> Fin du situationnisme poétique passif

Fin du situationnisme poétique passif

Par | 2018-02-25T10:32:26+00:00 5 novembre 2014|Catégories : Chroniques|

 

Il y a comme le bruis­se­ment d’une forte et belle rumeur : poé­sie, poètes et poème sont de retour. La rumeur est à la fois vraie et fausse. Vraie car, en effet, l’époque sent clai­re­ment com­bien recou­rir au poème, aux poètes et à la poé­sie devient une néces­si­té évi­dente et exis­ten­tielle. C’est un des che­mins creu­sés par Heidegger, lequel ne fit rien d’autre que cela : creu­ser le sillon de che­mins pos­sibles. Fausse car, en dépit des appa­rences, le retrait du poème, des poètes et de la poé­sie, retrait, recul et cete­ra, dont on nous rebat les oreilles ne sont que cela : une appa­rence. Il n’y a pas « retour ». Et nous n’avons jamais ces­sé de mar­cher en direc­tion du Mont Analogue. Il y a poé­sie, poètes et poème. La chose est dan­ge­reuse et mena­çante. C’est pour­quoi l’apparence trompe : le poème ne peut qu’effrayer, en son réel ori­gi­naire. Nous sommes des êtres humains et cela fait de nous des hommes/​poèmes. L’homme est poème. Et le poème est homme. Si tel n’était pas le cas, l’époque dans laquelle nous sommes, celle de l’acmé de ce que le phi­lo­sophe Dominique Janicaud appe­lait « la Puissance du ration­nel », dans un essai au titre épo­nyme qui méri­te­rait de reve­nir sur le devant de la scène[1], cette époque ne tra­vaille­rait pas autant à vou­loir main­te­nir la poé­sie, les poètes et le poème under­grund. Ici, au cœur de l’extension illu­soire du ration­nel, au creux du faux deve­nu appa­rence du vrai, tout ce qui est révolte par essence devrait être exclu dans les sou­bas­se­ments de l’indifférence. Il semble pour­tant que le lieu d’indifférence dans lequel le ration­nel en tant que Puissance, en son acmé − la prise de pou­voir appa­rente du tout de la vie et de nos vies par la « méthode » cal­cu­lante, tech­ni­ciste, dans ses trois siècles d’efforts pour impo­ser un simu­lacre de réa­li­té −, que ce lieu soit lieu assour­dis­sant. Comment pour­rait-il en être autre­ment ? Aucune image du réel ne peut rendre absent le silence bruis­sant qu’est par nature le poème. Le simu­lacre de la Puissance du ration­nel, une « puis­sance » par nature cal­cu­lante, métho­dique, méga-tech­ni­cienne, arrai­son­nante, n’a d’autre réa­li­té que celle que l’on veut bien lui accor­der volon­tai­re­ment. À chaque ins­tant où un seul poème est lu, où que ce soit, par un être humain homme/​poème, la Puissance du ration­nel s’écroule comme un châ­teau de cartes ou une vague URSS gri­ma­çante. Car, à l’évidence, sauf céci­té, consciente ou non, per­sonne ne peut main­te­nant pré­tendre que la Puissance du ration­nel et sa « métho­di­sa­tion » outran­cière de l’ensemble de nos vies est le réel pro­fond. C’est de cette illu­sion dont nous souf­frons encore, pour­tant, même si les indices mon­trant que la porte est de nou­veau ouverte abondent : cette croyance, que dis-je, cette « foi » pra­ti­que­ment reli­gieuse et dog­ma­tique en une rai­son triom­pha­liste et tota­li­sante, ce que le phi­lo­sophe nom­mait jus­te­ment « Puissance du ration­nel ». Pourtant, nous avons la réa­li­té bien en face, sous les yeux, cette réa­li­té rai­son­nante contre laquelle le poète René Daumal appe­lait, en 1940, à la « guerre sainte » inté­rieure, pas à la guerre, pas à la guerre « sainte » au sens des malades men­taux qui tentent d’imposer leurs dogmes hys­té­riques, poli­tiques et tota­li­taires, au tout autre qu’est cha­cun de nous, non, la « guerre sainte » inté­rieure, c’est-à-dire le réel pro­fond en tant qu’il est le réel véri­table : le poème. C’est bien d’un recours dont il s’agit, recours contre l’illusion de l’existence même d’une Puissance du ration­nel qui serait le réel du monde. Cette image/​simulacre du réel est une « évi­dence absurde », pour reprendre les mots de René Daumal. Pourquoi ? La réponse est dans ce que nous vivons actuel­le­ment : un monde et un réel que nous pen­sons et jugeons fon­dés sur le ration­nel, un ration­nel dont la puis­sance, laquelle n’est pas la rai­son en tant que telle mais la rai­son en tant que déve­lop­pe­ment dévo­rant, construi­rait le pos­sible de notre vie pré­sente et, sur­tout, de notre vie future – en tant qu’espèce. Cette puis­sance du ration­nel est deve­nue elle-même pro­pre­ment irra­tion­nelle sans que nous sem­blions nous en aper­ce­voir. La rai­son n’est pas la folle du logis mais l’expression de sa Puissance ration­nelle est deve­nue cette même folle du logis. Ce qui doit fon­der en rai­son le réel de nos vies, et l’organisation de ces mêmes vies dans le tout de la vie, cela sombre dans un incon­trô­lable chaos, au point que ce réel et nos vies, toute la vie et tout le réel, sont annon­cés comme voués à dis­pa­raître. Au point que, à ce dis­pa­raître nous devrions apprendre à nous adap­ter. N’est-ce pas là signe de folie plu­tôt que de rai­son ?

S’agit-il pour autant de paraître anti-ratio­na­liste ? Bien sûr que non. Seul celui qui vou­dra lire cela, avant même de com­men­cer à lire ce texte, lira une bêtise de cette sorte. Car la folie serait la même. Un revers de la même médaille. D’autres métaux pesants. Il s’agit sim­ple­ment de dire ceci : nous ne pou­vons et ne pour­rons plus faire abs­trac­tion d’aucune des réa­li­tés qui com­posent le réel com­plé­men­taire de l’humain que nous sommes, pas plus la rai­son que le poème, pas plus le logos que la parole mythique. Nous sommes cet être-, situé ici, à la join­ture de la raison/​Logos et du poème. L’oubli appa­rent de cette situa­tion du réel que nous sommes est très pré­ci­sé­ment la dou­leur dans laquelle nous avons actuel­le­ment vie. N’est-il pas temps de renaître en tant que ces êtres en vie que nous sommes par nature ? Un simple regard éton­né, lan­cé au simu­lacre de la Puissance du ration­nel suf­fi­ra à l’évanouir, dans une « guerre » qui, si elle est « sainte », ne sera en aucune façon « reli­gieuse ». Car il n’est nul besoin d’en appe­ler au dog­ma­tique reli­gieux, pas plus qu’à n’importe quel dog­ma­tique ratio­na­liste, pour vivre le sacré du réel de ce poème que nous sommes, nous, les Hommes. Ni pour rendre le poème aux hommes − ce poème que l’on ten­ta de nous voler.        

 


[1] Dominique Janicaud, La Puissance du ration­nel, Gallimard, Bibliothèque des Idées, 1985.