> La grâce éparse ou le poète Aragon

La grâce éparse ou le poète Aragon

Par |2018-08-21T06:40:03+00:00 26 janvier 2013|Catégories : Essais|

« À peine un feu s’éteint qu’un feu s’embrase »

Louis Aragon[1]

C’est du poète Aragon que je tiens à par­ler, et d’abord du pre­mier Aragon. De celui qui publie Feu de joie, en 1920, un recueil ini­tial qui pas­sa presque inaper­çu, à celui qui par anti­phrase et déri­sion écrit et publie La Grande gaî­té, avant d’ouvrir sa deuxième période avec Le Crève-cœur et de retrou­ver une autre gaî­té, amère quoique véri­table en dépit des noires cir­cons­tances de la Deuxième Guerre mon­diale. La période s’étend donc de 1920 à 1940. Il est bien, avec des traits constants que je dirais de nature, deux poètes dis­tincts, les exé­gètes le marquent de manière sou­vent impli­cite. Par ailleurs, ce qui pour l’instant m’empêche d’entrer dans la poé­sie du second Aragon (peut-être du troi­sième, etc., et il fau­drait pour ce faire recher­cher sa poé­sie, ou le poé­tique ara­go­nien, par­tout dans l’œuvre, y com­pris dans la prose et les romans) c’est, confron­tée à la briè­ve­té d’un article, l’immensité océa­nique de l’œuvre elle-même qui, à cet égard, pour­rait s’apparenter à celle de Hugo.

Qui plus est, je n’ai rien d’un cri­tique lit­té­raire et n’y pré­tends pas. Rien ne me conduit que le désir d’admirer et de trou­ver quelques rai­sons à mon admi­ra­tion. Il n’en manque pas avec Aragon. Cependant, avant de me livrer à mon exer­cice de pré­di­lec­tion, allons à ce qui a gêné, à ce qui gêne encore, à ce qui, un temps, dimi­nua « l’émerveillement » d’un André Gide [2] par exemple… Il ne faut rien vou­loir igno­rer.

« Je n’irai pas cra­cher sur sa tombe. », annonce Jean Pérol. Moi non plus. Et Jean Pérol d’ajouter : « …m’importent seuls les vers de ses poèmes à fis­su­rer le cris­tal de l’âme, à fis­su­rer l’éternité. M’importent seuls ces mer­cis d’amour que lui envoie la langue fran­çaise.[3] » J’applaudis, mais la res­tric­tion m’interroge. Non, ces mer­cis d’amour ne peuvent « seuls » m’importer. Nous le savons, Aragon n’est pas à sa place dans le pay­sage de notre lit­té­ra­ture, trop de contro­verses, de sous-enten­dus, de dits et de non-dits, de men­songes, de véri­tés et demi-véri­tés, de haines ouvertes ou cachées, empêchent qu’on lise le poète notam­ment, mais aus­si le roman­cier, sans qu’une inter­ro­ga­tion ici, un doute là, un désac­cord ailleurs sus­pende la pen­sée. J’ai vou­lu en avoir le cœur net, et pour ce faire suis entré dans sa poé­sie par la porte la plus ouverte, non celle des auto­ma­ti­ci­tés poé­tiques et des décal­co­ma­nies des temps du sur­réa­lisme, mais par celle, conco­mi­tante, de l’adhésion aux thèses du com­mu­nisme, de l’affiliation au Parti (en 1927) et du désir jamais démen­ti chez Aragon de se lier, en tant qu’homme et poète, à la défense des inté­rêts si mal­me­nés des classes popu­laires, et sur­tout d’ancrer sa poé­sie dans le monde réel, dans le camp de la jus­tice et du « pro­grès » social. Quels qu’aient été les enthou­siasmes, illu­sions, suc­cès et échecs ulté­rieurs de cette voie de com­bat, il est à noter qu’Aragon, en dépit des cri­tiques et ana­thèmes, n’a jamais joué sa fidé­li­té à ce choix déci­sif contre quelque inté­rêt per­son­nel. Il s’est furieu­se­ment défen­du, sou­vent, et il s’est aus­si déses­pé­ré de n’être pas com­pris dans ce choix défi­ni­toire. La fidé­li­té est l’une des marques de l’homme et du poète, et aus­si son hon­neur. Sa conduite durant la Deuxième Guerre mon­diale est irré­pro­chable et fidèle : pas d’exil confor­table ou incon­for­table sur les rives de l’Hudson ou dans les bras de la Métro-Goldwin-Mayer… Ce trait de tem­pé­ra­ment et de per­son­na­li­té sus­ci­te­ra tou­jours le res­pect. Il sus­ci­ta pour­tant les sar­casmes des exi­lés volon­taires et anciens amis, Breton et Péret notam­ment.

C’est pour­quoi je croi­rai res­pec­ter encore Aragon en le lisant dans son entière dimen­sion poé­tique, dont il ne nous a rien dis­si­mu­lé par ailleurs des moments les plus contes­tables[4]. Allons autant qu’il nous est pos­sible au fond des choses, quoique sans nous appe­san­tir outre mesure.

Ainsi, le recueil Persécuté per­sé­cu­teur (1931)[5], dans Front rouge notam­ment, en contre­point d’un éloge uni­di­men­sion­nel de l’U.R.S.S. lié à une condam­na­tion à mort sans appel de la répu­gnante bour­geoi­sie, condam­na­tion iro­nique et paro­dique sans doute, mais à mort, com­porte-t-il des vers qui ne sont que des slo­gans – « Mettez votre talon sur ces vipères qui se réveillent /​ Secouez ces mai­sons […] /​ Qu’il est doux qu’il est doux le gémis­se­ment qui sort des ruines » –, et, de la même eau sale, l’éloge du meurtre poli­ti­que­ment jus­ti­fié : – « L’éclat des fusillades ajoute au pay­sage une gaî­té jusqu’alors incon­nue /​ Ce sont des ingé­nieurs  des méde­cins qu’on exé­cute […] /​ À vous Jeunesses com­mu­nistes /​ balayez les débris humains où s’attarde /​ l’araignée incan­ta­toire du signe de croix […] Dressez-vous contre vos mères… ». Dieu sait si j’exècre cer­taine bour­geoi­sie, son égoïsme, sa cupi­di­té, la connais­sant assez d’en être issu, et Dieu sait si peu me chaut Dieu et non moins sa ridi­cule et si sou­vent mal­fai­sante Église, mais tout de même, ce dont Aragon, même jeune encore, même sou­hai­tant don­ner des gages, même ani­mé par l’élan ébloui du néo­phyte, eût dû avoir l’intuition, la pré­mo­ni­tion, c’est bien ce que, de Moscou à Phnom-Penh, nous révé­lèrent les années qui sui­virent. Certes, je ne fais que devi­ner l’énorme pres­sion que le P.C.F. pou­vait exer­cer sur les esprits, mais encore une fois, le poète quel qu’il soit, quelle que soit la convic­tion qui l’emporte, peut-il don­ner dans cette fai­blesse de l’esprit qui ne conduit qu’à chan­ger de reli­gion et à s’affilier à la mort[6]… Et tout cela pour que Front rouge, à la fin, sombre dans les ridi­cules de la pro­pa­gande, dans des images d’Épinal aux cou­leurs sovié­tiques : « Le mai socia­liste est annon­cé par mille hiron­delles /​ Dans les champs une grande lutte est ouverte […] Les coque­li­cots sont deve­nus des dra­peaux rouges et des monstres nou­veaux mâchonnent les épis ». Les moyens se jus­ti­fiant par la fin n’ont jamais été de ma phi­lo­so­phie : « En marche sol­dats de Boudienny /​ Vous êtes la conscience en marche du Prolétariat /​ Vous savez en por­tant la mort à quelle vie admi­rable vous faites une route… » Non, déci­dé­ment, je ne puis ! Mon cœur se sou­lève, Louis ! Ton cœur est bien faible, mon ami…, m’aurait-il, à l’époque, rétor­qué. Et toi, ton esprit ? lui aurais-je deman­dé.

Ferai-je un pas de plus sur la pente où nous des­cen­dons ? Oui, un seul. Il est d’autres « beau­tés » de ce style. Même les kan­gou­rous sur­réa­listes boxent mal dans cette confuse néces­si­té : – « …des lèvres arti­fi­cielles d’une chan­teuse pour la pre­mière fois a pris son vol comme un canard le kan­gou­rou lan­gou­reux de cette mélo­die… » (in Je ne sais pas jouer au golf) ;  et il est d’autres hor­reurs[7] (de celles que le poète renie­ra et dont Maurice Thorez lui-même lui fera grief), entre autres cette allu­sion qui figure dans Vains regrets d’un temps dis­pa­ru (in Hourra l’Oural) nous rap­pe­lant le mas­sacre d’Ekaterinbourg, le sous-sol de la Maison Ipatiev : « C’est là qu’ils ont fait dans une cave /​ fait un cadavre avec un tzar /​ et la tza­rine et ses petits… » Cela ne « passe » pas en dépit qu’il n’y ait men­tion que d’un cadavre unique, celui d’un empire. Comme avec Louis XVI on mit au panier le cadavre de la royau­té. Voilà, rien de tout cela, et sur­tout pas les « petits », n’entre dans ma conscience admi­ra­tive. Mais parce qu’Aragon n’a pas dis­si­mu­lé, parce qu’il est au fond d’une nature plus pro­fonde et éle­vée (cer­taines images rabaissent l’humain, ne croyez-vous pas ?), parce que de la dis­grâce peut naître l’irrésistible grâce et que plus tard le poète confes­se­ra que l’ « On ne fait pas un poème avec /​ De la boue[8] », eh bien, rele­vons, plus loin, ces émer­gences alli­té­ra­tives se résol­vant en visions de beau­té jusque dans l’exécration anti-colo­niale, telles ces : « Palmes pâles matins sur les Îles Heureuses /​ palmes pâles paumes des femmes de cou­leur /​ Palmes huiles qui cal­miez les mers…»[9], ou cette simple image, peut-être pré­mo­ni­toire : « Je traîne à mes pas le man­teau fan­to­ma­tique des arrière-pen­sées »[10]. Relevons encore cette déchi­rure d’un ciel d’orage, rayons nés de l’ultraviolence de la juste colère, cre­vant les nuées de leur arc-en-ciel révo­lu­tion­naire dans « Prélude au temps des cerises » où l’on voit et entend les fusées s’éjectant des rampes de lan­ce­ment de la Terreur et même d’une sorte d’hymne au Guépéou – « J’appelle la Terreur du fond de mes pou­mons… »,[11] –, fusées tirées contre ce monde bour­geois à vomir de l’avant-guerre et son incons­ciente bonne conscience : « Mesdames et Messieurs La valse /​ a trois temps /​ l’argent l’oubli l’art /​ le triple men­ton /​ l’art l’argent l’oubli… » « Vos tableaux vivants sou­lèvent le cœur /​ par leur bêtise atroce et la bas­sesse incroyable de vos dési­rs /​ Ta gueule ô Lakmé /​ Vous êtes la honte des miroirs »[12]. Cela est de l’ordre des grâces ter­ribles, et il ne fau­dra pas creu­ser long­temps – cher­chez donc ! – pour en déni­cher d’autres dans Hourra l’Oural, entre quelque éloge de Staline et l’exaltation des prouesses sta­kha­no­vistes pro­lé­ta­riennes… Certes, Aragon s’ennuya-t-il à ce point dans cette fête du muscle tra­vailleur ? Y crut-il, ou y per­dit-il jusqu’à cette iro­nie qu’il mania ailleurs comme rapière mor­telle ? Je ne sais, je suis d’un autre temps éga­ré dans de si étranges vul­ga­ri­tés que je le vomis chaque soir et chaque matin. D’Aragon, ses exé­gètes ne savent pas tout, ni moi non plus. Mais ces octo­syl­labes en dis­tiques, avec leurs Démons et leur Dame Démence, n’ouvrent-ils pas le pas­sage à un génie tout autre ? Ne trouvent-ils pas l’air dans un autre air, fût-il ancien, pareil à une chan­son, et pour cela quelque peu sus­pect… je veux dire à l’époque, et même à toute époque…  :

L’orchestre reprend la romance
qui gri­sait le monde abo­li
Dans mes bras Madame Ô Démence
Démon que vous êtes joli
Au cœur même de la cadence
Qu’est-ce qui bat comme un tam­bour
C’est cepen­dant la même danse
mais ce n’est plus le même amour [13]

Le génie ne peut se dis­si­mu­ler sous aucune sorte d’oripeau. Il éclate, et déjà sur tant de pages… Venons-y. C’est, dans Feu de joie, la rim­bal­dienne ouver­ture sou­vent rele­vée : « Rues, cam­pagnes, où cou­rais-je ? Les glaces me chas­saient vers d’autres mares. /​ Les bou­le­vards verts ! Jadis, j’admirais sans bais­ser les pau­pières, mais le soleil n’est plus un hor­ten­sia. » (O.P.C., I, p. 4.) Déjà, selon moi, dans ce « soleil », qui est fleur des jar­dins née au pays du soleil levant et ici ne l’est plus, s’éveille, dis­cret, l’art de la « dévia­tion » ara­go­nienne,  bifur­ca­tion douce, bru­tale, inat­ten­due, comme si les routes du poé­tique ne pou­vaient mener aux ports atten­dus. Comme si, au jour, sur­gis­saient d’emblée les ques­tions : « Le jour me pénètre. Que me veulent les miroirs blancs et ces femmes croi­sées ? Mensonge ou jeu ? Mon sang n’a pas cette cou­leur. » Rimbaud, oui, mais aus­si Apollinaire, Baudelaire par­fois, ailleurs Villon, Saint-Amant (moins aper­çu, celui de La Crevaille… etc.), Chénier, d’autres encore… affleurent et sont en quelque sorte « cités » par Aragon, jalons de son admi­ra­tion des clas­siques, appuis de mémoire, ali­ments, routes à suivre, à pour­suivre autre­ment. L’errance per­pé­tuelle (il en ima­gi­na le « mou­ve­ment », je crois !) est son signe : errance non seule­ment topo­gra­phique, mais liée aux sources et aux souffles inté­rieurs qu’il dévie, détourne sans cesse : « Dans l’État de Michigan /​ jus­te­ment quatre-vingt-trois jours /​ après la mort de quelqu’un /​ trois joyeux gar­çons de velours /​ dan­sèrent entre eux un qua­drille /​ avec le défunt… »… « À l’Hôtel de l’Univers et de l’Aveyron /​ le Métropolitain passe par la fenêtre /​ La fille aux-yeux-de-sol m’y rejoin­dra peut-être/ Mon cœur /​ que lui dirons-nous quand nous la ver­rons »(O.P.C., I, p. 5.) Le cœur, chez Aragon, est la basse conti­nue, la porte à fran­chir vers les débor­de­ments illi­mi­tés. Non pour des sen­ti­men­ta­li­tés, mais pour des émo­tions qui vont de l’effleurement lumi­neux aux creu­se­ments pro­fonds. Aragon, nous l’éprouvons dès ses pre­miers poèmes, ne s’interdira rien dans le domaine de « sa » liber­té d’être au monde, ou, si l’on veut, il nous dira tout ce qu’il pour­ra en dire, y com­pris, for­mule frap­pante et vraie, claire et mys­té­rieuse, que « Le jour est gorge-de-pigeon ». Il va, non sans une fière assu­rance, sur tous les che­mins qui se pré­sentent à lui[14] : « Plus léger que l’argent de l’air où je me love /​ Je file au ras des rets et m’évade du rêve /​/​  La Nature se plie et sait ce que je vaux ». (O.P.C., I, p. 9.) Il ne s’agit pas ici de construire par arti­fice un poème dans le poème, ou le poème du poème – risque d’un article –, mais de dire cette élé­gance très sin­gu­lière qui frappe l’œil et l’oreille aux vers (comme aux proses) d’Aragon. André Gide, nous l’avons dit, en fut « enchan­té ». Il n’est ques­tion que de cet enchan­te­ment. Fraîcheur des kaléi­do­sco­pies, sauts d’images et de sens, natu­relles dis­con­ti­nui­tés d’une poé­sie joyeuse, effer­ves­cente, avec, prête à sourdre ou jaillir, l’insolente volon­té de contes­ter de ce qui est, la volon­té d’embraser les choses (le titre de ce pre­mier recueil en fait foi) : « Que la vie est étroite /​ Tout de même j’en ai assez /​ Sortira-t-on /​ Je suis à bout /​ Casser cet uni­vers sur le genou ployé /​ Bois sec dont on ferait des flammes sin­gu­lières ». (O.P.C., I, p. 19.)

Je ne m’arrêterai pas à ces textes « épars » qu’Aragon pro­dui­sit entre 1917 et 1922 (O.P.C., I, pp. 31-78.). Ils apportent peu d’audaces per­son­nelles, livrés qu’ils sont à l’aléatoire d’éphémères expé­ri­men­ta­tions dadaïstes. Ils pré­cèdent le long pas­sage du poète sur le ter­ri­toire sur­réa­liste. On sai­sit bien cela dans les pages de Une vague de rêves (publiées en 1924 et pré­cé­dant de peu le pre­mier Manifeste de Breton), pages qui reflètent les déchi­re­ments internes du mou­ve­ment, les débats sur les places dis­tinctes, voire oppo­sées, qui doivent être celles de la poé­sie et de la lit­té­ra­ture selon Breton, pour qui il y va de l’honneur per­son­nel, de celui du mou­ve­ment et de sa cohé­rence. Aragon s’y montre spé­cia­le­ment déchi­ré qui com­men­çait alors simul­ta­né­ment la rédac­tion d’un roman – La Défense de l’infini – et celle de la prose mul­tiple du Paysan de Paris. Or le mou­ve­ment condamne le roman. Aragon résis­te­ra. Reprenons cet avis de Marie-Thérèse Eychart : « Ce qui n’est pour Breton qu’une confu­sion des genres devient pour Aragon une méthode de tra­vail embras­sant tous les pos­sibles et échap­pant par un mou­ve­ment dia­lec­tique qui lui est cher aux contra­dic­tions sté­ri­li­santes. » (O.P.C., I, p. 1220.) Reconnaissons donc la nature pro­pre­ment ara­go­nienne dans cette échap­pée vers l’extension, les syn­cré­tismes, plu­tôt que vers la réduc­tion des pos­sibles, et aus­si ses choix à venir, ce goût des ver­tiges, des chutes irré­mé­diables qu’il évoque dans l’image de Phaéton… tout cela sai­si par­mi ses for­mu­la­tions libres et belles : « … je sai­sis en moi l’occasionnel, je sai­sis tout à coup com­ment je me dépasse : l’occasionnel c’est moi, et cette pro­po­si­tion for­mée je ris à la mémoire de toute l’activité humaine. » « Qui est là ? Ah très bien : faites entrer l’infini. ». (O.P.C., I, pp. 83 et 97.)

Le recueil Le Mouvement per­pé­tuel, publié en 1926, nous pro­pose le sur­réa­lisme à l’essai (je veux dire ne pou­voir me convaincre ici d’un sérieux pro­fond et défi­ni­tif) dans le labo­ra­toire d’Aragon. (O.P.C., I, pp. 100 à 142.) On s’y plai­ra à des images sou­hai­tées sur­pre­nantes et tirant peu à consé­quence : « Sacrifions les bœufs sur les arbres /​ Les corps des femmes dans les champs /​ Sont de jolis pom­miers tou­chants… » On s’y amu­se­ra de manière plu­tôt conve­nue : « Mercredi me fait un signe de croix /​ Mercredi men­teur veux-tu que je croie… » Et dans la sec­tion Les Destinées de la poé­sie je cueille quelque tendre et trom­peuse Villanelle  – « Au bord des fon­taines /​/​ Sous les clairs ormeaux… » -, repos du guer­rier, étape aux rivages du clas­si­cisme que le poète ne répu­die­ra jamais, ou encore, d’une même eau, sans façons, cette écla­tante res­pi­ra­tion dans les pay­sages de quelque mytho­lo­gie, Atalante ou la Dame à la Licorne feraient l’affaire, ou mieux encore le regard d’Ulysse s’ouvrant sur Nausicaa :

« Elle s’arrête au bord des ruis­seaux. Elle chante /​ Elle court /​ Elle pousse un long cri vers le ciel /​ Sa robe est ouverte sur le para­dis /​ Elle est tout à fait char­mante /​ Elle agite un feuillard au-des­sus des vague­lettes /​ Elle passe avec len­teur sa main blanche sur son front pur /​ Entre ses pieds fuient les belettes /​ Dans son cha­peau s’assied l’azur ». (O.P.C., I, p. 133.)

Excusez du peu ! Exercices ? Pauses ? Qu’importe, Aragon s’essaye à tout et nous offre les par­fums du charme et de grâces éparses bien que pro­fuses, traces déjà visibles d’un génie poé­tique qui ne demande qu’à s’échapper de toutes les bou­teilles ima­gi­nables. Cette « perte du sens », en marge du Mouvement per­pé­tuel, n’en témoigne-t-elle pas aus­si, qui pour­tant ne satis­fai­sait pas Aragon :

« Défis à l’amour dans des mai­sons de fil de fer /​ Nous aimons les filles de sel /​ Lents bai­sers des démons cou­leur de la mer /​ Oiseaux-femmes beaux oiseaux déments /​ La valence la vou­lez-vous la valence /​ C’est le désir qu’il est léger dans la balance… ». (O.P.C., I, p. 141.)

Le Paysan de Paris (1926) est à lui seul tout un monde poé­tique et spé­cu­la­tif, un chef-d’œuvre recon­nu et célé­bré, dont nous devrions trai­ter simul­ta­né­ment avec d’autres livres plus anciens – avec quelque Télémaque, voire quelques déam­bu­la­tions pari­siennes de Restif, et, dans tous les cas, la Nadja d’André Breton. Nous ne pou­vons à l’évidence nous y lan­cer dans ce cadre limi­té[15]. Selon la vision de Daniel Bougnoux, « La poé­sie sur­git ici du concas­sage des formes, qui répriment l’essor ou le déve­lop­pe­ment du roman… […] La poé­sie ne relève pas d’une forme métrique (qui fige le genre), mais d’une forme de vie… » (O.P.C., I, p. 1254.) : inver­sons le regard, et sans doute nous pour­rons juger que dans Le Paysan s’articule de fla­grante façon le roma­nesque sur le poé­tique ou le poé­tique sur le roma­nesque avec, pour res­sort déci­sif, pour socle constant de tout écrit d’Aragon, la vie, sa vie, inté­rieur-exté­rieur, exté­rieur-inté­rieur en per­pé­tuelle osmose.

Il pour­rait sem­bler regret­table de clore ces quelques lignes par un regard trop rapide sur les poèmes de La Grande Gaîté, écrits en 1927 et 1928, publiés une seule fois en 1929. Le recueil – qui n’a pas vrai­ment bonne presse – croise l’histoire dif­fi­cile du sur­réa­lisme, celle très com­plexe des rela­tions entre le com­mu­nisme fran­çais et le mou­ve­ment, sans oublier le grand virage que va prendre l’existence d’Aragon sur tous ces plans, y com­pris celui du fran­chis­se­ment déci­sif des amours de Nancy Cunard à celles d’Elsa Triolet. Or, nous ver­rons qu’en l’occurrence il n’est rien à regret­ter nulle part. La Grande Gaîté (O.P.C., I, pp. 401-451), certes, est un livre mécon­nu ; c’est un Aragon déchi­ré qui l’écrivit, pire encore, un Aragon désa­bu­sé, voire « muti­lé de toute élé­gance, de la vir­tuo­si­té, de l’aisance qui le carac­té­risent géné­ra­le­ment », selon Olivier Barbarant. (O.P.C., I, p. 1335). Un Aragon qui sans aucun doute se trouve pour un temps désta­bi­li­sé en rai­son des insa­tis­fac­tions engen­drées par ses rela­tions avec le groupe sur­réa­liste, les limites qu’il per­çoit très bien de la recherche poé­tique menée par le groupe, les inquié­tudes de son entrée en poli­tique jointes à celles de ses évo­lu­tions amou­reuses… Heures dif­fi­ciles aux­quelles il répond sou­dain par une sorte de rage des­truc­trice de l’instrument poé­tique clas­sique comme du sien propre, une autre mise à mort en somme. Le recueil n’a rien d’accueillant à dire vrai, sa poé­sie bou­chère décou­pée au feuillard, déca­pée jusqu’à l’os, fai­sant irré­sis­ti­ble­ment pen­ser à la table rase sur laquelle peut-être on recons­trui­ra, ouvri­ra d’autres hori­zons, d’autres musiques, d’autres rythmes, avec ceux d’abord que lui ins­pi­re­ra le mili­tan­tisme. N’oublions pas que paral­lè­le­ment Aragon tra­vaille à son œuvre roma­nesque contes­tée par Breton au point qu’il en détrui­ra la presque tota­li­té des pré­mices (affaire de La Défense de l’infini). Une ber­ceuse sca­to­lo­gique est la qua­trième pièce de La Grande Gaîté, avec, un peu plus loin, une nasarde à soi-même en « ancien com­bat­tant » du Mouvement Dada, une pen­sée au « sale con » que l’on pour­rait être, et bien des thèmes à l’avenant qui nous disent que le fond de l’impasse est atteint avec un écœu­re­ment mêlé du désir de trou­ver d’autres voies, de par­tir ailleurs. L’envie de pour­suivre la lec­ture aura dû quit­ter bien des lec­teurs. On les com­prend. Cependant, ultimes grâces en décom­po­si­tion ou affleu­re­ments mal­gré tout de nou­velles pro­messes, je les cherche encore ces grâces, et les trouve au-delà ou hors de la sub­stance même du recueil. Ce qui ne se conçoit que dif­fi­ci­le­ment peut-il s’énoncer de claire façon ? C’est, ici, l’ironie anti-valé­ryenne d’un por­trait déri­soire, la griffe rapide et bles­sante du chat : « […] Pour l’apéritif lu La Jeune Parque […] Je suis M. Faralicq le com­mis­saire bien connu », et là, un « Tango folie » qui ne manque pas de l’instinct des fatales oppo­si­tions : « Toutes toutes toutes /​ S’il en reste encore /​ Toutes toutes toutes /​ Je n’ai pour­tant rien com­pris à ce qu’elles nom­maient l’amour ». Dans le sen­ti­ment d’humiliation mas­cu­line extrême de « Tel que », je lis, grâce encore, mais essen­tielle chez Aragon, celle du dire intègre : « Quand je vois des femmes comme ça […] Ce n’est pas leur faute mais /​ La mienne /​ Je ne me sens pas un homme /​ Je me sens /​ Un pauvre déchet pas très propre… »,  etc. Les cinq vers de « Poids » sonnent à mon oreille comme du plus fan­tai­siste Desnos, et telle « Fillette », hors sa cru­di­té, a des nuances valé­ryennes : « Je vou­drais lécher ton masque ô sta­tue /​ Saphir blanc /​ […] Ô sacré nom de Dieu de rouge aux lèvres /​ Murmure /​ Exquise enfant bleu pâle… ». Raclant l’abject dans « Angélus », Aragon détecte d’étranges beau­tés qui ne sont qu’à lui et à Paris : « La boue avec ses vieux tickets de métro […] La boue /​ Avec ses numé­ros d’autobus /​ Ses vieux débris ses déchets de l’instant … », cela allant à l’indicible, à l’affolement du dis­cours avec ces « vieillards » qui pelotent et reluquent ce à quoi ils veulent pré­tendre encore : « Regardez dans leurs doigts les putains qu’ils manient /​ Leurs yeux comme des lote­ries /​ Leurs yeux immenses où sautent à la corde /​ Un cygne noir deve­nu fou /​ Il va chan­ter… ». Dans l’anti-chant sont enfouis des gemmes admi­rables. Qu’on les cherche, on les trou­ve­ra. Aragon l’enchanté-l’enchanteur ne peut se nier long­temps, fût-il plon­gé au plus loin dans les désa­veux, côtoyant les « monstres néga­tifs » de sa « Lettre au com­mis­saire ». Le verbe alors s’exaspère et renoue avec d’autres vio­lences qui sont encore de ces grâces noires que l’on traque aus­si­tôt : « Les gens voyez-vous ont un idéal /​ Mourir dans leur lit Drôle d’avantage /​ Mourir tran­quille­ment dans l’urine et le papier d’Arménie /​ Mourir comme un robi­net dans un tiroir /​ Comme une cré­celle dans la mou­tarde… ». Dérision du déri­soire, par­fois au bord de l’anéantissement, de l’insensé  – Excès ! Côtoiement des fron­tières de l’audible ! –  tel­le­ment que se lèvent des beau­tés neuves, de celles qui affleurent et ouvrent au futur : « Les femmes sou­dain dans cette neige se levèrent… […] Puis dans la robe de la ville /​ Roulèrent leurs corps comme des larmes /​ Comme les dia­mants tom­bés d’un dia­dème… » (in Transfiguration de Paris).

N’oublions pas : – « Faites entrer l’infini ! » Un ordre qui ne pour­ra long­temps son­ner dans le vide.

La Grande Gaîté, si elle n’offre pas une entrée facile dans son corps dur et sec, ne mérite pas les juge­ments le plus sou­vent néga­tifs qui lui ont été réser­vés, ni la mécon­nais­sance rela­tive qui l’entoure. C’est un recueil qui ouvre plus qu’il ne ferme, une étape. Aragon chante encore après avoir vou­lu dé-chan­ter, et pro­pose une poé­sie anti­par­ti­cu­laire au sens de la seule phy­sique poé­tique qui me soit à por­tée, s’annihilant pour « libé­rer de l’énergie sous forme de pho­tons ». Il fau­drait aller ensuite à l’Aragon poète renou­ve­lé, à celui qui pour­sui­vit son voyage, ouvrit la prose au poé­tique, et l’inverse. Il fau­drait pou­voir dire : à suivre.

 

texte paru dans la revue Faites entrer l’Infini, n° 54, décembre 2012disponible auprès de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, 58 rue d'Hauteville, 75010 Paris, 14 euros.

 


[1] In En marge du roman inache­vé, Petit mor­ceau pour… (Aragon, Œuvres Poétiques Complètes, O.P.C., vol. II, p. 272, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade.)

[2] « Aragon dont les pre­miers écrits nous émer­veillèrent, dont les sui­vants et les avant-der­niers nous plurent moins ou pas du tout, et même cer­tains nous conster­nèrent… ». (A. Gide, avant de par­ler en bien du recueil Le Crève-cœur. Cité par Olivier Barbarant, op. cit. vol. I, p. 1435, note 1.)

[3] In Le siècle d’Aragon, Textes publiés sous l’égide du Conseil Général de la Seine-Saint-Denis, 1997, pp. 38-39.

[4] La récente édi­tion de ses Œuvres Poétiques com­plètes, pré­fa­cée par Jean Ristat, diri­gée et anno­tée par Olivier Barbarant, (Gallimard, Pléiade, 2 vol., 2007) démontre que le poète ne fut pas homme à dis­si­mu­ler, en les écar­tant de la publi­ca­tion, des poèmes qu’il regret­ta expli­ci­te­ment d’avoir écrits, et dont il eut honte. Dans la langue de notre temps, cela s’appelle « assu­mer » et « s’assumer ». Ainsi, selon O. Barbarant, Aragon ne se par­don­nait-il pas « ce ton de cruau­té » de son recueil Persécuté per­sé­cu­teur », de 1931 ; ce qu’il dira, certes tar­di­ve­ment, en termes presque iden­tiques de cer­tains pas­sages de Hourra l’Oural. (Cf. O.P.C., vol. I, pp. 1368 et 1386.) On en trouve une preuve sup­plé­men­taire dans les com­men­taires sur ces recueils et sur d’autres de ses textes et articles, qu’Aragon a écrits en 1974 pour la pre­mière édi­tion en 15 volumes, chez Messidor, de ce qu’il inti­tule alors son Œuvre poé­tique. (Ces com­men­taires n’ont pas été repris dans l’édition de la Pléiade.)

[5] À juste titre, François Eychart me rap­pelle ici que la fac­ture poé­tique du recueil Persécuté per­sé­cu­teur est presque entiè­re­ment issue de l’esthétique sur­réa­liste d’Aragon alors que poli­ti­que­ment il est en train de quit­ter le sur­réa­lisme, la rup­ture publique inter­ve­nant quelques mois plus tard, au début de 1932. 

[6] Durant la guerre d’Espagne, Miguel de Unamuno, à Salamanque, dénon­ça la répu­gnante devise du géné­ral fas­ciste Millán Astray : « Vive la mort ! »  Comment la tolé­rer chez les anti-fas­cistes ?

[7] Ou de splen­dides niai­se­ries comme seule la foi, quelle qu’elle soit, sait en ins­pi­rer. Ainsi ces vers : « Vous ne souille­rez pas les marches de la col­lec­ti­vi­sa­tion /​ Vous mour­rez au seuil brû­lant de la dia­lec­tique ». In Persécuté per­sé­cu­teur, O.P.C., vol. I, p. 500.

[8] Le Treizième apôtre, in Les Adieux, O.P.C., II, p. 1199.

[9] Mars à Vincennes, in Persécuté per­sé­cu­teur, O.P.C., I, p. 516.

[10] Lycanthropie contem­po­raine, in Persécuté per­sé­cu­teur, O.P.C., I, p. 525.

[11] Prélude au temps des cerises, in Persécuté per­sé­cu­teur, O.P.C., I, pp. 534 à 538.

[12]  Ibid.

[13] In Hourra l’Oural, Le Capital volant, IV : Valse du Tcheliabtraktrostroï, O.P.C., I, p. 555.

[14] Quelque chose de qui­chot­tesque, sans doute…

[15] J’aurai encore lais­sé s’échapper des textes « auto­ma­tiques » publiés entre 1920 et 1927 (O.P.C., I, pp. 303-374) qui démontrent que la trace sur­réa­liste fut plus mar­quée chez Aragon que je n’ai pu l’imaginer ; et l’hommage que ren­dit Aragon à Lewis Carroll dans une « tra­duc­tion » qu’en 1928 il fit de La Chasse au Snark, avec pour sous-titre Une ago­nie en huit crises. (O.P.C., I, pp. 375-397.) 

 

X