> Hommage à Lydia Claude Hartman, poète de la ferveur

Hommage à Lydia Claude Hartman, poète de la ferveur

Par | 2018-05-25T10:41:14+00:00 15 mars 2013|Catégories : Essais|

 

                           Les endor­mis vivent cha­cun dans leur monde.
                           Les éveillés ont un monde com­mun.

                                                                         Héraclite

 

   Claude Hartman, pseu­do­nyme de Lydia Eskenazi de Toledo, a quit­té ce monde sans bruit pen­dant son som­meil, comme s’évapore l’essence d’une rose. C’était la nuit de Noël 2012, à Neuilly où elle rési­dait depuis long­temps. Un dia­bète l’avait affai­blie. A près de quatre vingt dix ans, le cœur de ce poète sub­til, trop dis­cret, avait ces­sé brus­que­ment de battre.

   Lycéenne, j’avais quinze ans lorsque je connus cette  « soeur aînée », à Paris. Nos poèmes com­men­çaient à être publiés dans des revues. Nous brû­lions du même feu dévo­rant pour la poé­sie, jusqu’à sa dis­pa­ri­tion. Mais cette flamme ne peut s’éteindre.

   Nous fré­quen­tâmes pen­dant long­temps les mêmes cercles poé­tiques, au Quartier Latin. Nous pou­vions y côtoyer Jean Follain, André Marissel et Jean Dif qui, comme Lydia, allait faire ses débuts aux Cahiers de Rochefort avec La voix publique, etc… Gaston Criel, aus­si – qui avait fait lire mes poèmes à François Augiéras, rue Bonaparte, où il l’hébergeait, et qui me le pré­sen­ta sur un banc du square Saint-Julien-le-Pauvre, près de Notre-Dame (C’était sous les fenêtres du bureau de mon père, l’un des pre­miers pion­niers des oeuvres sociales. Il publia en 1959 Le Voyage des Morts d’Augiéras, alors refu­sé par­tout).

   Nous étions assi­dues aux réunions de Marguerite Grépon, poète et roman­cière, Cette « grande dame », tou­jours à l’écoute ami­cale, avait fon­dé en 1953 la revue Ariane, Cahiers fémi­nins. Son propre cercle, Le Radar, dans le sous-sol d’un café proche de la fon­taine Saint-Michel, atti­rait sur­tout des poètes : Maurice Fombeure, Angèle Vannier, Jean Vodaine, Charles Le  Quintrec.  Mais on pou­vait aus­si y croi­ser Marguerite Duras ou Catherine Paysan.

   Avec Lydia, nous étions insé­pa­rables. Nous par­ta­gions les mêmes rêves et notre reli­gion du thé. Nous échan­gions manus­crits, adresses, livres, disques et car­nets. Nous aimions y reco­pier des pas­sages de nos poètes pré­fé­rés : Rilke, Pierre Reverdy, Saint-John Perse, Patrice de la Tour du Pin, etc. Nous lisions aus­si La pesan­teur et la grâce de Simone Weil, Les nour­ri­tures ter­restres d’André Gide, Le rivage des Syrtes de Julien Gracq et Un musée au Sahara  de François Augiéras, alors incon­nu, mais que venait de saluer Yves Bonnefoy dans Les Lettres fran­çaises.

   Lors de nos immer­sions dans le petit monde lit­té­raire d’alors, nous nous fai­sions sou­vent remar­quer, sans le vou­loir, par notre réserve, notre com­pli­ci­té ou bien nos gaffes monu­men­tales, qui déclen­chaient par­fois exclu­sions ou fous rires. Un de nos édi­teurs, René Leuck, un peu voyeur et per­vers, nous avait sur­nom­mées « Les curieuses demoi­selles ».

    Ravissante, Lydia était petite, très menue, les yeux de braise, les che­veux courts, bruns et bou­clés, tou­jours vêtue d’un chan­dail et d’un pan­ta­lon noir. Mère de deux enfants, à plus de trente ans, elle parais­sait en avoir à peine dix huit.

   D’origine séfa­rade espa­gnole, c’était un elfe, un andro­gyne intem­po­rel dont la grâce ambi­guë, incons­ciente, frap­pait ceux qui l’approchaient. Bien que très incar­née, espiègle et gour­mande des êtres et des belles et bonnes choses, cet être inso­lite ne vivait – à part ses enfants – que pour la poé­sie, son Eden dans un océan d’épreuves. (Entre autres, je l’appris bien plus tard, elle pre­nait soin d’un jeune frère han­di­ca­pé, ten­dre­ment aimé, qui décé­da en 1984.)

   Lydia sem­blait venir d’ailleurs. Ce qui me sédui­sit, d’abord, c’est sa sim­pli­ci­té, sa spon­ta­néi­té et sa voix,  juvé­nile, douce et cha­leu­reuse, qu’elle conser­va jusqu’à la fin de ses jours.

   Derrière le carac­tère enjoué se cachait une sphinge à l’immense culture, insa­tiable de lit­té­ra­ture, d’art, de musique, de spi­ri­tua­li­té, etc. Toutes les phi­lo­so­phies, toutes les civi­li­sa­tions la fai­saient vibrer.

   Qui aurait devi­né qu’elle était aus­si assoif­fée de Connaissance ? Il fal­lait beau­coup insis­ter pour qu’elle se dévoile. C’est ain­si qu’elle me fit décou­vrir le poète et phi­lo­sophe sou­fi Mohammad Iqbal, né en Inde du Nord, à la fin du XIX° siècle. Elle le cite en exergue dans Le jar­din lumi­neux :

               Que chaque atome de ma cendre
               Soit un cœur inquiet.

   Engagé dans l’action, au Pakistan, ce poète consti­tuait pour elle  l’archétype de l’Homme vrai.

   « Sa vie fut un com­bat contre la pau­vre­té, le défai­tisme, la fata­li­té détour­née de son vrai sens, l’esclavage des peuples et le racisme. »

    Une des devises de Lydia était : L’Eveil. Aérienne de nature, elle se tenait par­fois à une telle alti­tude qu’on aurait, fugi­ti­ve­ment, pu la croire faite d’une sub­stance céleste.

   Autres aspects de Lydia, que j’appelais ma lucide trans­lu­cide : son farouche refus de tout com­pro­mis, sa ten­dresse, sa géné­ro­si­té, sa dis­po­ni­bi­li­té, son indul­gence pour tous les êtres, même les plus cor­rom­pus, et son esprit de sacri­fice.

   Après son divorce, elle renonce à rejoindre la Turquie, sa terre natale, pour y épou­ser l’homme qu’elle aime. C’est un écri­vain d’Istanbul avec lequel elle vivait aupa­ra­vant, à Neuilly, avec sa fille cadette. Comment  éloi­gner de sa famille son trop jeune enfant ? Elle mon­naie ses tra­duc­tions, puis elle se consacre à la lit­té­ra­ture.

 ***** 

   Pour sa bio­gra­phie, nous emprun­tons quelques élé­ments d’un résu­mé paru sur le site Poésie éro­tique.

http://​www​.poe​sie​-ero​tique​.net/​L​y​d​i​a​C​l​a​u​d​e​H​a​r​t​m​a​n​.​h​tml

   Lydia Eskenazi de Toledo naît le 23 juin 1923, à Constantinople. Son grand-père, Marcos de Toledo, natif d’Andrinople, s’était fixé à Nice. Elle fait ses études secon­daires à Cannes, pour demeu­rer cachée, en zone libre. Elle accom­pagne par­fois son père, dia­man­taire et joaillier,  dans des voyages, au loin. A vingt ans, elle  épouse un brillant élève archi­tecte, auquel elle donne rapi­de­ment une fille. Quelques années plus tard, une seconde fille voit le jour.

    Son pre­mier recueil de poèmes est publié aux Cahiers de Rochefort en 1954 – tan­dis que le mien, Soifs, paraît aux édi­tions N.E.D. Encouragée par Gaston Bachelard, Pierre Reverdy, René Char, etc., elle publie suc­ces­si­ve­ment, de 1955 à 1959, Le petit homme en noir (Ed. Ned), Le feu courbe (Ed. José Millas-Martin), Rumeurs et Nocturnes (Ed. Lescoët).

   Elle détruit ses manus­crits en 1960, à la suite d’un divorce qui la laisse avec peu de res­sources – d’autant plus que sa famille vient de subir des revers de for­tune.
Elle  élè­ve­ra seule sa fille cadette, mal­gré les dif­fi­cul­tés maté­rielles.

   Modèle de tact, Lydia n’y fait jamais allu­sion. Mais der­rière les choses tues, on per­çoit une jeu­nesse dorée, une édu­ca­tion raf­fi­née, fleu­rant bon l’eau de Chypre et les fastes du samo­var.

   D’apparence fra­gile, elle conserve un cœur d’enfant. Elle se tourne l’avenir, avec « un désir souf­frant  de com­prendre le monde. »

   Elle publie aux édi­tions Droz, en 1969 et en 1973, deux études sur Diderot, à pro­pos de sa cor­res­pon­dance avec Sophie Volland. Puis, com­mence le cycle de poèmes du Dieu secret en huit tomes, sous le nom de Lydia Claude-Hartman,  (de 1973 à 1991) : Le dieu secret, Là où volent les tombes, L'heure inex­plo­rée, Le fleuve de verre, Eveillé végé­tal, Caillou s'allume, Errance et Racines, Le jar­din lumi­neux (chez trois édi­teurs : Millas-Martin, Arcam et Les Cahiers de l'Arbre, chez Jean Le Mauve.)

   Fin 1991 paraît Le jar­din lumi­neux, sep­tième et der­nier tome du Dieu secret. Il est dédié par Lydia à un mys­té­rieux Bernard. C’est son jar­din secret. Seuls de très rares intimes savent alors qu’il s’agit du fils, issu d’un pre­mier mariage, d’un homme poli­tique de gauche (1907-1982). Son père,  célé­bri­té connue pour sa droi­ture, est l’amour impos­sible qui  ins­pi­rait Lydia depuis des années. Bernard meurt en décembre, cette année-là.

   Je pos­sède l’exemplaire que Lydia s’apprêtait à lui envoyer. Elle tra­ça à la main, près de son nom, une fine croix. La dédi­cace pré­cise :

   Pour Bernard M.F. (nom en toutes lettres), décé­dé avant de rece­voir ce recueil. Ses parents, Pierre et Lily, impul­sèrent le cycle du « dieu secret ».

  
    Après le deuil, elle étu­die lon­gue­ment la vie de Richard Wagner. Puis com­mence une ami­tié pas­sion­née avec l'ancienne actrice, roman­cière et muse Renée Saint-Cyr, une âme sœur, ou plu­tôt une mère,  qui réside à Neuilly, et qui publie, elle aus­si. Son affec­tion lui fait décou­vrir la richesse inté­rieure de Lydia. Elle lui dédie deux recueils de poèmes, sous le nom de Claude Hartman : Elle, l'exil et le refuge (Ed. Arcam, 2003) sous le signe de Théodore Monod : « Il faut être nomade pour trou­ver Dieu »), et Autopsie d'un exil (Revue des Amis de Thalie, 2004).

   Leur suc­cède un essai, gor­gé de poé­sie, Renée Saint-Cyr, une énigme solaire (Ed. ABM, 2007 et 2009).

    Critique lit­té­raire, éprise de per­fec­tion, Lydia col­la­bore à la revue catho­lique Résurrection, créée en 1956 par Monseigneur Charles, aumô­nier de la Sorbonne et fon­da­teur du Centre Richelieu. Elle en dirige le numé­ro 23, en 1983.

   Elle par­ti­cipe aus­si à la revue Création créée en 1971 par  Marie-Jeanne Durry, qui consa­cra les der­nières années de sa vie à  ras­sem­bler autour d’elle de pres­ti­gieux noms de la poé­sie, de la phi­lo­so­phie et de l'Université. (Née en 1903, Marie-Jeanne Durry avait été la pre­mière femme élue pro­fes­seur de lit­té­ra­ture fran­çaise à la Sorbonne, avant de deve­nir direc­trice de l'École nor­male supé­rieure de Sèvres.)  Lydia pour­sui­vit  avec le poète uni­ver­si­taire Marie-Claire Bancquart, qui diri­gea les der­niers numé­ros de cette revue à par­tir de 1981.

    Citons aus­si la revue Intermuses, où Lydia publia Les grands cou­rants de la Poésie actuelle. (N° 8. 1980). Poète injus­te­ment oublié, né en   l914, Irène de Saint-Christol ani­mait un club de poé­sie, Place du Châtelet. Dans sa revue, dont elle assu­ra l’édition en tota­li­té, se côtoyèrent de 1978 à 1986, poètes, écri­vains, peintres, phi­lo­sophes et scien­ti­fiques renom­més. 
    Claude Hartman nous laisse de  nom­breux  ouvrages à paraître ou en pré­pa­ra­tion : un  roman (Lui-même et ses doubles), des poèmes,  des nou­velles et des essais – dont un, aus­si flam­boyant que docu­men­té, sur Mathilde Wesendonck, l’inspiratrice  de Richard  Wagner, pour  Tristan et Isolde
et pour les Wesendonck lie­ders, sur des poèmes de l’aimée. D’après l’auteur, il s’agit plu­tôt d’une rêve­rie : Entre mal d’enfer et pâmoi­son d’ange. 
      L’amour, la nature, l’exil, la mort, le sacré, l'au-delà sont très pré­sents dans son œuvre. Une oeuvre secrète, dépouillée,  à déchif­frer à rebours. Poésie des pro­fon­deurs où "on se perd dans la rêve­rie", écrit Gaston Bachelard, dans une lettre : « Il y a tant de secrets dans vos poèmes ! On les relit,  on s’interroge. A chaque lec­ture, on reçoit de nou­velles réponses. »

   Tenter de dire le mythe en clair serait chimérique.Autant vou­loir expli­quer la poé­sie. La poé­sie n'est pas la fable des non-ini­tiés. Elle est la vie même, ôtée à la glu du temps quo­ti­dien. (Eveillé végé­tal. Lydia Claude Hartman)

   Personnellement, je suis encline à pen­ser que, bien avant la fin de sa vie, mon amie avait trou­vé sa divi­ni­té inté­rieure. Elle n’approuverait pas que je le divulgue.  Pardon. Mais, aus­si­tôt après qu’elle ait quit­té son enve­loppe ter­restre, je reçus, ain­si que ceux qui l’aimaient, des signes tan­gibles qui ne trompent pas – sur­tout de la part d’une medium qui avait tant explo­ré le domaine de l’invisible.

   Suivons-la, dans le temps immense qui ne lui est plus comp­té. A pré­sent, son âme est si proche, si légère, que ses pages semblent prêtes à s’envoler, comme plumes d’anges de la Renaissance. 

Eléments recueillis par Francesca Y. Caroutch

 

 

 

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