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La poésie dans la NRF, 1925-1940

Par | 2018-02-20T16:09:21+00:00 25 octobre 2012|Catégories : Essais|

A l’automne 1933, dans ses numé­ros d’octobre et de novembre, la NRF publia un « Tableau de la poé­sie ».
Sur un peu moins de 80 pages répar­ties sur deux livrai­sons, il y avait là qua­rante-quatre auteurs, repré­sen­tés cha­cun par un poème, et aus­si par une notice dans laquelle l’intéressé s’expliquait sur sa voca­tion poé­tique : on trou­vait quelques écri­vains connus et recon­nus (Jules Supervielle ou Fernand Gregh) mais aus­si et sur­tout des noms tota­le­ment igno­rés par le monde lit­té­raire et aujourd’hui encore par l’histoire lit­té­raire : ain­si « G. de Bellet, dan­seur, né à Nice en 1903 » ; « Marthe Goulliart, sté­no-dac­ty­lo­graphe, 40 ans » etc. Ces qua­rante-quatre auteurs avaient été choi­sis par­mi les quelques dix mille qui (assure Paulhan) avaient répon­du à l’appel adres­sé en avril à « tous les poètes fran­çais –aux poètes encore incon­nus non moins qu’aux poètes célèbres ; aux ouvriers et aux pay­sans, aus­si bien qu’aux intel­lec­tuels et aux bour­geois ; aux pro­fes­sion­nels comme aux poètes du Dimanche ».

Pourquoi une pareille entre­prise dans la NRF ? Il y a des rai­sons expli­cites : « Il fal­lait apprendre à quoi sert la poé­sie, d’où elle sort, com­ment elle frappe, et quelles rai­sons d’écrire se donne un poète »[1], mais ces 80 pages, qui sont plu­tôt inso­lites, cela n’échappe à per­sonne, appellent d’autres com­men­taires.

D’une part, l’appel aux ama­teurs, à ce que Paulhan nomme « l’homme du com­mun », laisse au moins soup­çon­ner des réserves vis à vis des pro­fes­sion­nels de la poé­sie. Dans le domaine poli­tique, la confiance affi­chée par Paulhan à l’égard de « l’homme de la rue », est soli­daire de l’ironie avec les­quelles il consi­dère les spé­cia­listes de la poli­tique. Il n’en va pas autre­ment dans le domaine qui nous inté­resse, et il n’est que de voir le trai­te­ment réser­vé par le Tableau à l’académicien Fernand Gregh, ou à Mme de Lanartic, poé­tesse pri­mée par l’Institut, pour ache­ver de s’en convaincre. En dépit ou à cause des déné­ga­tions de l’introduction : « [Il ne s’agit pas] de savoir si la poé­sie est morte. Elle ne l’est pas, bien enten­du », une publi­ca­tion comme celle-ci est insé­pa­rable d’une inquié­tude, d’un doute, d’une iro­nie, vis à vis de la poé­sie qui s’imprime à ce moment-là dans les livres et dans les revues, de ce qu’on pour­rait appe­ler l’institution poé­tique.
 

Ce point mérite qu’on s’y arrête. Vues de notre début de siècle, ces quinze années peuvent appa­raître comme un âge d’or de la poé­sie fran­çaise : de Claudel et Valéry aux sur­réa­listes en pas­sant par Michaux, Jouve, Cendrars, Saint John Perse, Fargue, Supervielle, Max Jacob, Ponge, Reverdy… y a-t-il jamais eu une telle diver­si­té et une telle abon­dance d’œuvres poé­tiques de grande ou de très grande valeur –œuvres dont aucune n’est igno­rée par la NRF ? Et je ne dis rien des jeunes qui arrivent Audiberti, Follain, Tardieu… What a bunch ! comme disait Larbaud.

Mais ce qu’il faut bien ajou­ter, c’est que cet âge d’or, cette abon­dance digne d’un pays de Cocagne, ne sont qua­si­ment jamais per­çus comme tels par les contem­po­rains. La flo­rai­son dont j’ai par­lé sur­vient non pas du tout dans l’allégresse et la confiance : mais dans un cli­mat de déso­la­tion, un cli­mat de sar­casme, de doute et de deuil à l’égard du genre poé­tique. Cette poé­sie si riche, si féconde, si diverse, fleu­rit au moment même où pleuvent de maints côtés les faire-part de décès la concer­nant.

J’aurais ici beau­coup de cita­tions à pré­le­ver dans la revue. Cela irait de consi­dé­ra­tions mélan­co­liques de Roger Allard ou de Thibaudet à pro­pos de Calliope[2], jusqu’à la pré­face à L’Homme blanc dans laquelle Jules Romains, en 1937, note (c’est banal) l’indifférence crois­sante du public à la poésie[3]. Je cite­rai plus lon­gue­ment, parce qu’on ne le cite jamais, et c’est dom­mage, un texte de Léon-Paul Fargue, publié le 1er sep­tembre 1935 :

 

Il ne se passe pas de jours que l’on ne m’annonce, sous quelque forme, la mort de la Poésie. Ce sont les cri­tiques qui embouchent leurs cors, c’est un ava­leur de monocles qui pérore, […] ce sont les écri­vains pour mar­chands de meubles et les chro­ni­queurs de wagons-res­tau­rants, les tri­piers deve­nus sous-secré­taires d’Etat à la Danse, aux Sports d’Hiver ou aux mai­sons de passe, cer­tains cor­rec­teurs d’imprimerie, des gar­çons de bain, des ton­deurs de chiens, les agents élec­to­raux […] J’ouvre un jour­nal, un cata­logue de machines agri­coles, le Larousse pour aveugles ou pour car­diaques, le guide bleu, le guide rose, le pro­gramme de l’Enseignement secon­daire, le livre de cui­sine, l’annuaire des télé­phones, un manuel de Droit flu­vial, la cote de la Bourse, le menu du Colisée […] Partout la poé­sie est morte.

Morte, elle est morte. La poé­sie est morte. Tous les fos­soyeurs du radi­ca­lisme, de la Mode, de la pas­se­men­te­rie, du Jockey-Club ou de la pêche à la ligne l’affirment, le prouvent, le constatent, le publient, le tin­ta­marrent, le bavent. La poé­sie est morte.

 

On dira que (verve mise à part) tout cela n’est pas neuf, que la mort de la poé­sie était déjà une ren­gaine au XIX° siècle, y com­pris sous la plume de gens qui n’avaient jamais lu Hegel. Peu importe ici : ce que je retiens, c’est ce cli­mat de doute, d’hostilité ou de mépris, cette menace sus­pen­due au-des­sus de la poé­sie et qui lui impose constam­ment de récla­mer un droit à l’existence qu’on lui mégote. Il me semble que l’on a inté­rêt, pour com­prendre le Tableau, à gar­der pré­sent à l’esprit le texte de Fargue, et tant d’autres qui disent la même chose avec moins de brio : si la poé­sie n’était pas ain­si expo­sée, si les poètes salués comme tels la fai­saient vivre comme il se doit, d’une vie assez vivante et riche, il aurait été sans doute moins urgent de mon­trer qu’elle conti­nuait de vivre ailleurs, par­mi les hommes du com­mun ; le Tableau de la Poésie aurait été moins néces­saire. C’est là mon pre­mier com­men­taire. Mais je vou­drais dire aus­si un mot de la forme même du Tableau.

« Quand on expose des don­nées com­plexes et qu’on pré­sente une vue d’ensemble d’un pro­blème », dit Robert, « on en fait le tableau […] Le tableau […] n’est pas une syn­thèse, mais une jux­ta­po­si­tion de points de vue »[4]. Juxtaposition, non syn­thèse. Le tableau est un pan­op­tique qui per­met d’embrasser d’un coup d’œil un champ diver­si­fié, dis­pa­rate, bario­lé ; de pré­sen­ter ensemble des œuvres et des pro­jets que par ailleurs tout oppose, qui se tournent le dos, qui n’ont rien de com­mun qu’une bien impré­cise appar­te­nance géné­rique.

C’est en ce sens, me semble-t-il, que le pro­jet (l’utopie) qui s’incarne dans le Tableau pour­rait être aus­si le pro­jet (l’utopie) de la NRF : la NRF, elle aus­si, est un Tableau, le Tableau est une sorte de méta­phore de la revue. Comme le Tableau la NRF n’est pas, ne veut pas être, la revue d’un par­ti ou d’une secte poé­tique ; comme le Tableau, elle pré­tend s’ouvrir à  « tous les poètes fran­çais ».

 

*

 

Naturellement, on objec­te­ra : on dira qu’il n’y sont pas tous et, pour peu que l’on se contente de faire l’inventaire des poètes publiés dans la pre­mière sec­tion, on juge­ra qu’on est loin du compte, que la liste est courte, et d’ailleurs contes­table, de François-Paul Alibert à Paul Valéry, les pre­miers grands rôles étant sans sur­prise : Claudel, Jouve, Suarès, Supervielle, Valéry.

Cependant, si l’on étend l’enquête à l’ensemble de la revue, si l’on prend en compte les notes, les chro­niques, les « airs du mois », et jusqu’aux cita­tions insé­rées dans la revue des revues etc. il faut bien conve­nir que l’index nomi­num s’allonge consi­dé­ra­ble­ment, qu’il faut beau­coup d’érudition pour le prendre en défaut, et que l’utopie dont j’ai par­lé n’est pas loin d’être réa­li­sée. Mais on doit conve­nir éga­le­ment que cette exhaus­ti­vi­té (ten­dan­cielle) ne signi­fie pas neu­tra­li­té ou « objec­ti­vi­té ». Il est, à mon sens, périlleux d’identifier la NRF à une ligne ou à un esprit, à une poé­tique dont la revue se ferait, dans cha­cune de ses livrai­sons, l’apôtre ou le pro­pa­gan­diste ; mais la mobi­li­té esthé­tique, les som­maires construits selon la méthode « un che­val, une alouette » (comme le disait Auguste Anglès de la pre­mière NRF) Artaud cou­doyant Francis Jammes ou Tristan Derème, n’ont pas pour corol­laire une uni­ver­selle bien­veillance. La bigar­rure ne débouche pas sur un éclec­tisme indul­gent, ou fade, ni sur le nihi­lisme aimable et fati­gué du « tout se vaut » et du « pour­quoi pas ? ». La NRF est une revue où l’on manie aus­si le fouet.

On a ici le choix des exemples, je cite­rai le cas de cer­tains repré­sen­tants de la lit­té­ra­ture mon­daine, comme la com­tesse de Noailles, à peu près igno­rée durant ces quinze années, mais dont le Choix de poèmes fait l’objet d’un compte ren­du féroce, par Gabriel Bounoure, en mai 1931[5]. Les poètes aca­dé­mi­ciens, les Henri de Régnier, Pierre de Nolhac, Fernand Gregh… sont eux aus­si à peu près absents. Et quand on les cite, à l’occasion de leur décès par exemple, ce sont rare­ment des fleurs qu’on vient dépo­ser sur leur tombe. Lorsque meurt Henri de Régnier, c’est Jean Guérin (Paulhan, donc) qui signe sa notice nécro­lo­gique (juin 1936). Citons le début, pour son iro­nie :

 

 

La mort d’Henri de Régnier vient étran­ge­ment ouvrir les céré­mo­nies où doit se célé­brer le cin­quan­te­naire du sym­bo­lisme.

 

et la pointe finale :

 

 Il y a de l’élégance à s’effacer ; [Henri de Régnier] s’était admi­ra­ble­ment effa­cé.

 

On ne sau­rait enre­gis­trer avec moins de nos­tal­gie la péremp­tion d’une œuvre, mais aus­si d’une école, le sym­bo­lisme, qui aurait pu être regar­dées d’un œil moins sec dans une revue où les Gide, Valéry, Claudel, tenaient la place que l’on sait, une revue aus­si qui a fait beau­coup pour ame­ner Mallarmé à occu­per la place qu’il occupe aujourd’hui. Aujourd’hui, cepen­dant, ces dédains (qui au-delà des juge­ments de goût peuvent s’analyser en termes de conflits de pou­voir : en mani­fes­tant ain­si avec inso­lence son mépris d’auteurs arri­vés, jouis­sant d’une noto­rié­té et d’une recon­nais­sance ins­ti­tu­tion­nelle, la revue témoigne de sa puis­sance, signale la péremp­tion d’instances de légi­ti­ma­tion aux­quelles elle tend à se sub­sti­tuer) ces dédains sus­citent peu de pro­tes­ta­tions : ils peuvent même être convo­qués pour ser­vir à un éloge de la NRF et de sa per­ti­nence cri­tique, puisqu’ils ont été en somme enté­ri­nés par la pos­té­ri­té. Il en va tout autre­ment si l’on consi­dère le trai­te­ment réser­vé au sur­réa­lisme.

L’antithèse est deve­nue clas­sique : NRF contre sur­réa­lisme, Girondins contre Montagnards, le centre contre les extrêmes, lit­té­ra­ture ins­ti­tu­tion­nelle contre lit­té­ra­ture insur­rec­tion­nelle, Gide-Valéry-Claudel contre Aragon-Breton-Eluard… L’antithèse se trouve lar­ge­ment accré­di­tée si l’on s’avise que la revue ne publie pas les sur­réa­listes, à de rares excep­tions près (Eluard, mais sur­tout à par­tir de 1937, au moment où il rompt avec Breton et le groupe). Entre 1925 et 1940, rien de Desnos, rien de Char, rien de Péret, qua­si­ment rien de Breton (deux lettres et un article, un seul, en 1937) qua­si­ment rien d’Aragon avant décembre 1939 (deux lettres, plus diverses cita­tions par­tielles et clai­re­ment mal inten­tion­nées dans la rubrique « Livres et jour­naux », où l’on put lire de larges extraits de « Front rouge », et dans la « Revue des revues »[6]). Breton et Paulhan, je le rap­pelle, étaient rela­ti­ve­ment proches en 1919, et le nom de Paulhan figure sur le pre­mier som­maire de la revue Littérature. Mais en 1926-7, ils en sont aux lettres d’injures, Paulhan envoie ses témoins, il s’en faut de peu qu’ils ne se battent en duel… A cette occa­sion, le groupe fait bloc autour de son chef, Paulhan reçoit des lettres gros­sières signées Aragon, Péret, Eluard. Les rela­tions avec Breton se réchauffent ensuite dans les années trente, Paulhan publie même L’Amour fou en 1937 dans sa col­lec­tion « Métamorphoses », mais pas dans la revue. Le rap­pro­che­ment avec Aragon se fera en 1939.


De tout cela, et de bien d’autres textes ou évé­ne­ments que je ne cite pas, il est ten­tant de conclure que Paulhan (ou, sinon Paulhan tout seul, Paulhan et ceux qui ont leur mot à dire dans la direc­tion de la revue : Gide, Schlumberger, Gallimard etc.) a tout sim­ple­ment écar­té les sur­réa­listes ;  qu’on leur a fer­mé la porte. Mais il faut ici se gar­der de des­crip­tions trop hâtives, for­cé­ment sim­pli­fi­ca­trices.

Observons d’abord que si l’on ne publie pas ces auteurs dans la NRF, on ne fait pas silence sur leurs publi­ca­tions (qui se font sou­vent du reste dans la mai­son d’édition qui porte le nom de la revue). Vers 1932, il est ques­tion d’une conspi­ra­tion du silence qui serait orches­trée contre le sur­réa­lisme. Supposé que cette conspi­ra­tion ait effec­ti­ve­ment exis­té, il me paraît dif­fi­cile d’accuser la NRF d’être l’un des conju­rés. Dès la fin de 1924, c’est-à-dire dès que le mou­ve­ment sur­réa­liste acquiert une exis­tence publique, la revue publie plu­sieurs textes à son sujet. Ces textes sont net­te­ment cri­tiques : il est évident qu’on donne la parole à l’opposition, qu’on fait entendre les objections[7]. Cependant, ces objec­tions, déve­lop­pées par Drieu, Thibaudet ou d’autres, seraient tout à fait inop­por­tunes, si la poli­tique de la revue était celle de l’étouffoir : en mul­ti­pliant les articles « contre », elle contri­bue à ins­tal­ler les sur­réa­listes, quand bien même c’est pour par­ler contre eux, au centre du débat intel­lec­tuel. 

Au sur­plus, une revue est une poly­pho­nie, la NRF ne parle pas d’une seule voix. Vis à vis des sur­réa­listes, elle souffle le chaud et le froid : publiant, par exemple, en février 1932, un article atten­tif et élo­gieux de Renéville, qui amène en réponse, en juillet, une lettre fort longue et polie de Breton ; puis, en février 1933, un compte ren­du féroce des Vases com­mu­ni­cants par Julien Lanoë (« André Breton réa­lise un pro­grès cer­tain sur M. Homais etc. »)[8] ; ou encore la NRF, par la plume de Gabriel Bounoure, déjà cité, peut mani­fes­ter de l’enthousiasme pour Eluard, des réserves vis-à-vis de Desnos ou d’Aragon, un pro­fond mépris pour Péret. C’est ce refus de toute logique de groupe que Breton, qui a peut-être rêvé d’entrer à la NRF comme d’autres sont entrés dans le Palais d’Hiver, aurait sans nul doute aimé évi­ter.

On sait en effet qu’il y eut, au prin­temps de 1926, de curieuses « négo­cia­tions » entre le groupe sur­réa­liste et Paulhan. A cette date, les rela­tions avec Breton sont déjà très mau­vaises, il y a déjà eu un pre­mier échange de gen­tillesses en février 1926 (« Breton m’a écrit : « ‘je vous tiens pour un con et un lâche’. […] J’ai répon­du par pneu : ‘Il y a long­temps que vous m’emmerdez’ »[9]) et Paulhan a sen­ti le besoin d’un inter­mé­diaire. Curieusement, il a choi­si Artaud, qui n’est peut-être pas le meilleur diplo­mate qu’on puisse ima­gi­ner. De quoi s’agit-il ? En un mot, d’offrir aux sur­réa­listes un accès à la revue. Négociations dif­fi­ciles : Paulhan, en effet, entend conser­ver sa marge de manœuvre et en par­ti­cu­lier le droit « de refu­ser tout ou par­tie des manus­crits pro­po­sés ». Breton et les siens, de leur côté « estiment qu’une fois admis le prin­cipe de leur col­la­bo­ra­tion, carte blanche doit leur être lais­sée »[10]. En outre, Breton entre en fureur en pre­nant connais­sance d’une lettre de Paulhan à Artaud que ce der­nier (« pour sim­pli­fier les choses », dit-il) lui a mis sous les yeux. Il n’y aura fina­le­ment ni conces­sion ni accord. Je conclus que si les sur­réa­listes ne sont pas impri­més dans la NRF (à quelques excep­tions près) c’est aus­si qu’ils s’y sont refu­sés.

La poli­tique de Paulhan, on le voit, n’est pas une poli­tique de lock-out. L’idée reçue selon laquelle l’absence des sur­réa­listes s’expliquerait suf­fi­sam­ment par des diver­gences esthé­tiques et poli­tiques, qu’elle signa­le­rait la résis­tance d’une revue « bour­geoise » à une révo­lu­tion esthé­tique et lit­té­raire, est au moins insuf­fi­sante. La ligne qui sépare les « poètes de la NRF » et les Surréalistes ne coïn­cide pas avec celle que Paulhan regarde comme majeure, et qui sépare les Rhétoriciens des Terroristes : les Surréalistes sont des Terroristes ; mais un Claudel, auteur NRF s’il en fut, ne l’est pas moins. D’autre part, on s’expliquerait mal, s’il s’agissait seule­ment de frei­ner les inno­va­tions, l’assiduité d’un Michaux, qui ne secoue pas moins fort les abon­nés et les habi­tudes. On ne s’expliquerait pas mieux la place faite à Artaud, très pré­sent grâce à Paulhan (entre 25 et 34, 23 signatures[11], contre 17 seule­ment pour Claudel, par exemple ; aujourd’hui, les spé­cia­listes d’Artaud n’aiment guère se sou­ve­nir de cette assi­dui­té dans une revue « ins­ti­tu­tion­nelle »), à Renéville, à Daumal, à Caillois ou même à Eluard une fois la brouille pas­sée… toutes signa­tures qui s’expliquent au contraire fort bien si l’intention de Paulhan est d’occuper tout le ter­rain : faute de pou­voir impri­mer à ses condi­tions le groupe de Breton, il se fera un plai­sir d’accueillir les trans­fuges et les excom­mu­niés.

En véri­té, l’action de Paulhan vise non pas à exclure les sur­réa­listes (qu’il a au contraire tout inté­rêt à publier pour éta­blir le carac­tère uni­ver­sel de sa revue), non pas à les exclure mais à les can­ton­ner. Dans la revue, il faut que soient repré­sen­tées « toutes les exa­gé­ra­tions » ; et l’exagération sur­réa­liste comme les autres, mais par­mi d’autres, et concur­rem­ment avec d’autres. L’espace lit­té­raire est un espace frag­men­té ; aucun des seg­ments qui le com­posent n’est autre chose qu’un seg­ment, aucun ne peut valoir pour le tout, ne peut se pré­va­loir d’être le Tout. Paulhan n’est pas, n’a pas été, ne sera jamais homme à se don­ner tout entier à un seul auteur, ou groupe d’auteurs. Il est peu sujet à ce qu’il appelle (dans l’Entretien sur des faits divers) « l’illusion de tota­li­té », qui consiste selon lui à prendre pour le Tout ce qui n’est qu’une par­tie : à prendre l’œuvre d’un poète, fut-il Hugo ou Rimbaud, ou d’un groupe de poètes, pour la poé­sie. D’où l’échec des négo­cia­tions dont j’ai par­lé, et l’absence des Surréalistes.

 

*

L’espace lit­té­raire est un espace frag­men­té, l’époque n’a pas un esprit mais plu­sieurs, elle n’est pas homo­gène mais feuille­tée, mêlée, dis­pa­rate. La revue le sera donc  aus­si.

« Peut-être », écrit Julien Lanoë en mai 1938, « peut-être est-ce le carac­tère domi­nant des lettres contem­po­raines que ces sur­vi­vances de doc­trines révo­lues, que ce ren­dez-vous géné­ral de for­mules qui dans le pas­sé s’étaient chas­sées l’une l’autre et qui repa­raissent aujourd’hui jux­ta­po­sées. L’époque est étran­ge­ment réca­pi­tu­la­tive ». Où l’on voit que l’époque pour­rait res­sem­bler déjà à la nôtre –éclec­tique, ou post-moderne, avant la date. Où l’on voit aus­si que trai­ter de « la poé­sie » dans la NRF entre 1925 et 1940, ce pour­rait être non pas seule­ment pré­ci­ser son rôle et sa posi­tion dans cette Grande Marche ou ce Grand Combat avec quoi la moder­ni­té aimait à être confon­due, non pas indi­quer sa fonc­tion dans ce « Grand Récit » dont le post-moder­nisme, jus­te­ment, enre­gistre la désué­tude. Ce serait plu­tôt prendre garde à ce bario­lage de « for­mules » ; plu­tôt que d’essayer de rame­ner le mul­tiple à l’un, de trou­ver une cohé­rence, une « ligne », un « esprit », que sais-je, il faut le faire sans doute mais on l’a déjà beau­coup fait, il s’agirait de se rendre atten­tif à la jux­ta­po­si­tion et à la bigar­rure, en prê­tant une atten­tion toute par­ti­cu­lière à tous ceux qui sont là et que nous avons oubliés.

Récapitulative, dit Lanoë. Cela peut être l’occasion de s’arrêter un ins­tant (qui le fait ?) devant des publi­ca­tions comme le Dict de Padma, poème tibé­tain tra­duit par Gustave Charles Toussaint et publié en tête du numé­ro de mai 1933 ; ou les Textes égyp­tiens édi­tés par J.-C. Mardrus (fév. et mars 1937)… Cette séduc­tion de l'archaïque, cette réap­pro­pria­tion du « per­du », comme dit aujourd’hui Pascal Quignard, est de toute évi­dence un des traits du contem­po­rain, dont pour­raient témoi­gner dans la même période l’Anabase de Saint-John Perse, ou les Tarahumaras d’Artaud.

Juxtapositions, dit Lanoë. Comment ne pas y son­ger encore quand feuille­tant la revue on s’avise que c’est le même Raymond Schwab (auteur en février 1929 du « Chant de l’arc et d’Ishtar ») qui donne des comptes ren­dus indul­gents d’Albert Samain[12] et qui tra­duit Gertrude Stein ; quand on trouve côte à côte, le même mois, les textes  égyp­tiens que j’ai dits, des poèmes de La Tour du Pin et l’article de Breton[13] ; ou dans un autre, un peu plus tôt, le fameux  « Grand Combat » de Michaux tout près des Sonnets à Philis de Vincent Muselli, un vieil ami de Paulhan :

 

Jà tes doigts pour la tra­gé­die
Préparent l’enflammé poi­son ;

 

Jà ta chair avec ta rai­son
A mêmes fièvres tu dédies…
[14]

 

Rendre compte de ce que fut la poé­sie dans la revue, ce peut être sépa­rer le bon grain de l’ivraie, Alibert de Michaux, le por­teur d’avenir du désuet : ce peut être aus­si prendre acte de ces voi­si­nages impro­bables, de ces bords-à-bords dérou­tants entre des textes, des manières, qui paraissent sor­tis de com­par­ti­ments sépa­rés du temps ; ce peut être prê­ter atten­tion à des ana­chro­nismes que l’on sur­prend par­fois jusqu’à l’intérieur d’un même texte. Ainsi du Falourdin de Fernand Fleuret, dont on trouve dans les notes, en 1927, un éloge enthou­siaste : Falourdin satire de la presse et du bour­rage de crâne (quoi de plus actuel ?) qui avait été à deux doigts d’être cen­su­ré pen­dant la guerre, mais dont les alexan­drins à rimes plates ont exac­te­ment la même musique que ceux du Lutrin de Boileau (quoi de plus désuet ?)… Lire la NRF de l’entre-deux guerres, ce n’est plus seule­ment alors sou­li­gner des noms connus ou illustres, faire le compte de ceux qui y sont ou qui n’y sont pas ; c’est aus­si (re-)découvrir une lit­té­ra­ture qui a som­bré corps et biens. Le temps est venu de mesu­rer (en dépit de tous les modernes : les Artaud, les Claudel, les Michaux, les Ponge…) le gouffre qui nous sépare désor­mais d’une époque où l’on peut van­ter un Maurice Cremnitz, alias Maurice Chevrier, auteur des Stances à la Légion étran­gère, au motif qu’il serait « à Moréas ce que Du Bellay est à Ronsard » ; où le très oublié Georges-Eugène Faillet, dit Fagus (1871-1933) est loué par Paul Léautaud, qui cite avec admi­ra­tion une acros­tiche en octosyllabe[15] ; où l’on publie des mono­stiches d’Emmanuel Lochac dans un numé­ro bor­dé de noir parce que Thibaudet vient de mou­rir (mai 1936) ; où Jean Wahl s’enthousiasme pour le roman­tisme fémi­nin de Thérèse Aubray ; où s’écoule bon an mal an l’énorme pro­duc­tion de celui que Maurras tenait pour « notre plus grand poète » et qui s’appelait Raoul Ponchon : à sa mort, en 1938, il lais­sait 80.000 vers qu’une courte note nécro­lo­gique jugea « légers, char­mants –sans poé­sie ».

On me dira que ce sont là des œuvres, ou des fan­tômes, qu’il est cha­ri­table de lais­ser dor­mir. Mais si j’ai rai­son de dire que la NRF tout entière est un Tableau, si elle a eu cette ambi­tion tota­li­sante que je lui prête, n’est-ce pas la tra­hir que de la prendre par extraits ? Et que Paulhan n’ait pas dédai­gné d’imprimer dans le Tableau les vers d’un dan­seur niçois ou d’un com­man­dant de hus­sards pour­rait nous inci­ter à ne pas sau­ter sys­té­ma­ti­que­ment la « Chair noc­turne » d’Alibert ou les « Poèmes » de Louis Brauquier[16].

Au demeu­rant, je suis conscient de ce que la méta­phore du tableau peut com­por­ter d’insuffisant et peut-être de déce­vant : c’est une méta­phore sta­tique. Un tableau est pro­pice aux dénom­bre­ments, il dis­tri­bue des uni­tés. Il rend mal compte des dyna­miques. Il ne nous dit rien des forces.

L’époque est diverse, elle est plu­rielle, bigar­rée, elle n’est pas étale. Elle suit une pente, ou plu­sieurs. L’hétérogène est empor­té dans un mou­ve­ment qu’on ose à peine dire géné­ral, puisqu’il résulte d’une mul­ti­pli­ci­té de mou­ve­ments locaux inter­con­nec­tés, de flux et de reflux, de soli­da­ri­tés et d’antipathies dyna­miques. Les uni­tés qui le com­posent ne sont pas comme celles du tableau enfer­mées dans des cases étanches. Elles sont ani­mées de vitesses variables, de forces de frappe et de puis­sances d’impact qui ne sont pas uni­formes et que la revue, par la place qu’elle leur accorde et la « scé­no­gra­phie » qu’elle agence peut ten­ter de réduire, ou d’accroître. Monter un numé­ro d’hommage à Mallarmé, en novembre 1926, c’est évi­dem­ment hono­rer un très grand poète (qui au demeu­rant a eu l’importance que l’on sait pour les Gide, Thibaudet, Claudel, Valéry…); mais ce peut être aus­si, l’air de rien, pous­ser les feux contre Breton et les siens, pour peu qu’on iden­ti­fie l’auteur d’Hérodiade, comme fait Thibaudet, à un néo-clas­si­cisme qu’on oppose à « l’immense faci­li­té » que serait le Surréalisme. Et c’est aus­si pré­pa­rer l’avenir : contri­buer à construire le pres­tige ulté­rieur de Mallarmé, lequel est loin, à cette date, d’être la réfé­rence déci­sive qu’il sera plus tard. 

Cela n’autorise pas pour autant à iden­ti­fier la NRF tout entière à un mal­lar­méisme mili­tant. Lorsqu’elle rend hom­mage à L’Homme blanc de Jules Romains (ten­ta­tive de res­tau­ra­tion de la poé­sie à sujet) ou fait l’éloge de Salmon, auteur épique dit Bounoure, qui a su « trans­muer le repor­tage en poé­sie »[17], on doit conclure que la revue loin de mettre tous ses œufs dans le même panier, prend en consi­dé­ra­tion la pos­si­bi­li­té de rou­vrir une porte que Mallarmé, pré­ci­sé­ment, avait fer­mé. Mais on voit bien aus­si que ce sou­ci-là ne parle pas tout à fait aus­si haut que l’autre. Le tableau est com­plet, d’accord, toutes les cases en sont rem­plies, mais elles n’ont pas la même taille, ou l’encre en est plus ou moins noire, les argu­ments sont pro­je­tés plus ou moins fort sur l’avant-scène, l’espace où ils sont dis­po­sés n’est pas un espace neutre et plat.

Rendre compte de ce qu’il en fut de la poé­sie dans la NRF entre 1925 et 1940, ce ne peut donc pas être seule­ment visi­ter l’une après l’autre toutes les cases du Tableau. Ce doit être encore appré­cier ces forces et ces ten­sions que j’indique : moins un Tableau peut-être alors qu’une carte météo instable et com­pli­quée, une pho­to satel­lite mou­vante, avec hautes et basses pres­sions, calmes plats, pot au noir, avis de tem­pêtes, pré­ci­pi­ta­tions : ce que repre­nant le titre d’un recueil de Jean Cayrol dont rend compte le numé­ro de mars 1940, juste avant l’ouragan de mai, on pour­ra choi­sir d’appeler des Phénomènes célestes.

 Tout un pro­gramme.

 


[1] NRF 1° octobre 1933, p. 481.

[2] 1° fév. 1929

[3] « Préface à l’homme blanc », NRF , avril 1937.

[4] Matoré, cité dans Robert, art. tableau.

[5] mai 1931, p. 755-58 : : « la sot­tise de la sen­si­bi­li­té d’avant-guerre », « bana­li­tés, fadeurs, vul­ga­ri­tés », « adjec­tifs inanes » etc.

[6] Qui imprime, en sept. 1933 un « Couplet du beau monde », paru dans Commune et rap­pro­ché (par Paulhan) d’un pas­sage du Surréalisme Au Service de la Révolution dans lequel Alquié attaque Aragon en évo­quant le « vent de cré­ti­ni­sa­tion qui souffle d’URSS ».

[7] Déjà, en 1924, le compte ren­du de Clair de Terre (par Paulhan) et celui des Pas per­dus puis du Libertinage (par Arland) n’étaient pas sans mar­quer des réserves. A la fin de l’année, la revue donne une publi­ci­té iro­nique et répro­ba­trice aux menaces de « cor­rec­tion cruelle » ful­mi­nées par les sur­réa­listes à l’encontre de Pierre Morhange. En 1925, paraissent suc­ces­si­ve­ment « Du Surréalisme » (de Thibaudet, en mars), « La véri­table erreur des sur­réa­listes » (de Drieu La Rochelle, en août), un compte ren­du sévère de Deuil pour deuil de Desnos (par J. Cassou, en octobre). Certaines arrière-pen­sées anti-sur­réa­listes peuvent accom­pa­gner la publi­ca­tion de la Trahison des clercs de Benda, en 1927, même si l’ouvrage est tour­né d’abord contre les maur­ras­siens.

[8] Février 1933, p. 340-2, note de Julien Lanoe.

[9] Paulhan Ponge : Correspondance, Gallimard, 1986, vol. I, lettre 65.

[10] BNF. Fonds Artaud, et Artaud, op. cit.

[11] 7 textes, 13 notes, 3 « airs du mois ». Puis 3 signa­tures dont 2 notes entre 1935 et 1940.

[12] 1° avril 34

[13] 1° février 1937. Le texte de Breton est « Limites non fron­tières du sur­réa­lisme ». Ces pages mili­tantes sont aus­si­tôt sui­vies de la fin de Reveuse bour­geoi­sie, du fas­ciste Drieu La Rochelle. L’éclectisme de Paulhan res­semble par­fois à une conju­ra­tion de la guerre civile qu’il redoute.

[14] 1° semestre 1927.

[15] décembre 1933.

[16] juin 1935.

[17] Note sur Carreaux de Salmon, décembre 1929.

 

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