> Jacques Henric ou l’habitation des images.

Jacques Henric ou l’habitation des images.

Par | 2018-02-24T23:12:39+00:00 17 mai 2012|Catégories : Chroniques|

Depuis sa col­la­bo­ra­tion, au début des années soixante, à l’hebdomadaire cultu­rel Les Lettres Françaises que diri­geait Aragon et la paru­tion, en 1969, de son pre­mier roman : Archées dans la col­lec­tion Tel Quel, Jacques Henric, né en 1938, occupe une place sin­gu­lière dans le monde lit­té­raire contem­po­rain. Singulière par son enga­ge­ment pré­coce et actif dans la vie poli­tique de l’après-guerre (il entre à 16 ans au par­ti com­mu­niste) et par sa par­ti­ci­pa­tion simul­ta­née à ce mou­ve­ment lit­té­raire d’avant-garde que fut Tel Quel. En dépit de ses deux enga­ge­ments, il s’est situé libre­ment dans le champ lit­té­raire fran­çais. En témoignent ses livres – romans et essais – comme ses textes et chro­niques confiés au jour­nal Libération dans les années soixante-dix et aux revues Tel Quel, L’Infini, La Règle du jeu… En témoignent aus­si ses inter­ven­tions men­suelles et sou­vent caus­tiques dans Artpress.

Un esprit fron­deur, un goût pour la polé­mique, lui ont tou­jours évi­té d’être pris dans le piège des com­mu­nau­tés, qu’elles fussent poli­tiques ou lit­té­raires. Ses essais, tou­jours pas­sion­nés, déjouent les inci­ta­tions à par­ler au nom de prin­cipes d’école et prennent congé des figures actuelles et nom­breuses du nihi­lisme. Ses études cri­tiques (sur Manet, Klossowski, Antonio Saura notam­ment), ses textes écrits pour le théâtre, ses der­niers récits sous l’éclairage auto­bio­gra­phique entre­croi­sant ceux de Catherine Millet font de lui un écri­vain des tota­li­tés signi­fiantes qui refuse le tra­ves­tis­se­ment que l’idéologie du signe impo­sa aux sciences humaines.

 

Chez ce roman­cier il y a une connais­sance et un dévoi­le­ment du Mal (il y a du Faulkner chez lui). Un écri­vain, quand il refuse de tri­cher, révèle avec pré­ci­sion, le défer­le­ment du néga­tif qui le ronge et ronge le monde. Comment mettre sa peau sur la table (L.F. Céline), jeter son corps dans la lutte (Pasolini) sinon en explo­rant les cou­lisses de l’humaine condi­tion qui mettent le regard à l’envers ? Ses romans captent et retiennent toutes les images qui peuvent être arra­chées au réel et mêlent obs­cu­ri­té et lumière, opa­ci­té et trans­pa­rence, ter­reur et salut avec tou­jours ce cou­rage qui consiste à pla­cer sa vie à l’intérieur de l’œuvre, d’habiter sans réserve la page, de la cen­trer sur sa propre dépense. Le vivre, l’écrire – l’un ne valant qu’à la condi­tion d’être éclai­ré par l’autre – accom­pagne alors une médi­ta­tion sur le temps, sur sa mémoire et son oubli, sur les méca­nismes de la vio­lence et du res­sen­ti­ment et sur les chutes ou les renais­sances qui illus­trent nos vies.

Avant tout, il faut entrer dans son propre corps, dans sa propre voix dis­so­nante et puis, sor­tir de soi, sor­tir d’une époque qui n’assume plus le doute et la détresse – et moins encore la joie et le plai­sir – se déga­ger du pathos mater­no-social accen­tué par le théâtre tou­jours plus déri­soire et acca­blant des évè­ne­ments. Une sin­gu­la­ri­té en acte refuse une com­mu­nau­té de des­tin basée sur le chan­tage per­ma­nent et sur la dette infi­nie. S’il y a bien une volon­té géné­rale de dis­si­mu­ler les facettes du Mal et du res­sen­ti­ment, si l’insatisfaction, comme le remar­quait Guy Debord, est deve­nue une mar­chan­dise, Jacques Henric noue, à l’opposé, un rap­port char­nel à la véri­té, celle qu’il a tra­ver­sé et avec lui sa géné­ra­tion avec laquelle, du reste, il ne s’identifie pas. C’est qu’il a appris, sans doute dès l’enfance et d’un livre à l’autre, à aller au démon (Malraux par­lant de Goya), à suivre les traî­nées san­glantes que l’on nomme Histoire, à contem­pler le néga­tif bien en face, à se déga­ger du temps social de l’usure et à se défaire de la faune des croyances et des illu­sions, de toutes formes de ser­vi­tude, volon­taire ou misé­ra­ble­ment négo­ciée. Plus vive sera l’exigence de vivre plus évident appa­raî­tra le Mal qu’on a sous les yeux. La véri­té du roman vise à dési­gner l’impensé social et la part obs­cure à l’œuvre dans les liens com­mu­nau­taires.

Pour ma part, deux livres de Jacques Henric ont joué un rôle essen­tiel dans mon approche de la lit­té­ra­ture. Carrousels d’abord. Il y a des livres, en effet, que vous feuille­tez en librai­rie et qui vous pro­curent une adhé­sion radi­cale et un plai­sir immé­diat. J’avais 23 ans, c’était en 1980, dans la col­lec­tion Tel Quel.

Ou rien de dis­cer­nable. Tout, dans la chambre, la ciga­rette, le rai hori­zon­tal du jour sous la fenêtre, en dur désac­cord. Il est des jours où je me réveille et où oui j’ai honte. Très mal­heu­reux ou très empê­ché de l’être c’est pareil et en souf­frant. Les choses et leur au-delà, en dys­har­mo­nie. Sans consé­quence notable cepen­dant. Pas d’événement. Je ne crois pas aux péri­pé­ties de l’histoire ; pas celles-là, pas comme ça. J’aimerais tra­vailler main­te­nant les épaules cou­vertes. Des tranches de réel vrai­ment (…)

Carrousels ou l’opposé du roman à thèse… Carnets de voyage, poèmes, jour­nal intime, essai, récits his­to­riques, tous les écrits s’emboîtent les uns dans les autres, mêlant sur deux cent pages les effon­dre­ments du siècle à une débâcle intime. Et déjà, une fouille minu­tieuse, une enquête pré­cise sur des artistes, une vision qui témoigne d’une tra­ver­sée directe d’où sur­git une liber­té de parole qui trace une sémio­lo­gie de la réa­li­té.

Puis, il y eut ma lec­ture, en 1983, de La pein­ture et le mal (Grasset, coll. Figures) avec cette ques­tion : qu’est-ce qu’un vrai peintre ? Un vrai catho­lique répond alors Jacques Henric. Autrement dit, quelqu’un qui, posé entre les mains du Dieu vivant (Saint Paul), fait trem­bler l’édifice des super­sti­tions et pro­voque, à tra­vers le noir et la trouée lumi­neuse, un effet-abîme.

Le minus­cule ver qui s’introduit dans le fruit avec la vrillante vitesse de la véri­té et va forer ses gale­ries dans le bel Enfer déco­ré, dis­si­mu­lé, col­ma­té à coups de nappes de plâtre, de fresques et de pan­neaux de bois pein­tur­lu­rés, c’est la pro­gé­ni­ture minia­tu­ri­sée du ser­pent biblique, son célèbre ancêtre, qui vient vous rap­pe­ler ce qui n’a pas été enten­du, à savoir qu’il y a eu chute, que le Mal existe, qu’il est dans l’homme, cause de sa pos­sible dam­na­tion mais aus­si bien source de sa liber­té. Que le chaud ano­ny­mat de la cor­po­ra­tion, de la com­mu­nau­té sociale ou reli­gieuse, de toute foule, est ter­mi­né. Que la soli­tude de l’Un est abso­lue, qu’elle se mani­feste dans le nom que désor­mais le peintre va ins­crire sur sa toile.

La pein­ture, comme l’écriture, échappe au monde et à sa socié­té. Elle n’est jamais l’œuvre d’un siècle, qu’elle peut reflé­ter pour­tant, mais celle d’un indi­vi­du. N’est-ce pas Baudelaire déjà qui s’opposa, au nom d’un catho­li­cisme qui insiste sur le Mal, aux prêtres mas­qués de la fra­ter­ni­té uni­ver­selle et au paga­nisme des imbé­ciles ? La néga­tion du péché ori­gi­nel ne fut pas pour peu de chose dans l’aveuglement de son époque et de la notre. 

Mon cœur est un palais flé­tri par la cohue… Autrement dit, par la tue­rie fra­ter­nelle enfin dévoi­lée. En face ? Titien, Tintoret, Watteau, Cézanne, la lumière et la blan­cheur des églises.

Traqué par les slo­gans du res­sen­ti­ment et de la mau­vaise conscience, le catho­lique réplique : Grâce à Dieu, je suis athée. Autrement dit, grâce à Dieu je ne suis pas ido­lâtre, je ne crois pas qu’il existe des lois de la nature, du déter­mi­nisme, grâce à Dieu je ne crois pas au pro­grès de l’histoire, à la ratio­na­li­té du deve­nir que les modernes néo-hégé­liens pré­tendent exhi­ber. 

Jacques Henric est enfin un des rares écri­vains fran­çais dont l’écriture joue sur plu­sieurs registres. La mise en place savante de son dis­po­si­tif roma­nesque intègre le champ des sen­sa­tions et de la cri­tique. Il y a l’expérience vécue et sur­mon­tée, il y a la mémoire de la Bibliothèque, il y a le cau­che­mar social et l’infaillibilité de l’artiste, il y a enfin le sacré débar­ras­sé d’idéalisme et la dépense sans cal­cul. A par­tir d’une foule de détails et d’un lexique se méfiant du bel can­to, se déploie une pen­sée para­doxale et hété­ro­doxe qui excède le monde et sa repré­sen­ta­tion lisse et natu­ra­liste.

Ecrire, c’est pro­duire du réel avec le réel déjà tra­ver­sé et, para­doxa­le­ment, c’est contes­ter les lieux com­muns d’une époque en lais­sant au deve­nir son inno­cence. Ainsi, L’homme cal­cu­lable (Les Belles Lettres, 1991) mais aus­si Politique (Seuil, coll. Fiction & Cie, 2007) qui mul­ti­plie les anec­dotes et les péri­pé­ties, dressent des por­traits grin­çants et par­fois féroces de nos contem­po­rains (Aragon, Blondin, Jacques Laurent, Duras). Ils peuvent se lire comme des pam­phlets (le vent noir d’un Léon Bloy !) tra­quant les for­mules et les idées figées.

L’immanence dans son exten­sion pointe, dans tous les livres de Jacques Henric, des vies d’artistes et d’écrivains. Les fleurs noires de Dionysos prennent des formes sur­pre­nantes. La Bibliothèque est vaste, qui dresse des figures de phi­lo­sophes, d’écrivains, de musi­ciens, de peintres. Elle habite les images de nos propres vies hasar­deuses, com­pli­quées, contra­dic­toires.

Tout doit s’écrire. La vie comme mort dégui­sée, la magie quo­ti­dienne du mal, la mode, la bêtise, la cen­sure, les infor­ma­tions, la transe des tra­ders mais aus­si et sur­tout les ins­tants volup­tueux, les femmes dési­rées, aimées. Tout est déri­soire et glo­rieux sous le soleil et sa lumière qui lacère. Le caillou humain a beau glis­ser sur la pente, choi­sir l’amour long ou l’amour à vif – il doit tenir – alors que rien ne tient long­temps dans le sac monde. Etre au cœur de sa propre actua­li­té, c’est se nour­rir d’expériences sen­sibles, de mémoires ins­tinc­tives (Proust), en allant droit vers l’effectif, la nota­tion pure et simple. Au sen­ti­ment océa­nique et poé­tique des arai­gnées funestes (Nietzsche à pro­pos de Kant), Jacques Henric oppose le cri de Job et la réa­li­té rugueuse à étreindre (Rimbaud).

En mêlant à l’universel repor­tage la res­pon­sa­bi­li­té for­melle de l’écrivain, à l’univers tra­ver­sé celui du signe, ses livres demeurent en avant dans leur façon de nous dire ce qu’il en est de notre comé­die, de ses laby­rinthes et sur­tout de la jouis­sance d’en réci­ter et d’en révé­ler – ou bien d’en dis­soudre – les ten­sions. Ils doivent s’entendre comme une lit­té­ra­ture de guerre pas­sant par-des­sus l’ombre du temps.

Je vais conti­nuer concluait Beckett dans L’innommable. Dans la tra­ver­sée des pas­sions humaines et dans le chant de l’affirmation, ensemble.

Que peut alors l’écriture quand le temps se divise, se mul­ti­plie, se res­serre ? Quelle néces­si­té de noter, dans l’urgence, l’instant du monde ?

Justement Jacques Henric.

 

Ce texte ser­vi­ra d’introduction à un livre d’entretien avec Jacques Henric, à paraître en 2013, aux édi­tions de Corlevour.