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Par |2018-11-18T11:52:08+00:00 14 janvier 2015|Catégories : Chroniques|

 

Autour de Didier Cahen, Joëlle Gardes, Paul Pugnaud et Quine Chevalier

 

 

La qua­trième de cou­ver­ture de ce récent recueil pro­fond, authen­tique, de Didier Cahen donne le ton :

 

Vos sen­tiers ne sont pas bat­tus
On ne retranche rien, on n’ajoute pas
Tout est là invi­sible intact

 

Ce pour­rait être une défi­ni­tion de ce que Paul Vermeulen nomme, dans nos pages, « poé­sie des pro­fon­deurs », cette même poé­sie défen­due par Recours au Poème édi­teurs en une forte et récente col­lec­tion.

Et ceci :

 

Un vrai secret
de très ancienne
pré­sence
 

le verbe
on n’en a pas
idée
 

un feu de paille
 

Et le poème
qui accom­pagne
sa façon d’être
 

ou pas
 

Ces murs
avec leurs voix
 

Un petit mot
écrit
avec ses lettres
 

Un jeu d’enfant
nour­ri avec le temps
 

Des notes
venues
de la main gauche
 

Sa langue
qu’on aime
refroi­die
par la terre
 

Langue éten­due
langue
de petite ver­tu
 

La grâce
 

On s’en défend
à peine

 

Ces mots sont don­nés par Didier Cahen dans Les sept livres, recueil édi­té de fort belle manière par La lettre volée, dans ce grand pays de poé­sie qu’est la Belgique. Le poète est aus­si de ces hommes/​poètes géné­reux, c’est-à-dire capables de tour­ner leur regard vers l’autre poète, ce que Cahen fait régu­liè­re­ment dans les pages du Monde. Ce n’est pas le plus impor­tant en appa­rence, mais c’est… impor­tant tout de même pour qui sait, au plus pro­fond de lui, qu’il n’est pas de poème ni de poète sans géné­ro­si­té sin­cère. Chacun aura com­pris ce que l’auteur de ces lignes est en train d ‘écrire. On lira Didier Cahen ici, en ce recueil, et ce fai­sant on lira un poète impor­tant, on ira alors sans doute plus loin, à la décou­verte de son œuvre, consé­quente depuis le pre­mier recueil de 1978, et on le retrou­ve­ra, dans quelques mois, avec des poèmes inédits dans les pages de notre revue.

Didier Cahen, Les sept livres, La lettre volée, 200 pages, 2013, 23 €.

 

 

Nos lec­teurs connaissent les tra­vaux de Joëlle Gardes, dont nous aimons à défendre la poé­sie et l’écriture sur la poé­sie. Poète, roman­cière, tra­duc­trice, poète agis­sante en revues, dans Phoenix par exemple, Joëlle Gardes est aus­si uni­ver­si­taire et cri­tique, on lui doit par exemple l’édition des cor­res­pon­dances de Saint-John Perse avec Paulhan (figure édi­to­riale tuté­laire à nos yeux) et Caillois (que cha­cun gagne­rait à lire/​relire en cette époque trouble) chez Gallimard. Trois figures qui, au sein de Recours au Poème, ne sont pas ano­dines. La poète nous offre, avec Sous le lichen du temps, un double ensemble (Jardins de toute sorte ; Gouttes et lignes de temps) qui fina­le­ment n’en est qu’un (de mon point de vue). Des poèmes en forme de proses poé­tiques, accom­pa­gnés de belles pho­to­gra­phies de Patrick Gardes. Le volume s’ouvre ain­si :

 

« De mes bras, j’ai entou­ré le tronc du vieil arbre et j’ai appuyé ma joue sur son écorce rugueuse. Immobile, j’ai ten­té de per­ce­voir la cir­cu­la­tion de la sève, le che­mi­ne­ment des racines nour­ri­cières et l’avancée tran­quille du temps. »

 

Je tiens que l’on devient poète au moment même où, posant la main sur l’arbre, mur­mu­rant avec lui, avec sa pen­sée inté­rieure, l’on sai­sit ces mots de la poète : « l’avancée tran­quille du temps ». Car le poète se tient devant le pré­ci­pice des temps quan­ti­fiés, s’en attriste et s’en amuse tout à la fois, sachant com­bien l’inscription de l’être est his­to­riale et non his­to­rique. Comme l’arbre et la pierre. Tout le reste passe, le pré­sent, comme toutes les névroses, et cha­cun des humains vivant/​créant ces pré­sents /​ névroses. Demeure cette tran­quilli­té du temps qui suit son cours, sans nous, et ce qui en fait l’essence pro­fonde : le Poème.

Ce même poème d’ouverture qui se pro­longe ain­si :

 

« J’aurais vou­lu que la terre me retienne, que je devienne miné­ral et végé­tal pour vivre de la vie mys­té­rieuse des choses qu’on croit inertes. ».

 

Car la mémoire de l’arbre, celle du monde, et la nôtre forme le métis­sage d’une même étoile. Nous sommes cette uni­té-là, récon­ci­liée, celle-là même qui, à mes yeux, forme Poème. La poé­sie de Joëlle Gardes remet son lec­teur à l’ordre, le long d’un axe ver­ti­cal, et cette force retrou­vée est un sacré cadeau offert par les mots de ce très beau livre. « Alors je suis deve­nue arbre, je suis deve­nue jar­din », écrit la poète.

 

Joëlle Gardes, Sous le lichen du temps, édi­tions de l’Amandier/poésie, 58 pages, 2014, 14 €

 

La poé­sie de Paul Pugnaud connaît un regain d’intérêt grâce à l’attention et au tra­vail d’Olivier Rougerie, de Sylvie Pugnaud, et d’un petit groupe de per­sonnes ou lieux, petit groupe auquel Recours au Poème a la pré­ten­tion sereine d’appartenir. Pugnaud est un poète fon­da­men­tal, en tant que poète, bien sûr, mais aus­si, pour nous, en tant qu’inspirateur de l’action poé­tique que nous menons ; non du fait de ses propres actions en terres de poé­sie, plus sim­ple­ment du fait de sa poé­sie. Et c’est déjà beau­coup. Il est des poètes que l’on ren­contre, et ils ne sont pas si nom­breux, finis­sant par for­mer une famille poé­tique vivant en nous. La poé­sie de Paul Pugnaud vit en nous. Une influence, en somme. Et cette influence, sur et en nous, René Depestre l’exprime, sans le savoir, dans son impor­tante pré­face don­née à l’édition de ce recueil d’inédits chez Rougerie, Les jours pul­vé­ri­sés : « J’appris de lui qu’on peut être un homme de haute fra­ter­ni­té tout en se tenant éloi­gné de l’activité syn­di­cale et de l’idée de révo­lu­tion. De même, le refus de l’anecdote et des faits divers, le dédain du roman­tisme, peuvent, sans dan­ger pour l’identité du poète, assu­rer le triomphe des seules valeurs har­mo­niques du cos­mos. C’est ce qui dis­tingue essen­tiel­le­ment l’esthétique aus­tère de Pugnaud des nom­breux cou­rants poé­tiques qui ont jalon­né le 20e siècle. Une impor­tance pré­pon­dé­rante y est accor­dée aux quatre élé­ments des anciens : l’air, l’eau, le feu, la terre. »

Comment ne serions-nous pas d’accord avec cette lec­ture de Depestre ? Lorsque nous lisons cela :

 

J’arrête les défer­le­ments
Des eaux des rocs et de la Terre
Un cri suf­fit pour aler­ter
Le veilleur aux aguets
Les vagues héris­sées observent
Le rythme du vent qui pour­suit
L’éternité d’un ins­tant

 

Regain d’intérêt pour la poé­sie de Paul Pugnaud disions-nous. Cela se lit au fil des pages de notre revue ici ou encore ici, mais éga­le­ment, récem­ment, en ouver­ture de l’un des der­niers numé­ros d’Arpa ou encore dans un dos­sier d’un récent numé­ro de la revue Les Hommes sans épaules. La poé­sie de Paul Pugnaud revient dans la lumière et c’est une excel­lente nou­velle. Ce regain se per­çoit aus­si avec l’exposition consa­crée au poète par le centre Joë Bousquet, que l’on peut visi­ter jusqu’au mois de mars.

L’ensemble de la poé­sie de Paul Pugnaud est dis­po­nible aux édi­tions Rougerie, ce simple fait dit beau­coup sur ce qu’est la pro­fon­deur et l’importance de cette œuvre. Une œuvre majeure que l’on ne peut qu’engager tout amou­reux de la poé­sie à décou­vrir – si ce n’est pas déjà fait.

Paul Pugnaud, Les jours pul­vé­ri­sés, pré­face de René Depestre, édi­tions Rougerie, 86 pages, 2014, 13 €

 

Quel objet/​livre ! De toute beau­té, cet Au babil de lumière signé Quine Chevalier. Beauté du livre/​objet, beau­té et force des textes. 20 poèmes accom­pa­gnés de 9 gra­vures excep­tion­nelles de Florence Barbéris, édi­té sur Rivoli Ivoire, dans un for­mat ver­ti­cal peu habi­tuel où poèmes et gra­vures, ran­gés dans un étui/​pochette, se déplient.

 

Enfoui au fond du temps
dans la résine d’une trace
le pre­mier songe que tu frottes
au matin sur la buée.
 

Au fond du temps et de la nuit
pliée aux quatre coins
 

elle brille
dans un mou­choir de cendres,
l’ombre.

 

« Aux lèvres itinérantes/​ la source tremble », ce « babil de lumière » est un livre de haute poé­sie, de grande poé­sie. Un chef-d’œuvre, au sens que donnent à ce mot les com­pa­gnons du Devoir.

 

Une seule fois
sur­gi d’un ailleurs
l’or
dans le soleil
 

La voix de Quine Chevalier, rare, pré­sente en peu de revues (La main mil­lé­naire par exemple), s’installe cepen­dant dou­ce­ment. Comme toutes les vraies voix /​ voies du Poème.

Quine Chevalier, Au babil de lumière, gra­vures de Florence Barbéris, Les Cent Regards, 2014, np, prix non indi­qué. Adresse de l’éditeur : 60 impasse Ermengarde. 34090 Montpellier.

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