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Fermer les yeux afin de les ouvrir

Par | 2018-05-21T01:36:14+00:00 8 mars 2013|Catégories : Chroniques|

Frédérick Tristan nous avait habi­tués à de longs romans : Les éga­rés (en 1983) ou Stéphanie Phanistée (en 1997), des livres qui rap­pe­laient les grands romans russes du XIXème siècle finis­sant ou alle­mands de l’orée du XXème, ceux de Dostoïevski ou de Thomas Mann. Brèves de rêves – deux cents courts récits – pro­pose un tout autre rythme, un autre espace-temps, mais la sub­stan­ti­fique moelle demeure la même.

La fron­tière entre la veille et le som­meil s’est estom­pée, le réel et le songe coha­bitent et nous per­dons nos repères. Une parole d’André Breton pla­cée en exergue donne le ton : « Fermez les yeux afin de les ouvrir ». On retrou­ve­ra Breton, plus loin. Et lorsqu’il n’apparaît pas fran­che­ment, il lui arrive d’être pré­sent entre les lignes. Car l’état dans lequel se trouve la conscience du nar­ra­teur – l’auteur lui-même en fait, ou son double – cet état rap­pelle les expé­riences de Breton : l’écriture auto­ma­tique notam­ment.

Le pre­mier récit donne une petite idée du type de regard que l’on peut poser sur le monde, une fois les yeux fer­més : un regard d’enfant. Parce que les enfants voient der­rière le tableau noir une clai­rière, une forêt dans laquelle ils peuvent se réfu­gier. Leur ins­ti­tu­teur, lui, n’y a pas accès. Le nar­ra­teur a su gar­der une âme d’enfant : il s’émerveille devant les papillons, entend des voix… Il lui arrive un bon nombre de choses impro­bables en fait. Il croise sa mère : telle qu’elle était il y a soixante ans, durant la guerre. Elle porte deux lourdes valises, un havre­sac et, sur la tête, en équi­libre, une cais­sette en car­ton qui, je le sais, contient des albums enfan­tins que je lisais.

Qui connaît un peu l’auteur sait que cette vision-là est sans doute la sienne, son propre sou­ve­nir de l’exode. Quelques pages plus loin, il est ques­tion de la Meuse d’ailleurs. Un sou­ve­nir per­son­nel là encore. Frédérick Tristan a vécu dans l’est de la France (il est né en 1931 à Sedan). Mais sou­ve­nir et conte – ou mythe – ne font qu’un chez lui. Œdipe et le loup du Chaperon rouge sont des membres de sa famille.

Dans cet uni­vers, on fait des bonds ver­ti­gi­neux, le temps d’un bat­te­ment de cils, d’une forêt au com­par­ti­ment d’un train, d’une chambre à une salle de concert. L’ellipse est la règle. Elle se pro­duit par­fois au milieu d’une action, ce qui pro­voque une rup­ture, un dés­équi­libre. Toutes les carac­té­ris­tiques du rêve sont réunies. Le rêve a sa logique propre, dérou­tante.

On croise à la fin d’un récit un chef d’orchestre qui n’est autre que K, l’homme de Prague. Kafka occupe sans aucun doute une place impor­tante dans la filia­tion qui mène à Frédérick Tristan. Chez ce der­nier, comme chez Kafka – dans Le Procès ou Le châ­teau notam­ment – l’absurde appa­rent per­met sou­vent d’approcher et de dire la véri­té. Et par­fois de lan­cer, au pas­sage, un coup de griffes. Aux édi­teurs qui vendent des livres comme on ven­drait de la viande par exemple.

Le rêve est aus­si pure poé­sie. Les mots deviennent alors des images qui n’ont pas d’autre but que leur propre beau­té.

Plus loin, en contre­bas, c’est l’ultime maré­cage. N’y stag­nent que des cra­pauds des­sé­chés, des arbres cal­ci­nés, les vieilles amours aux doigts cou­pés. Je m’affûte grâce à l’instinct fol des spi­rales de l’orage.

Y a-t-il un sens caché dans ces quelques lignes ? Il nous échappe. Mais on sait que quelque chose vient d’être dit qui a pour nous toute son impor­tance. On ne se l’explique pas et on appré­cie que cela ne soit pas clair.

Si le rêve est sou­vent obs­cur – il est ques­tion de noces qu’on n’a pas pu célé­brer à cause d’un jar­din en friche dif­fi­cile à tra­ver­ser – il lui arrive aus­si d’être léger et joyeux. Madame Berthe rend visite au dor­meur affu­blée d’une per­ruque faite de sucre­ries et de rai­sins confits. Elle semble sor­tie du Pays des Merveilles, pour­rait être une amie du lapin blanc.

Ils sont nom­breux ceux qui, dans ce livre, rendent visite au nar­ra­teur – à l’auteur. Frédérick Tristan est deve­nu une sorte de vaste demeure où les vieux amis vont et viennent, puis s’aventurent ailleurs sans plus se sou­cier de cet hôte qui leur a offert le gîte et le cou­vert.

Mes per­son­nages s’échappent tou­jours. Ils pro­fitent de la nuit et se sauvent à légers pas de renard. Ils veulent vivre leur vie comme ils l’entendent. Ont-ils devi­né que c’est là mon plus vif désir ?

Mais lui aus­si s’échappe sans arrêt.

Les gen­darmes sont venus me visi­ter. Contrôle de rou­tine. Ils veulent être cer­tains que je suis bien là. « Il ne man­que­rait plus que vous nous jouiez la fille de l’air ! » Ils ignorent que, dès qu’ils auront le dos tour­né, et sans même quit­ter mon chez-moi, je repren­drai mon voyage pour le Zambèze – en com­pa­gnie de la fille de l’air, jus­te­ment.

Il s’invite chez Barbe-Bleue (et constate que ses sept épouses sont bien vivantes) ; il boit du cham­pagne en com­pa­gnie de Picasso, Braque, Duchamp et quelques autres à la Coupole…

Il arrive que les fêtes virent au cau­che­mar, que les autres convives le tournent en déri­sion par exemple. Mais le plus sou­vent l’humour contre­ba­lance l’angoisse.

À l’horizon de mes rêves éveillés se lèvent des soleils nou­veaux, des lunes, des comètes, et même, si je n’y prends garde, des créa­tures étranges toutes pétries d’une matière plus noire que la nuit.

Tout le livre de Tristan est, me semble-t-il, dans cette phrase. Car chez lui lumières et ténèbres vont de concert et, avec elles, l’amour et l’aversion, la joie et la peine, la vie et la mort. Pas éton­nant que ces courts récits fassent un grand livre. Chaque récit est l’une des pierres de la cathé­drale.

Tristan évoque sa propre mort à la fin de son livre. Et il tente de ras­su­rer les per­son­nages qu’il n’a pas convo­qués dans ses romans.

« Trop tard ! » disent-ils. Mais ils ont tort. Un autre les écri­ra.

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