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Extinction (2)

Par | 2018-02-20T18:05:57+00:00 27 décembre 2014|Catégories : Chroniques|

 

 

 

« I’m beco­ming a ghost,
So, nobo­dy can knock me. »

Jack White,  All Alone in my home

 

 

              Autrefois, les pen­sées furent comme des mouches noires. Un éclat cru­ci­forme de métal en fusion lui ôta un ins­tant la vue. Une fis­sure. Sa vue des choses comme monde. Un éclat de lumière en fusion auri­fia ses yeux noirs et blancs.

            Autrefois. Ses yeux, à elle. Bleus et blancs de grand plein jour. Entre eux. Le silence gla­cé et métal­lique des mots vidés de sève. Des paroles exsangues.

            Les étoiles pur­pu­rines, larmes pur d'yeux invi­sibles. Les étoiles, yeux de feu du sublime abîme abso­lu­ment inson­dable. La bruine qui s'écoule dou­ce­ment dans l'air uni­for­mé­ment doux de la nuit, com­po­sée de minus­cules larmes célestes. Les mots s'élèvent de son cœur-étoile.

 

Elle, jeune fille.
Entre eux. La cha­leur d'un silence essen­tiel.
La prière des corps.

 

            Et puis ce jour-là elle avait pleu­ré dans ses bras.  C’était tant de temps plus tard, plus loin. Et, comme si quelque chose vrai­ment exis­tait encore. Vivait encore entre eux. Comme si… Il l'avait conso­lé. Enlacés. Désolés. Ils étaient res­tés là, au milieu des car­tons, des sacs éven­trés, troués, ron­gés par le feu acide du temps. Là, au cœur de toutes ces choses qui avaient été amas­sé, accu­mu­lé et qui avaient pesé sur leur vie. Leur vie com­mune, à eux et aux objets, aux choses acquises mais pas vrai­ment ché­ries, pas comme il aurait fal­lu. Tous ces amis mal­trai­tés étaient deve­nus poi­son. Des kilos de plas­tique, de bois, de verre, de céra­mique et de tis­sus sans vie, sans vie, ils en étaient per­sua­dés. Maintenant il fal­lait s'en débar­ras­ser, les liqui­der, en fer­mant les yeux, vite, vite, sans y pen­ser. Sans lais­ser aux objets le temps de les rame­ner vers les émo­tions pas­sées, enfouies désor­mais sous d'autres kilo­mètres de tis­sus et kilos de verres, de bois, de plas­tique… Les oiseaux chan­taient, ils mar­te­laient les étin­ce­lantes paroles sonores de leur poé­sie ryth­mique, indif­fé­rents en appa­rence à cette déchi­rure. Et le vent aus­si, insen­sible vent qui fai­sait tin­tin­na­bu­ler les feuilles et les fleurs, et le lilas de blan­cheur vir­gi­nale qui écla­tait en fris­son…

Maintenant tout est éteint, tout est fini

 

 

Quel était ce par­fum à ses yeux,
Cet ondoie­ment à ses che­veux ?
Ce sen­tier sem­blait si lumi­neux
Qui frô­lait l’église d’où
Elle contem­plait les cieux

Les nuages per­cés, les âmes emper­lées
En carence de fièvres
La cadence est mièvre
Les prières bâclées.

Dis moi, dis moi,
Combien de per­drix
Pour faire ce pré tout gris ?

Dis-moi, dis-moi,
Quel est cet appé­tit
A perdre ce qui est acquis ?

Tu jettes des cailloux
Dans ma rivière
Mais, rien à faire,
L’eau pla­cide en reste claire
Rien ne la trouble,
Elle reste lim­pide
Elle demeure fière…

 

 

            Les mots s'élèvent de son cœur auri­fère ! Appel inson­dable. Parole non for­mu­lée, irré­duc­tible à une for­mule. Pure parole du cœur d'or. Suivent, encore : [… inau­dible]

            Sur le chêne une corde. Oui, là, un nœud. Pourrissant l'attache se cache, imi­tant le lierre, sin­geant la liane. Les jeux furent conti­nuels. Continuent-ils (invi­si­ble­ment cruels, hors de por­tée) ? Un rire cris­tal­lin s'enfuit, infi­ni. Caracole, cour, dégrin­gole. Le rire d’une petite enfant qui agite ses frêles gui­boles qui, à peine, la porte. Qui courre et qui rit en s’échappant sur le vert tran­chant de l’herbe, dépla­çant l’air embau­mé de la fra­grance de l’herbe fraî­che­ment cou­pée. Qui courre et rit à perdre haleine ensemble. Le rythme sac­ca­dé de la res­pi­ra­tion insé­pa­rable de l’hilare hoquet. Tout cela chan­ce­lant. 

            Autrefois ce fut une plage. Le soir, tard. Il est tou­jours tard dans la mémoire. Une lumière ago­nique, et des ombres décou­pées, et la mer immense et noire. Des sil­houettes qui s'ébattaient comme taillées, par une lame émous­sée. Et la mer, intense et noire qu'on enten­dait plus qu'on ne la voyait. Tout s'éteignait et l'on devi­nait. Les choses, les mots, tout se fon­dait, et s'infondait, tran­quille­ment, pai­si­ble­ment. Sans confu­sion. Paisible dra­gon. Tout, les mots, les choses, les rires s'unissaient dis­tinc­te­ment. Et les lumières de l'obscurité révé­laient les véri­tés infuses. Entendre les cou­leurs, goû­ter les sons, voir son souffle. Les pen­sées sont plus nom­breuses que les grains de sable, et une mer lisse, abysse incon­ce­vable les recouvre. La mer lisse de l’ordinaire. L’eau lourde du ON…

            Autrefois, ce furent les vagues ; autre­fois, tou­jours le soir… mais, la mémoire n'est pas pour les sou­ve­nirs.

            Allait-il se rele­ver. Allait-il se lever ? S'extraire de cette couche ? Dans cette humi­li­té il y avait une puis­sance. Une puis­sance de mort/​vie. « Si le grain ne meurt… ». Et puis, la semence et la terre, assas­sine fer­tile. La nature muette et puis les mots. Les mots, qui conte­naient une puis­sance de mort/​vie.

            Allait-il se défaire ?

 

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