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Grenier du Bel Amour (12)

Par |2018-12-17T06:42:16+00:00 21 juin 2014|Catégories : Chroniques|

 

Vers la dernière des glaces.

 

 

Nous n’en avons jamais ter­mi­né de redé­cou­vrir le génie de Dante.

Et il est pro­fon­dé­ment satis­fai­sant, de ce point de vue, après la publi­ca­tion de son œuvre par la Pochothèque chez Hachette, sa paru­tion dans la col­lec­tion de la Pleïade, la tra­duc­tion inté­grale de la Divine Comédie à l’Imprimerie Nationale, la récente tra­duc­tion en poé­sie Gallimard, d’avoir accès  à la pre­mière par­tie de cette der­nière dans la col­lec­tion de la Petite Vermillon aux édi­tions de la Table Ronde.

Autant dire que nous sommes confron­tés là aux cercles de l’Enfer tels que nous les rend le poète d’origine belge William Cliff.

Dans une volon­té clai­re­ment affir­mée de nous rendre le texte faci­le­ment acces­sible en le débar­ras­sant « des noms inutiles ou des réfé­rences fas­ti­dieuses ». Et il est bien vrai que, par­fois, Dante pou­vait se révé­ler rébar­ba­tif par ses allu­sions à ce qui était cer­tai­ne­ment évident pour ses contem­po­rains, mais pou­vait nous sem­bler étran­ge­ment loin­tain.

Qu’on se ras­sure, pour­tant ; l’édition qui nous est ici pré­sen­tée est bilingue – et il suf­fit de se repor­ter aux ter­cets d’origine pour retrou­ver, éven­tuel­le­ment, tout de ce qu’on a vou­lu ain­si nous épar­gner.

On ne peut nier, d’autre part, que cette « idéo­lo­gie » de l’Enfer soit pro­fon­dé­ment mar­quée par les thèses de l’Eglise médié­vale : on y trouve ain­si, suc­ces­si­ve­ment, tous ceux qui ont suc­com­bé à ce que l’on consi­dère alors comme les péchés capi­taux, et les « sodo­mites » y appa­raissent, par exemple, au troi­sième étage du sep­tième cercle, en com­pa­gnie des usu­riers, après les « rebelles contre Dieu » (ou, tout du moins, ceux que l’on tient pour tels), et avant, dans le cercle sui­vant, les « simo­niaques » et les « devins ».

Sommes-nous sûrs que, aujourd’hui, nous aurions de ces vues-là ?

On ne peut tou­te­fois s’empêcher de rele­ver que la des­crip­tion (et donc le texte cor­ré­la­tif) se fait de plus en plus pré­cise et cir­cons­tan­ciée à mesure que l’on s’approche du repaire du Diable, comme si le péché s’aggravait d’autant plus que l’influence sata­nique se pré­cise.

Ou alors, de fait, plus on s’avance dans la décou­verte de fautes « innom­mables », plus il est besoin de les détailler et d’en dres­ser un  impi­toyable tableau, et plus on a la pres­cience du « prince de ce monde » qui se tapit dans son lac de glace ?

Car c’est bien une chose à rele­ver : contrai­re­ment à notre ima­gi­na­tion cou­tu­mière, Lucifer, l’archange déchu, ne se com­plaît pas dans d’inextinguibles incen­dies, mais il est le maître du froid le plus insup­por­table.

Oh ! Je sais bien : on pour­ra tou­jours arguer que, dans la sen­sa­tion que nous en avons, « la glace brûle », mais il faut bien avouer que ce n’est quand même pas la même chose que de décou­vrir le Diable au milieu des flammes ou se his­sant à demi d’une éter­nelle gelée :

 

   « là l’empereur du règne de dou­leur,
Le torse à moi­tié sor­tant de la glace,
Se mon­trait dans sa mons­truo­si­té »

 

Et c’est une repré­sen­ta­tion qui aura long­temps cours ! Il suf­fit de se sou­ve­nir de ce que, au XVII° siècle encore, celui que nous tenons pour le fon­da­teur des sciences modernes et le pre­mier des ratio­na­listes, c’est-à-dire, nom­mé­ment, Galilée, consa­cre­ra de très savants cal­culs à ten­ter d’évaluer la tem­pé­ra­ture de cette glace…

Sans oublier que les « péchés » ont par­fois de très étranges attraits – mal­gré de qu’il est conve­nu d’en pen­ser et d’en décrire : il est impor­tant, me semble-t-il, de relire entre autres tout le dia­logue de Dante avec Francesca da Rimini (dans le cercle des « luxu­rieux »), pour consta­ter l’intense nos­tal­gie qui s’en dégage, comme la « ten­ta­tion » de l’amour fou est quelque chose de pré­gnant (la Vita Nuova n’est pas très loin !), et comme la poé­sie qui s’en dégage atteint qua­si­ment au sublime :

 

   « Un jour, par plai­sir, nous lisions tous deux
Comment Lancelot tom­ba amou­reux :
Nous étions seuls et ne soup­çon­nions rien.

   Plusieurs fois nos  yeux ces­sèrent de  lire,
Nos visages chan­gèrent de cou­leur
Mais ce qui nous vain­quit sur­tout ce fut

Quand nous lûmes que le sou­rire aimé
Fut embras­sé par ce fameux amant :
L’homme à qui je suis ici enchaî­née

   Du coup me bai­sa la bouche en trem­blant.
Vous connais­sez l’auteur de cet ouvrage,
Nous n’en lûmes pas alors davan­tage… »

 

 

Oui, par delà les siècles qui ont pas­sé, par delà bien des juge­ments très dif­fé­rents, par delà la diver­si­té des idéo­lo­gies régnantes, comme il est bon d’en reve­nir à celui qui fut l’un des plus grands poètes de notre conti­nent, et quelle heu­reuse ini­tia­tive que de nous en don­ner à lire l’essentiel dans une ver­sion à laquelle nous pou­vons avoir, intel­lec­tuel­le­ment, accès sans la moindre dif­fi­cul­té !

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