> Il reste le “monde” du mime

Il reste le “monde” du mime

Par |2018-10-21T05:58:22+00:00 3 août 2012|Catégories : Chroniques|

À l’insomnie des étoiles, le som­meil per­du des pierres et des arbres se déclame en une voix qui erre dans ma chair. Il a le visage d’un nain rouge et je ne remarque rien sinon le bleu de ses doigts. Il pro­vient du dedans de la poé­sie, un royaume oublié et comme effa­cé, au-delà des mers – comme ce pays sans légende dont le poète disait qu’il se mou­rait de froid. L’oiseau qui le guette a bien quatre ailes, il est le conte et le conteur
poète.
Cette nuit, c’est à toi que je parle. Poète. Comment, sinon, l’oiseau qui guette por­te­rait-il quatre ailes sans cou­leurs ? Non pas des cou­leurs éteintes ou encore trans­lu­cides – de simples cou­leurs sans cou­leur. Turc, ton oiseau a bien quatre ailes aux cou­leurs sans cou­leur, il trans­porte le vide ensom­meillé des étoiles. C’est cela, la voix qui erre dans mes chairs. La voix deve­nue douce de l’écriture ayant ces­sé. Non pas de s’écrire. Juste ces­sé. Le bruit assour­dis­sant du silence de l’écriture. Elle peut cela, l’écriture, poète, elle peut entrer dans le grand silence de l’immense bavar­dage, inces­sant bruit du monde se pre­nant pour un écho d’éternité. Quel conte peut être enfan­té dans un tel silence ? Dans l’immensité muette du bruit emplis­sant chaque pore de la peau de cha­cun des êtres qui nous entourent, poète. Il y a tant et tant de mots pour faire un tel uni­forme de bavar­dage que plus un mot vrai ne par­vient à se coudre dans la tunique. Comprends-tu, poète. J’essaie de dire à ta place et, ce fai­sant, de dire l’impossibilité de dire. Si on se regar­dait toi et moi, si tu n’étais pas un simple livre mais bien encore un poète de chairs et d’os, autre chose que le rou­lis loin­tain de ta voix, on les ver­rait ces mots, assem­blées en corps désar­ti­cu­lés, par­ti­cules de vides affir­mant un être sans consis­tance. Sinon, la foi en la réa­li­té de l’illusion. Nous sommes plon­gés dans une étrange his­toire, poète ; là, une « réa­li­té » s’est empa­rée de la vie. Comme par une sorte de coup d’Etat en dedans de cha­cun. C’est pour­quoi il reste les bribes de la mémoire et des mémoires. Mais cela n’est pas encore assez clair : nous par­lons ici de ce temps où l’illusion a mis un point final aux chants très anciens.
On pour­rait tout aus­si bien écrire que le monde est un pois­son.
Et alors ?
Turc, ton oiseau a bel et bien quatre ailes ; il s’en est allé de ce lieu vers un autre lieu, par l’univers. Il est le conte et le conteur, la voix qui erre dans ma chair, le chant ancien, très ancien, de la pierre d’hier. Je t’écoute, Fazil, le poète, et tu ne me parles pas. On te pen­se­ra mort. Sans doute. L’époque est tris­te­ment binaire. Tu ne dis pas ce que j’écoute de toi. Il n’y a pas d’étiquettes pos­sibles quand tu es une écharpe nouée autour des nuages, Fazil. Tu com­prends ? Aucun verre éti­que­té dans lequel enfer­mer celui qui est écou­té tan­dis qu’il ne parle pas. Dans ce monde de l’un ou de l’autre, on te pen­se­ra mort. On te sait mort, une his­toire ancienne, au-delà des mémoires des hommes et des arbres, quand le sens de l’unicité s’est éga­ré. Afin d’oublier com­bien nous sommes deve­nus des mythes sans hommes, nous racon­tons cette his­toire ancienne à nos enfants, l’histoire de vais­seaux per­dus à la suite de l’effondrement de conti­nents entiers, l’histoire de déluges. Un humain loin­tain qui fai­sait corps avec l’univers. L’éternelle his­toire des bonnes femmes. On a brû­lé des sor­cières pour moins que cela. C’est pour­quoi, nous qui sommes morts, tous, nous dirons que toi, Fazil, toi, poète, tu es cela même. Le mort. Comment pour­rait-il en être autre­ment ? C’est une drôle d’époque, celle où les morts rigolent des vivants, et crachent la haine au visage des arbres du chant ancien. Une bien drôle d’époque, Fazil. On croi­rait voir des armées de morts s’extraire des cime­tières et hur­ler à tue-tête « Nous sommes les vivants !, nous sommes les vivants ! ».
Et alors ?
Tu es un mort qui erre en moi et cepen­dant se tait, Fazil, le poète. Ne me parle pas, sur­tout ne me parle pas ; il y a tant et tant de bruit déjà. On dirait l’immensité d’un silence, des plumes sou­le­vées par des océans. Le gîte de la canaille, Fazil. Et devant ce pré­ci­pice, face à la pré­oc­cu­pa­tion que cela repré­sente, sur­git la voix de toi, Fazil le poète. La voix du mort. De la mort et des morts. Une voix morte, Fazil. Comprends-tu ? La signi­fi­ca­tion de la mort de la voix ? Elle est comme la réa­li­té – une image deve­nue le réel. Une fal­si­fi­ca­tion deve­nue reine, et roi pour faire bonne mesure. Les copeaux de nos vies se dis­solvent dans le cœur absent d’une simple image. Et nous pré­ten­drions dire ta mort. Nous le pré­ten­drions.
Que peuvent les mots d’un poème, Fazil ?
Tu posais la seule, la vraie ques­tion. La lettre a pris d’assaut le sens et ses coups de bou­toir ont mis un terme aux arbres et aux fleurs, aux nuages et aux étoiles, aux vies et aux morts. La lettre a ren­ver­sé le sens et s’est empa­rée de la place-forte, Fazil, c’est cela la leçon du 20e siècle. Nous pen­sons que la vie per­dure après, quand il ne reste que les bribes des mémoires de notre mémoire. Un récit. Les hommes sont deve­nus l’image du récit qu’ils se font d’eux-mêmes, tu sais, poète. C’est pour­quoi, aus­si, il n’est plus réel­le­ment pos­sible de racon­ter d’histoires. Le conte s’est absen­té de l’âme de l’homme. Reste le mime. Qui sau­ra expli­quer un tel évé­ne­ment ? Une pin­cée de lune se levant sur des matins fanés ? Tu sais, Fazil, de l’attente d’un char­pen­tier est né un cou­pe­ret. Et le monde pèse plus lourd que toutes les plumes réunies. Les pages sont écor­nées, jau­nies et les mots sont deve­nus des flo­cons sombres de prose. C’est cela, l’histoire récente des hommes, Fazil. Un fruit talé. Que peuvent les mots de ton poème ?
Tu erres dans ma chair, ta voix
poète.
Tu es là, posé sur l’hêtre de la table. Silence gro­gnant en lettres immo­biles. Il y a bien des chaises, par cen­taines, mais elles sont vides. Comme après la noce, quand elle n’a pas eu lieu. Les visages absents sont noirs de suie. Et l’argile s’émiette à l’échine du ciel. Tu sens cela ? La poé­sie reli­quaire, un sens pour défi­nir l’image de nos vies. Et quel autre sens don­ner aux vagues pré­ci­pi­tées d’un monde deve­nu prose ? Tu ne dis rien. Non, tu ne dis rien. Et com­ment pour­rait-il en être autre­ment ? Ressens-tu l’insondable de cette tris­tesse ? Quel cha­grin, cette prose éta­lée devant nous et pen­due aux crocs des bou­chers qui parlent et disent, qui parlent encore et disent et redisent l’image fre­la­tée de ce monde. D’autrefois, les crocs des bou­chers demeurent. Une image d’Épinal, l’entretien de la nos­tal­gie. Un moment où le mot « être » se disait encore – et signi­fiait dans le réel. Lointain comme le sont les mythes oubliés. Parfois, je me plais à ima­gi­ner la venue du conteur d’hier, le Grec, et, sais-tu Fazil ? Nous sommes ceux là même qui l’avons plon­gé dans la céci­té. Il est repar­ti, bâton en main, hir­sute dans ses haillons, les pieds lami­nés, et, en che­min, il s’est éga­ré le long des vagues cré­ne­lées du pas­sé. Je l’ai ima­gi­né venir à nous et puis repar­tir. Homère est mort, et nous l’avons tué, Fazil, com­prends-tu ? Vivre dans un drame d’une telle inten­si­té n’est guère aisé, c’est pour­quoi nous nous en sommes remis à l’image. Vivre dans une image et igno­rer l’existence même de cette image per­met de pro­lon­ger l’illusion de l’être de l’image. Nous sommes à ce détour étrange du che­min et nous avons ces­sé de voir le che­min. C’est pour­quoi le poète est deve­nu aveugle, pour­quoi sa céci­té silen­cieuse est le sens réel de notre aveu­gle­ment.
Fazil, que reste-t-il du réel du monde en un monde enfer­mé dans tant de prose ? À quel moment, mieux : à quel ins­tant cesse-t-on d’être une bri­sure de poé­sie ? Et devient-on cela, un bruit de prose, méta­stase guer­rière du bavar­dage glo­ba­li­sé ? Le reflux de la poé­sie nait de la néga­tion des ins­tants, quand l’instantané devient tel­le­ment pré­sent que les ins­tants le com­po­sant, dis­pa­raissent avant même de sur­ve­nir. Dans cette image fal­si­fiée du monde, nous sommes deve­nus la glo­ba­li­té de ce même monde. Et, étant deve­nus l’ensemble, nous nous sommes per­dus en tant que par­ties. Nous avons ces­sé d’être des ins­tants, dans le deve­nir ins­tan­ta­né de tout ce qui fait le monde. L’instant, la Parole per­due. La poé­sie déro­bée aux hommes par les hommes eux-mêmes. Qui sau­rait s’opposer au vol de lui-même par lui-même ? Personne. C’est pour­quoi, nous ne sommes entrés dans aucun siècle. Nous sommes sor­tis, juste sor­tis.
La prose est un néga­tio­nisme, Fazil, une façon de réfu­ter la Grande Catastrophe de la mort de la poé­sie. Nous sommes par­ve­nus aux temps de la solu­tion finale au pro­blème de la poé­sie consti­tu­tive de l’être homme. C’est pour­quoi je te regarde, toi, le livre, sur la table de hêtre, et te voyant je ne te vois pas, Fazil. Tu es et tu n’es pas, tu es là et tu n’es pas là, Fazil. Tu es la sil­houette loin­taine, les haillons de l’aveugle per­du en che­min et toutes les embûches du voyage t’ont vain­cu, une à une. Il n’est aucune île à l’horizon, pas de pelote tis­sée, détis­sée la nuit, et retis­sée le jour. Sauf à recom­po­ser l’âme de cha­cune de nos âmes. Quand le fait même de l’âme est un fait mort. Comment le pour­rions-nous, Fazil ? La voix qui erre dans ma chair me pousse à recom­po­ser tous les fils de toutes les pelotes et cepen­dant la voix parle en silence. Elle se heurte à un roc. La voix parle depuis un bateau, avant qu’il ne s’échoue et pour­tant le son qui par­vient à mes oreilles est celui des bri­gands s’acharnant sur les restes de l’équipage échoué sur le rivage. Et si je lève les yeux, j’aperçois un grillage.
Se sou­ve­nir de l’instant pré­cis où l’instant cesse. Où le reste, tout le reste com­mence. C’est toi, le Turc, toi que j’observe du coin de mes doigts. Tu es là, poète rec­tan­gu­laire aux pages noir­cies. Tu es là, sur la table de hêtre. Et là, tu te tais.  

 

  

 [Carnets du recours au Poème
/​carnet 1]

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