p. 60.

[19] Op. cit., p. 152-153.

[20] Et il dit, p. 71.

[21] Et il dit, p. 72.

[22] Dans une réflexion à la croi­sée entre phi­lo­so­phie et théo­lo­gie, P.-A. Stucki éta­blit une démons­tra­tion visant à prou­ver qu’en der­nière ana­lyse, le prix attri­bué à la vie d’un humain repose néces­sai­re­ment sur l’idée qu’il est une créa­tion divine (cf. Le pro­tes­tan­tisme et la phi­lo­so­phie. La croi­sée des che­mins, Genève, Labor et Fides, 1999).

[23] Et il dit. – En marge du cam­pe­ment, p. 102.

 

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