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Hommes émiettés

Par |2018-10-16T10:47:57+00:00 29 juin 2012|Catégories : Chroniques|

La cen­trale, au loin,
Et dans le creux de ma main,
Une gre­nouille se blot­tit [1]

Hideko Okazaki

 

                      Mise en bat­te­rie de nos songes
                      der­nières lignes enfon­cées
Hommes
                      de la Terre
                      et des Vagues
                      nous savions cette méchan­ce­té
des élé­ments
de la matière

                       pour­tant

quels hommes fai­sions-nous ?
quelle sorte d’hommes fai­sions-nous ?

Je connais une jeune femme, elle écrit des poèmes. Des poèmes phi­lo­so­phiques et moraux. Oui, et moraux. Je vou­drais écrire comme elle le fait : j’en suis inca­pable. La jeune femme sou­rit sur la pre­mière marche du soir, elle sou­rit long­temps puis, dans la nuit, elle écrit son poème.
 

Le 11 mars 2011

La Terre
l’immense l’inconnaissable Terre
remue en ses tré­fonds jusque sous les eaux

Nous savons ce qu’elle a
ses malaises pas­sa­gers
nous la côtoyons
la domi­nons
vivons dans sa laine des bois
dans le duvet de ses  prai­ries de ses jar­dins
nous avons de la mémoire pour­tant
et  rions lors­qu ’elle
gratte quelque chose dans sa vieille culotte

Ah ! Terre ancienne, ne va pas cha­touiller Monsieur TEPCO
ça lui ferait trop plai­sir depuis le temps qu’il est là-bas
à dor­mir sur le rivage
à dor­mir seul et à nous fabri­quer de l’électricité

 Un jour de ton­nerre,
Au prin­temps, j’ai ajou­té à mon voca­bu­laire
Cette uni­té : le sie­vert

 Fumiko Usuda

 Monsieur TEPCO :

      – Oui, seul, et face à la mer. Les pieds dans l’eau, c’est vrai­ment super.
      – Vous ne vous ennuyez pas ?
      – Si un peu, alors je m’occupe, j’électrifie la côte Est de ce pays.
      – Voyez-vous l’hélicoptère ?
      – Il sur­vole les vagues, les pay­sages d’eau et de sable, le petit port…
      – Savez-vous ce qu’il fait là ?
      – S’il fal­lait tout savoir…
      – N’avez-vous pas sen­ti ce trem­ble­ment au loin ?
      – Oui, c’est là-bas, à trente miles marins… Pas de quoi s’inquiéter.
      – Vos vieux os n’ont-ils pas vibré ?
      – Arrêtez de me trai­ter de vieux ! Quarante ans, ce n’est pas le bout du monde.

      Le bûche­ron de la col­line :
      « Tiens, la pile de bois a bou­gé. Il se passe quelque chose, là, par des­sous. »

Au col­lège, les col­lé­giens reçoivent leur diplôme. Ils ont bien étu­dié, ils sont heu­reux et sages, ils sou­rient mais pas trop. Au Japon on sou­rit inté­rieu­re­ment. Surtout inté­rieu­re­ment. Sauf, bien enten­du, les col­lé­giennes en jupettes bleues qui, à Yokohama, à Osaka et à Tokyo, les sou­lèvent pour qu’on fasse des pho­tos. Après la céré­mo­nie, les col­lé­giens, leurs parents, les pro­fes­seurs iront au temple et ren­drons grâce aux puis­sances ances­trales.

 Madame Hiko, bro­deuse sur soie :
« Ma vue baisse, j’ai encore man­qué le trou ce coup-ci. »
Elle incline la lampe et entre­prend à nou­veau de pas­ser son fil d’or dans le chas de l’aiguille.

 

 Mon cœur bat
Comme une houle
D’hirondelles

 Yotsuya Ryû

 Nous tra­vaillons nos champs.
Le soleil est encore haut.
La vache
Impératrice et son veau broutent le long talus,
Là où l’herbe est neuve et touf­fue déjà.

Mon épouse est pen­ché sur la terre, elle ne lève pas le nez.
Une rumeur…  un dis­cret nuage ? Qu’est-ce que c’est ?

La jeune femme écrit le poème sui­vant. Il com­mence par ces mots : « Il serait éton­nant qu’on nomme Impératrice une simple vache, ou alors, les gens d’ici auront chan­gé… »  Il finit pas ces mots : « Je vois par la fenêtre les eaux du port. Elles dansent, et avec elles les bateaux res­tés à quai.  Elles dansent de plus en plus vite. De plus en plus fort. Danser vite, cela a un sens. Danser fort ? Je ne sais. » La jeune femme se récite, silen­cieuse, un hai­ku de Buson :

 Labour dans les champs –
Le nuage qui jamais ne bou­geait
S’en est allé

 Buson

« Moi, pom­pier, sau­ve­teur diplô­mé de la ville, j’ai pro­mis à Monsieur et Madame Tojo de pas­ser pour véri­fier les sécu­ri­tés élec­triques de leur jolie mai­son. Je le ferai ce soir, à la nuit sans doute. À cette heure-ci je dois m’entraîner, faire les exer­cices d’alerte impo­sés par notre com­man­de­ment. Oui, j’irai, ce soir chez eux. Ils m’offriront le thé ou… le saké. »

Kimura Fura, pom­pier-sau­ve­teur.

 

 

      – Madame Hiko, sor­tez de votre ate­lier, venez voir, il se passe quelque chose là-bas
      – Pourquoi vou­lez-vous… ? Retournez à votre tas de bois, pares­seux !
      – Non, venez voir, c’est inté­res­sant.
      – S’il y avait quelque chose d’intéressant, ça se sau­rait, non ?
      – Justement. Les bateaux refluent vers les terres. Il y en a un blo­qué sous le pont. Et un camion
saute la digue ! Venez, Madame Hiko.
      – Je viens, je viens…

 Dans les yeux des fées
Descendues sur la ville
Le vide

 Kimura Toshio

 

 

Monsieur TEPCO et ses col­la­bo­ra­teurs :

      Monsieur TEPCO :   – Messieurs, je vous ai réunis d’urgence. La terre vient de trem­bler au large de Fukushima. Il n’y a pas à s’inquiéter, la cen­trale est pro­té­gée. Les digues, les murs, les enceintes. Rien ne peut arri­ver. Mais soyons vigi­lants.

      – Ingénieur I : – Monsieur, où se situe l’épicentre ?
      – M. TEPCO : – Aux der­nières nou­velles, à 35 ou 40 miles, à l’est, en pleine mer.
      – Ingénieur II : – Je confirme. Sur l’échelle, c’est du 8,5 ou du 9 !
      – M. TEPCO : – Toutes les sécu­ri­tés sont en alerte. La situa­tion est sous contrôle.
      – Ingénieur I : – Ne crai­gnez-vous pas un tsu­na­mi ?
      – Ingénieur III : – Les sécu­ri­tés sont acti­vées. La struc­ture cen­trale est indes­truc­tible. Je confirme.
      – M. TEPCO : – Très bien, Messieurs. Nous contrô­lons. Restons sou­dés. Quelle belle équipe nous fai­sons !

 

Si seul
Que je fais bou­ger mon ombre
Pour voir

 Ozaki Hôsai

 

      – Madame Hiko, regar­dez de ce côté…
      – Attendez, j’essuie mes lunettes, j’y vois si mal…
      – Regardez, la mai­son, elle flotte, elle vient vers nous. La marée est énorme. Le camion pro­je­té par-des­sus la digue a dis­pa­ru. Et cette mai­son, là-bas, qui s’écroule, qui sombre comme un vieux rafiot ! Les poutres flottent comme des ron­dins…
      – C’est grave alors ?
      – Oui, très grave ! Allez, venez, don­nez-moi la main, nous ne pou­vons pas res­ter ici, il faut fuir.
      –  Pas du tout. Vous croyez que je vais lais­ser mon ouvrage, mes tis­sus, mes fils d’argent et d’or ?
      – Regardez, la mer approche. Vous n’entendez pas les cris ? Venez, venez.
      – Pas ques­tion. Partez si vous vou­lez. Moi, je reste dans ma mai­son.

 

 La cen­trale
Se dresse, gla­ciale,
Fauve bles­sé !

 Sadako Ogasa

 

Je connais une jeune femme, elle écrit un autre poème. Elle est assise à sa table. Le poème est une pen­sée pour son amou­reux. Il dit quelque chose comme : « Ô jeune homme, puisque toi et moi sommes si jeunes, ne sommes-nous pas fait pour nous aimer ? » Et il cache quelque chose comme : « Ô jeune homme, près de toi seul je veux dor­mir. C’est à toi que j’offre mes seins de vierge. Mon ventre, mon sexe de vierge pour toi s’ouvriront. Et mon cœur d’amante. Viens. Viens vite. »

 

Bientôt sur la lampe
S’abattront
Les ténèbres du champ de bataille

 Tomizawa Kakio

 

La vague noyée du Titan a bon­di jusqu’aux murs de la cen­trale. Elle claque comme le plus vieux dra­peau du monde. Elle les a frap­pés de sa main d’autocrate de la matière. Fusion gla­cée contre fusion brû­lante, elle a rom­pu la tôle, et le verre, et aus­si le béton. Le pacte de l’homme avec la matière est rom­pu. Les relais élec­triques sont hors ser­vice. La cen­trale n’est plus refroi­die.

 

      – Adieu, Madame Hiko. Vous avez tort de res­ter.
      – Adieu, hommes des forêts. Mais pour­quoi fuyez-vous ?
      – Que vos murs et les dieux vous pro­tègent, Madame Hiko, la meilleure des bro­deuses !
      – Ils me pro­tègent ! Ne crains pas pour moi.

 

 Comme elle fut bien­tôt
Supérieure à nos forces
La boule de neige

 Yaezakura

 

                      Mise en bat­te­rie de nos songes
                     
der­nières lignes enfon­cées
Hommes
                      de la Terre
                      et des Vagues
                      nous savions cette méchan­ce­té
des élé­ments
de la matière

                      pour­tant

quels hommes fai­sions-nous ?
quelle sorte d’hommes fai­sions-nous ?

« Il fait sombre, presque nuit. Et l’eau ? Jusqu’ici, l’eau… Toute cette ordure trem­pée, toutes ces planches, ces machines, ces voi­tures qui dérivent ou piquent au fond d’un immonde bour­bier. Les col­lé­giens sont sor­tis en hur­lant, puis ont été ras­sem­blés par leurs maîtres et gui­dés jusqu’aux bus. Certains ont per­du leurs diplômes, j’en vois qui ondulent sur l’eau noire comme des chif­fons sans valeur. Ma mai­son ? Non, elle a été bâtie sur la hau­teur. Pas par pré­cau­tion, mais parce qu’il n’y avait pas d’autre place. Que vais-je faire ? Oh, Monsieur et Madame Tojo, j’allais les oublier ces deux-là ! Comment aller jusqu’à chez eux main­te­nant ? »  Kimura Fura

      – Tu plai­santes, père Tojo ?
      – Pas du tout, il y a une vache qui flotte, pattes en l’air, là, devant notre mai­son…
      – Père Tojo, tu es fou ! Fou à lier !

 

 Nuées d’oies sau­vages –
Le champ devant ma porte
Semble s’éloigner

 Yosa Buson

Le grand cha­grin de Monsieur TEPCO :

M. TEPCO :   – Les nou­velles sont pénibles, très pénibles, mes­sieurs. Les sys­tèmes de refroi­dis­se­ment ont ces­sé de fonc­tion­ner. La vague les a détruits. La cen­trale est noyée et le rivage est cou­vert d’eau et de débris. Les mai­sons se sont écrou­lées…

      – Ingénieur I : – La secousse était bien de niveau 9, mon­sieur !
      – M. TEPCO : – Que vou­lez-vous que ça me fasse ? Trois réac­teurs arrê­tés… Le numé­ro 1 qui pour­rait bien explo­ser…
      – Ingénieur IV : – Il est près de minuit, mon­sieur. Là-bas, ils ont détec­té des vapeurs radio­ac­tives… la fusion com­mence à 2.800 degrés.
      – M.TEPCO : – Tokyo est aver­ti. Il faut pré­voir une zone d’exclusion totale, puis une zone d’évacuation.
      – Ingénieur III : – L’évacuation a com­men­cé, mon­sieur. On manque de bus. Des par­ti­cu­liers s’y sont mis aus­si.
      – M. TEPCO : – Je suis désho­no­ré.
      – Ingénieur  XXII : – Si l’hydrogène est relâ­ché, c’est l’explosion. Et déjà il y a des morts, nom­breux paraît-il…
      – M. TEPCO : – Je suis désho­no­ré… désho­no­ré.

Les 12 , 13 et 14 mars 2011 : 

      – Que fait le gou­ver­ne­ment ?
      – Le maxi­mum, mon­sieur. Il ras­sure les popu­la­tions, leur demande de quit­ter la zone sans don­ner prise à la panique. Il envoie la troupe avec des équipes de déblaie­ment.
      – Il y aurait eu explo­sion des réac­teurs 2 et 3, mon­sieur.
      – M. TEPCO : – C’est fou­tu ! On ne rat­tra­pe­ra jamais ça ! Tout est fou­tu !
      – On va être natio­na­li­sés, mon­sieur.
      – M. TEPCO : – Il ne man­quait plus que ça.

 

Le grand Bouddha –
Sa fraî­cheur
Inhumaine

 Masaoka Shiki

Nuit du 11 au 12 mars :

« Je marche dans la nuit. Ou plu­tôt j’erre dans la nuit. Je cherche la mai­son du père et de la mère Tojo… Où est-elle ? Sous l’eau ? Dans cette boue infecte ? Et eux, où sont-ils pas­sés ? Moi qui devais leur por­ter secours ! Je ne tien­drai pas ma pro­messe. J’ai lais­sé ma femme, mon enfant, pour tenir ma pro­messe… Désespoir, déses­poir… et la nuit est si noire. Je dois cher­cher encore. Était-ce par là ? Ou là-bas ? Je ne sais plus rien. Aucune trace de la jolie mai­son ni de ses pro­prié­taires. » 

Kimura Fura

Je connais une jeune femme.
Je connais une jeune femme, elle écrit un autre poème. Est-elle assise à sa table ?
Non, elle n’est pas assise là où elle était hier. Elle n’a plus de table. Plus de chaise. Plus de toit sur sa tête.
Ce que je vois, là, dans l’eau sale, est-ce un paquet d’algues ? Est-ce une che­ve­lure ?
Et sur une feuille déchi­rée, ces mots déla­vés : «… toi et moi sommes si jeunes, ne sommes-nous pas faits pour nous aimer ? »

 

                       Mise en bat­te­rie de nos songes
                      der­nières lignes enfon­cées
Hommes
                      de la Terre
                      et des Vagues
                      nous savions cette méchan­ce­té
des élé­ments
de la matière

                      pour­tant

quels hommes fai­sions-nous ?
quelle sorte d’hommes fai­sions-nous ?

 

Valsent les papillons –
Je parle
Avec les morts

 Yokoyama Hakkô
 

Fin de  « Hommes émiet­tés, pour Fukushima » – mai 2012



[1] Les haï­kus cités dans ces pages, sont extraits de : HAÏKU (Fayard, 1978), Préface d’Yves Bonnefoy ; HAIKU, Anthologie du poème court japo­nais (nrf – Poésie /​ Gallimard, 2006), Présentation, choix et tra­duc­tion de Corinne Atlan et Zéno Bianu ; et des Nouveaux Délits, Revue de poé­sie vive, N°41 (Recueil de haï­kus du cercle Seegan), jan­vier 2012.

 

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