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Extinction (3)

Par | 2018-02-19T05:19:10+00:00 18 janvier 2015|Catégories : Chroniques|

 

J’ai copié le temps
Je savais que j’étais une fic­tion
Mais je ne pou­vais me sus­pendre

A retar­der
Ou à avan­cer
Je n’ai ren­con­tré
Aucun obs­tacle

(Léonard Cohen,  Le Livre du désir, Points, Sept. 2013)

 

Autrefois, il y eut aus­si une ville, immense, éner­gé­tique, fié­vreuse. Pathétique et grise, lumi­neu­se­ment mor­bide, cloaque sur-éclai­ré, inten­si­té de récréa­tion. Il avait mar­ché. Marché les artères. Marché les ruelles. Piétiné à pas per­dus sur les ave­nues. Rythme sou­te­nu, cer­ti­tude de la rec­ti­tude des détours. Jambes, méca­niques char­nelles de pré­ci­sion. Coordination, tête, muscle, jambe, le plan se déroule, se trace, s'exécute. La carte s'élabore sous l'éclairage arti­fi­ciel aus­si dur que le sol, aus­si dur que les enjam­bées par les­quelles la carte pré­cé­dente s'efface. Marcher. Sacrificiel.

Aller. Sans faillir. Malgré la touf­feur et l'épaisseur pal­pable de l'air tout autour. Malgré le froid qui coupe. Et l'air tou­jours aus­si char­gé, mal­gré tout, mal­gré la pluie aus­si qui sait gra­cieu­se­ment tom­ber. Marcher. Sans faillir. Respect du rythme. Sans défaillir.

Quoi s'ouvre ? Dans la marche ? L'espace. Le temps. Dans le mou­ve­ment ils se maté­ria­lisent. Amère saillie. Sous nos pas ils se lisent :

Comme des mots
Comme des mots
Comme des mots
Com dé mo
Com dé mo
Kom-démo, kom­dé­mo, kom­dé­mo : kom-d Kom-démo, kom­dé­mo, kom­dé­mo : kom-d Kom-démo, kom­dé­mo, kom­dé­mo : kom-d Kom-démo, kom­dé­mo, kom­dé­mo : kom-d

            Avec la lumière d'or rosé se lève une brise tout à fait légère, sin­gu­lière, tout à fait unique, par­ti­cu­lière. La toute pre­mière brise d'un tout pre­mier matin, édé­nique. Tout pareil pour­tant, de tout temps à tout autre pareil. Le rose, alors, inten­sé­ment lumi­neux, semble n'avoir aucune, aucune source visible. Comme la brise, pri­mor­diale, abso­lu­ment légère. Les véné­neuses et blan­châtres map­pe­mondes se balancent plus visi­ble­ment, plus inten­sé­ment. 

            La teinte gri­sâtre, trop bla­farde de l'horizon se découvre. Ses jambes encore, encore, et encore s'élancent. Balancement symé­trique. Contre l'azur de métal et de verre les lumières trop criardes. Electriques, trop. Comme les mots qui l'entourent et l'enserrent. Des dunes incan­des­centes pour­raient se lever. Il pour­rait mar­cher dans le désert. Tracer de ses pieds une carte pour rien, pour le vide lui-même. Il pour­rait mar­cher le désert. Une seule matière, pas d'humus. Une puis­sance, tou­te­fois, de vie/​mort !

Electrique trot… (Epileptique trop –plein de mots…)

            Les nuages d'un blanc-crème ridi­cule s'affaissaient en hautes pla­ti­tudes. Le bitume s'effaçait et se vapo­ri­sait en une mul­ti­tude de billes noires d'impuissante amer­tume. Les façades lugubres et tous les gris alen­tours dégoi­saient en syn­taxe dérou­tante, tout dégou­li­nait de paroles d'égo(uts), dégoû­tantes et tout, tout tou­tou tout aboyait, inju­riant d'incongrues asso­nances qui cla­quaient, cognaient et gron­daient comme mille canons en furie… Ce dé-monde s'engloutit lui-même, il se dévore ses mots-membres qu'aimer il a désap­pris. Il s'en-gouffre. S'auto-goinfre de lui le mal­ap­pris. Ces mots à lui, par lui toxi­fiés, inter­nel­le­ment toxis­si­sés  il se les bou­lotte main­te­nant, tran­quille­ment, impa­vide, comme autant d'acides qui le déglingue et le ronge. (Ego-can­ni­ba­lisme)

 

                        Que cal­fatent-ils nos vieux mots aux jours putrides,
                        des jamais, plus jamais, jamais non plus jamais… ?
                        Que cau­té­rise-t-il l'homme bègue dans un souffle ? (chan­té)

 

            Tout empris des mots non-pen­sés il mar­chait en tra­çant l'axe désor­bi­té, encore.

            Quoi s'ouvre ? Dans la marche ?

L'espace.

Le temps.

Dans le mou­ve­ment ils se maté­ria­lisent. Sous nos pas ils s'enlisent. Quoi ? S'échapper, échap­per au vent qui tourne et claque. Aux choses que nous avons trans­for­mées en tor­rents gla­cés qui nous sub­mergent… Quoi ?

            Il mar­chait et les mots s'épuisaient. Les mots pen­sés s'exténuaient. S'élevaient de son cœur désert auri­fère les mots non-pen­sés. Avec le rythme,     en le rythme

                                                                                                          dans le rythme

                                                                                                                  en dedans le rythme

 

            Alors qu'il repo­sait encore de tout le long de son corps dans la décom­po­si­tion vivante et grouillante, s'élevaient aus­si les mots, les paroles fré­mis­santes de mys­tère. Alors qu'il savait encore le corps de la jeune fille presque entier. Et les paroles brû­lantes. Et le corps blanc, tran­chant. Par cœur il les savait. Il les savait mais, dans la pos­ses­sion ne les vou­lait. Comme il ne pour­rait jamais vou­loir avoir le monde qui, tou­jours, s'enfuit et revient, meurt et revit. Il repo­sait dans l'herbe endor­mie qui avait, pour un temps, pour son temps, ces­sé de croître. Dans l'herbe qui avait vou­lu ces­ser de croître.

Désaccointance de l'orbe. 

Parmi les feuilles qui, pour un temps encore, étaient jaunes et or. Au milieu des cham­pi­gnons, excrois­sances explo­sives de la vie sou­ter­raine en rhi­zome qui était vie authen­tique. Au sein du monde comme sar­co­phage il repo­sait. Au sein du monde comme dévo­reur de chair. Mais, la chair excède le corps. La chair, explo­sion éner­gé­tique de vie, exten­sion du réseau rhi­zo­mique du νούσ.

            La lumière non-visible du jour vint effa­cer les étoiles. Les étoiles comme les yeux innom­brables des Chérubins ! Les étoiles brillantes comme miroirs noé­tiques. Myriade d'anges dont les voix d'exaltant silence sont la lumière hyper­cé­leste tra­ver­sant le temps à la durée incom­pré­hen­sible. L'espace-temps qui ne peut jamais être un ter­ri­toire et que, pour­tant, les archanges et les anges arpentent de leurs pas ailés. Ils/​elles attrapent les temps et les envois riboul­din­guer afin qu'ils recom­mencent. Manège ailé.

 

J’attrape au si près  pré­cieux
L’enlaçant lacis de tes yeux…

A l’étonné regard
J’énonce sans fard
La tar­dive doxo­lo­gie
De l’âme endo­lo­rie
Qui, dans un sou­pir soyeux,
S’éveille à son envie.

Sous les sévères pins bla­fards
S’ébroue des feintes, sans égards
Pour l’émacié pas­sé des jeux
Aux contraintes alour­dies,
Extraite des cloaques bilieux,
L’âme, l’ange aux cent milles yeux.
 

            Silence d'une inouïe pro­fon­deur. Aberrante béance. Oubli.

                     

Qu'irais-je cher­cher dans d'autres yeux ? A quelle ren­contre mar­cher encore ?
Qui com­prend sans réduire ? Qui ques­tionne sans séduire ?
Quelle langue par­ler ? Quelle langue taire ? Quelle langue, donc, parle sans                                                                                                                                                     détruire ?

 

            La lit­té­raire ?
                                  Encore ?
                                                   men­tir ?

 

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