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Hommage à Remo Fasani

Par |2018-08-15T19:16:42+00:00 9 février 2013|Catégories : Essais|

De Remo Fasani, il y a fort peu de choses à savoir. Fort peu de choses à savoir, et beau­coup à apprendre. Toute dis­pa­ri­tion donne à la vie de se déployer comme un ensei­gne­ment : la mesure est redou­table, parce qu’il arrive le plus sou­vent qu’il n’y ait rien du tout à apprendre, ou, au mieux, rien qu’on ne sache déjà, avec sa pau­vre­té de gri­saille, répé­ti­tive et infi­nie comme la condi­tion com­mune. On a éprou­vé à maintes reprises la tris­tesse des céré­mo­nies funèbres : non pas seule­ment parce que l’absence est dif­fi­cile (qu’une vie soit aimée pour elle-même veut sim­ple­ment dire qu’elle est au sou­tè­ne­ment de la sienne propre), mais parce que, la plu­part du temps, l’existence s’est repliée sur soi, tau­to­lo­gique, muette et vide, et sans issue — au moins pour ceux qui res­tent en vie. Et l’on ne sait pas quoi faire de ce fige­ment sou­dain, et peut-être de cette sté­ri­li­té ; au fond, per­sonne n’en veut. Il faut les remettre en d’autres mains. La foi, ou la confiance, sert à cela ; in manus tuas com­men­do spi­ri­tum eius. Il y a plus sou­vent à pleu­rer de l’insignifiance des vies que du tra­gique des fins. Le Jugement, qui est peut-être abso­lu­ment réel, est aus­si une inven­tion néces­saire, sans quoi le vide et même le secret de telle vie sont peu sup­por­tables : on res­taure tous les degrés d’une « divine comé­die », et l’on pense à bon droit que cette ima­gi­na­tion n’est pas vaine. De loin en loin, ceux que reprennent les acti­vi­tés du jour se font une rai­son, dans le sou­ve­nir ou par­fois la sen­sa­tion aiguë qu’il y eut, à un moment ou à un autre, un geste de pié­té ou d’affection, une pas­sa­tion d’on ne sait quoi ; ce qui est fort peu, ou l’évidence même. Cela, dit-on, aura suf­fi ; à cet égard, le temps de la jus­tesse est le temps étrange du futur anté­rieur, qui nous fait croire, en somme, que l’avenir ne contient que du pas­sé parce que ce pas­sé est tou­jours à naître. Ce qui fonde, et sans preuve, la com­mu­nau­té du pré­sent. Ou bien on dit, comme Montaigne : « N’a-t-il donc pas vécu ? ». L’épisode prend fin, après quoi c’est à nous de peu­pler la même énigme. La leçon ne se laisse pas sai­sir. Mais celle de Fasani conti­nue d’exister : comme l’intermédiaire à pas légers jusqu’au monde et jusqu’à soi.

 

Il serait pos­sible de retra­cer la car­rière de Remo Fasani. Les notices ne manquent pas. Les moyens d’y accé­der non plus. Nous l’avons fait, som­mai­re­ment, quand il était en vie, dans le numé­ro de Conférence qui pré­cède. La vie, pré­ci­sé­ment, mesu­rait l’incomplétude et l’approximation. Elle sou­riait sans bruit. Comme les blancs dans une gra­vure, ces repos de l’œil qu’a ména­gés la mor­sure : par bon­heur, car elle ne les attein­dra jamais. Certains savent admi­ra­ble­ment les réser­ver, comme disent les gra­veurs. À cha­cun après eux de pou­voir les habi­ter.

Fasani était, demeure cette réserve même. Ceux qui font beau­coup de bruit dans leur vie, occupent beau­coup d’espace, brassent beau­coup d’affaires, au moment où ils meurent — sans qu’ils aient jamais eu, ou bien rare­ment, l’idée de mou­rir, ido­lâtres qu’ils sont de la vie encom­brée —, font encore un bruit mat, et l’instant qui suit, c’est comme s’il nous plon­geait dans une chambre sourde ; on n’entend rien, et l’on conçoit hon­teu­se­ment cette pen­sée : « Ça fait du bien quand ça s’arrête ». Mais le silence des dis­crets est l’école de l’attention. Ils dis­pa­raissent, et tout se met à bruire. Et la ques­tion s’élève presque éper­du­ment : qu’ai-je à faire, qu’est-ce enfin qu’il faut entendre ? La vie s’ouvre comme une eau cla­ri­fiée, pro­fonde, ver­ti­gi­neuse.

 

Le vieil ins­ti­tu­teur pro­lé­ta­rien que fut Albert Thierry défi­nis­sait, nous dit Jean-Claude Michéa dans son der­nier livre, « l’essence morale et poli­tique de la “vie ordi­naire” par le refus de par­ve­nir, c’est-à-dire une indif­fé­rence natu­relle — ou un mépris réflé­chi — envers tout ce qui relève de la course au pou­voir, à la richesse ou à la “célé­bri­té” ». Remo Fasani fut un homme ordi­naire ; cer­tains de ces hommes ordi­naires, ce qui n’a rien de très extra­or­di­naire non plus, écrivent des choses justes et silen­cieuses. Il peut y avoir de très grandes inten­si­tés de jus­tesse, très éprou­vantes, et donc très dis­crètes. Du reste, avec cer­tains esprits, la recom­man­da­tion qu’on aime­rait faire est tou­jours à recom­men­cer, la décou­verte tou­jours à reprendre : le sillon ne se creuse pas. Et c’est tant mieux : le risque serait l’ornière.

Dans sa der­nière chambre, ouverte sur la mon­tagne, à Grono, Remo Fasani dis­po­sait de peu de choses : un lit, un fau­teuil, une table. Sur la table, et sur l’appui de la fenêtre, ce presque rien qui fait un monde immense : un crayon à papier, quelques feuilles éparses, la Divine comé­die qu’il ne ces­sait d’étudier, la concor­dance des œuvres de Dante. L’inventaire est ache­vé.

Fasani avait relu les épreuves des textes qu’on va lire. Il avait relu celles des Novénaires, son der­nier recueil ; sans hâte, avec un grand sérieux et un peu d’amusement. Publier ne comp­tait pas beau­coup. Bien des pages avaient été aban­don­nées, la leçon se fai­sait en elles et ailleurs qu’en elles. Pour chaque vie, rien ne presse. On tâchait de péné­trer dans son regard bleu et loin­tain, par­fois si vif. Traduire était un che­min.

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