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Extinctions (1)

Par | 2018-05-25T16:37:08+00:00 13 décembre 2014|Catégories : Chroniques|

 

« Cette nuit, j'ai vu l'arbre de ma peine sor­tir de mon cœur ; et cou­ché sur le dos, les yeux dans les étoiles d'hiver, ché­tif, lié à ma mère, et tel que je serai dans le ventre éter­nel, renoué au nom­bril de la mort, je mesu­rais avec le calme du ver­tige suprême, le jet de la tige dou­lou­reuse ; et je sui­vais du regard mon arbre dans toute sa crois­sance, depuis les racines du sein noir jusqu'aux glands des pla­nètes et à ces capi­tales de lumière, qu'on dit aus­si naï­ve­ment asters. J'étais là, comme une écaille à l'écorce de la vie et de la terre. »

Suarès, Dostoïevski, Cahiers de la Quinzaine, Huitième cahier de la trei­zième série, Paris, décembre 1911

 

 

I.

 

« Sois sage ô ma dou­leur et tiens toi tran­quille, tu récla­mais le soir, il des­cend le voi­ci, aux uns por­tant la paix… » chan­tait un poète.

           

            Les mots émergent. Les der­niers, pour lui. Réminiscence avant l'extinction. L’effrayante. La char­mante. Si redou­tée, si long­temps et ardem­ment sou­hai­tée.  Quelques mots, une mélo­die dia­phane. Avant, avant. Portés par la voix d'un chantre qui chan­tait comme plus aucun n'oserait le faire aux jours effa­rants des aujour­de­mains qui vont aus­si, aus­si, dans un sou­la­ge­ment… s'éteindre.

 

            Etendu. Là. Le crâne empli d'un froid gla­cial et suprê­me­ment calme. Etendu. Là. Au creux de l'humus sombre et humide. L'air tout autour extrê­me­ment satu­ré d'une sainte odeur de décom­po­si­tion. Fragrance suave de la mort et de la vie mêlées, inti­me­ment entre­la­cées. Tant inti­me­ment. Tout cela se pro­pa­ge­ra jusques à ses os qui ne crain­dront plus aucune atteinte. Il n'attend plus, de toute façon, aucune étreinte.

 

Par ta peau, ta pré­sence,
Mon corps s’est fon­du dans mon âme,
Reste à mon âme à brû­ler encore…

A brû­ler, en-corps,
Les sco­ries des pas­sions ané­miées,
D’un pas­sé com­po­sé,
Encombré de tré­pas­sés décors,
De pous­sière de « feux tré­sors ».

 

 

            Il repose, allon­gé, ses yeux noirs écar­quillés jusqu'à l'or pâle des étoiles fébriles, vacillantes. Les étoiles, les étoiles, vacillantes… Les étoiles, les étoiles immo­biles mais solides. Solidement ancrées dans l'abîme uni­for­mé­ment obs­cur du ciel. Formant la carte iri­sée d'un ter­ri­toire qui n'est pas. Un ter­ri­toire qui est par ce qu'il n'est pas. Les étoiles, les étoiles roides ;  éclats de n'être pas. Tout au-des­sus de sa tête qui repose là,  par­mi les feuilles éteintes, rouges pâles, or sombre.  Et d'autres feuilles encore se détachent et s'abattent autour de lui, par­fois, le frôlent, rapaces pai­sibles pleins d'une inex­pri­mable et loin­taine ten­dresse pour leur proie. Tel ces étoiles, points ultra-lumi­neux ; éteints pour­tant. Pleins d'une moite com­pas­sion sidé­rale. Points de repères d'une carte ne défi­nis­sant aucun ter­ri­toire. Balises ne bali­sant nul che­min. Balises qui, quoique noc­turnes, irriguent de leur froide lumi­nes­cence d'albâtre morte le monde qui existe, réel mais plus vivant, jamais… Combien froid éclat. Qui, pour­tant, réchauf­fait ce que clan­des­ti­ne­ment cer­tains appe­laient encore « l'âme ». Ou le cœur. Le cœur, cette étoile dans le corps. Le cœur, étoile au cœur du corps. Vivant et pour­tant mort, n'irradiant aucune lumière extra-lumi­neuse capable de par­cou­rir un temps impos­si­ble­ment long. Un temps qui n'en est plus. Un temps qui est et n'est pas, que seuls de froids cal­culs peuvent dire mais qui, est, intrin­sè­que­ment, pour le cœur, un pur et obs­cur mys­tère. Car le cœur, qui bat la mesure, ne bat pas, en fait, pour mesu­rer le temps mais… autre chose. Une chose qui n'en est pas une. Un impos­sible.

 

            Tous ces mots-là n'étaient pas dans sa tête, là, celle qui repo­sait sur l'humus bru­nâtre. La tête aux che­veux sales et ébou­rif­fés qui repo­saient sur ce qui fut vif et qui ne l'est plus. Ce qui n'est plus vie mais qui par­ti­ci­pe­ra encore, bien­tôt, déjà, par­ti­cipe, à ce qui sera vivant et vécu.

            Ces mots-là n'étaient pas dans cette tête-là. Ils y étaient et non. Ils n'y don­naient qu'un ton. Tonalité illu­soire et presque défunte de son…

            Comme la brume qui mon­tait en exha­lai­sons mor­ti­fiantes et des­cen­dait en rosée céleste, ils flot­taient pour­tant, tant en lui, l'allongé, qu'autour de lui, l'alanguit.

            Les globes de gui se balan­çaient d'un balan­ce­ment imper­cep­tible. La beau­té. Mappemondes véné­neuses. Le lierre s'élançait contre les troncs, faus­se­ment non­cha­lant, le para­site qui amou­reu­se­ment étreint son hôte et le perce. Le trans­perce de vide. Mort, vie, entre­la­cées. La vie qui don­nant la vie meurt. La mort, en vie, pom­pant la vie, tue. Et, ayant accom­pli son œuvre, meurt aus­si. Et meurt à une vie nou­velle. Ou plu­tôt à un nou­veau germe de la même et tou­jours même per­pé­tuelle vie. Orobouros, grand ennui cir­cu­laire du cycle clos qui, auto­phage, se dévore et se régur­gite ad nau­séam.

            Tous ces mots-là, n'étaient pas dans sa tête. Ils flot­taient, autour de son cœur, ils auréo­laient son cœur. Ils our­laient d'une fan­to­ma­tique lumière pâle son étoile dans son corps.

Extinction.

 

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