> Jean Mambrino (1923-2012). Me voici : hommage

Jean Mambrino (1923-2012). Me voici : hommage

Par | 2018-02-19T05:20:48+00:00 20 octobre 2012|Catégories : Chroniques|

Avons-nous encore la force et le désir de répondre me voi­ci à l’appel de la célé­bra­tion ? C’est ain­si que se concluait le poème Apocalypse du recueil Casser les soleils (Corti, 1993). J’avais reçu ce livre aux poèmes sombres avec cette dédi­cace : Cher ami, voi­ci mon infer­no (il fal­lait y des­cendre)…

Les leçons d’agonie que le Christ, dans notre exil, ne cesse de nous révé­ler tra­versent les poèmes de ce jésuite et poète, tra­duc­teur notam­ment d’Hopkins, et pour­tant, il était bien un des seuls, depuis les années 60, à faire du moindre frag­ment de l’univers un éveil au sens et aux sen­sa­tions.

Car l’amour accroit la per­cep­tion. Et rares sont les poètes qui, d’un recueil à l’autre, nous sur­prennent en affi­nant leur approche du monde, en s’ouvrant aux timbres des voix qui nous appellent. Lisant Mambrino, j’ai tou­jours été sur­pris par ses chan­ge­ments de registres, de pro­so­dies, par ses écarts et ses para­doxes, par cette immense liber­té remuant le fond sen­suel du réel. Comme chez Claudel, quelque chose dans cette oeuvre brave la tem­pête, lève les yeux vers ce qui est désor­mais inter­dit. L’écriture écoute, prend feu, prend le large, navigue, dans un lyrisme sans pla­ti­tude, vers l’infini brû­lant d’un dia­logue en attente d’une pré­sence.

Chaque poème alors énu­mère, consent, dilate les limites de l’instant. Il y a tou­jours ce bon­heur à être, à renaître : Je bénis le bref sou­pir dans les feuillages rem­plis­sant ma poi­trine en cette minute éter­ni­sée qui danse.

Ses articles dans la revue Etudes ont été des exer­cices d’admiration, des paroles dans l’estime. Ils ont dévoi­lé une oppo­si­tion farouche au nihi­lisme qui a pour sou­bas­se­ment cette pul­sion de mort condui­sant, dans le domaine lit­té­raire, à la néga­tion du sens, au lan­gage sans objet. Au par­ti pris néga­ti­viste, Mambrino a pro­po­sé une autre démarche capable d’intégrer l’extrême mal : Les morts couvrent le sol de leurs sacs de peau plein de vers. Sur les murs du néant pendent vos dra­peaux noirs. Et l’extrême bien : Sur la table du monde un soleil de gala.

L’âme et la chair, la souf­france, la vigueur, la mer­veille, l’amour… tout ensemble, tout est là – proche, admi­rable de proxi­mi­té – et la répé­ti­tion ne vient pas d’une absence de vie mais de son excès. Le poème, comme l’icône, opère par dis­tance. Le retrait de Dieu ren­force son attrait et du Dieu sans visage, de son regard invi­sible, s’impose un éloi­gne­ment qui lui-même impose un che­min : Quand donc com­pren­dras-tu l’amour de cette absence ?

Osant une tota­li­té, Le palimp­seste ou les dia­logues du désir (Corti, 1991) mêle, sur 300 pages, deux voix qui s’écoutent et se répondent, s’affirment et se dérobent, jouent avec le désir d’infini et d’enfermement, soli­loquent, se sou­viennent, s’affranchissent. Un chœur de voix dont cha­cune conserve son infi­ni en acte, sa hec­céi­té (Duns Scot). Voilà le chant de l’amour et du don, du par­tage et de la déme­sure et du che­min à venir : Le plus intime en toi, c’est l’horizon.

Le désir fait signe, efface les pre­mières écri­tures, se recom­pose, croit atteindre le lieu (mais la pré­sence se dérobe), s’affronte aux notions d’enracinement, de demeure : On voit tou­jours loin dans l’oubli de l’origine. C’est le désir qui dévoile les teintes, les variantes, les odeurs, les reflets, les échos et qui fait naître des par­cours incon­nus. Une pro­fu­sion de lumière et de splen­deur porte l’écriture de Jean Mambrino ; un accueil per­ma­nent, un amen illi­mi­té, car rien n’est plus beau que la pro­messe de l’impossible

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