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Hommage à René Rougerie

Par |2018-10-17T13:53:29+00:00 19 juillet 2012|Catégories : Chroniques|

Seul lieu de toutes les res­ti­tu­tions
               la mort
                 a beau vous endor­mir long­temps
               vos mains absentes
               nous res­te­ront fidèles 

         Gilles Baudry          
L’Eloignement intime    
 

Ce que nous connais­sons de la poé­sie, ce que nous en ima­gi­nons et que nous défen­dons, existe par le lien du livre, par le silence des secrets, par l’intuition d’une enver­gure pos­sible. René Rougerie est de ceux qui ont accom­pa­gné la pré­sence lit­té­raire de ces soixante der­nières années, en réa­li­sant une œuvre vouée aux poètes, sin­gu­lière, ori­gi­nale et sin­cère. Il porte témoi­gnage de la conscience poé­tique et s’adresse à nous depuis ses livres, dans la filia­tion qu’il a choi­sie et qui a ins­pi­ré son tra­vail. Il a sui­vi une ligne de conduite et consti­tué un monde, un réseau de lec­teurs, une famille, à tra­vers l’amour du lan­gage.
A l’écoute des épreuves, il témoigne par la diver­si­té des formes et des ins­pi­ra­tions, de la source essen­tielle qu’il a cher­chée. Il en est ain­si de la mémoire comme de ce plomb qu’Olivier Rougerie me confia un soir dans l’imprimerie, où avec Pierre Landry, nous venions saluer la mémoire de son père. Je me sou­vien­drai de ce geste au hasard, près de la presse, par­mi les chif­fons, les chutes de papier, les encres, où s’élevait la mémoire vivante des regards par­ta­gés, des pas­sa­gers de l’encre. Puis, essayant de lire ce frag­ment typo­gra­phique, ce plomb inverse, je décou­vrais : « recons­truire le poète ».
René Rougerie depuis son ate­lier  de mots a por­té vers nous des voix en poé­sie, a don­né place aux plus mar­gi­naux, aux plus éloi­gnés, dans l’évidence intime de ses pré­fé­rences. En édi­teur fidèle, il a accom­pa­gné ses auteurs, a défen­du fer­me­ment son indé­pen­dance, expri­mé plei­ne­ment ses choix. "J’ai gar­dé la joie de pas­ser une à une chaque feuille. La méta­mor­phose passe par mes mains. Le poème en garde l’empreinte".*
Et c’est avec un coupe-papier que nous entrons en matière, à mesure des pages de ce  livre  recon­nais­sable  entre  tous,  nous  impli­quant  plus  encore au  fil de  l’acier.
Chacun à sa manière, pour accroître  ce mérite ima­gi­naire de  la pre­mière étape :  la chance de lire.
Le nom de Rougerie brasse les cœurs de son ardeur dans la forge des livres comme un repère, un signal. Il devient une tra­ver­sée du temps. S’y retrouvent ceux qui accom­pagnent cette poé­sie vivante dans l’humilité savante de la presse à bras, les odeurs impri­mées et par le témoi­gnage d’un cou­rage à tra­vers des géné­ra­tions d’écrivains où se mêlent intui­tion et ami­tié.
René Rougerie a tra­cé, depuis son antre de Mortemart la part sen­sible des ouvrages, avec ses cou­ver­tures blanches au gara­mond noir et rouge, cou­pées à la marge, tenues par le souffle conjoint de l’éditeur et de l’auteur.

Qu’il soit hono­ré, comme les Limousins savent le faire, pour cette mon­tagne de lettres, ce pas­sage alpha­bé­tique, fer­tile, qu’il nous a frayé à tra­vers les lan­gages. Son regard désor­mais tra­verse le temps, et avec nous porte  sans rési­gna­tion cette géo­gra­phie humaine qu’il a ren­due lisible.

 

* Extrait de Entre joie(s) et colère(s) de René Rougerie

 

Article publié dans Jointure, "du côté de chez René Rougerie", La join­tée éditeur.N °10 du 2ème tri­mestre 2011
 

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