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La poésie de João Cabral de Melo Neto

Par |2018-11-19T23:02:26+00:00 15 janvier 2013|Catégories : Essais|

 

POÈME

Mes yeux sont des téles­copes

à scru­ter la rue,

à scru­ter mon âme

loin de moi mille mètres.

 

Des femmes vont et viennent en nageant

dans des fleuves invi­sibles.

Des auto­mo­biles comme des pois­sons aveugles

com­posent mes visions méca­niques.

 

Cela fait vingt ans que je ne dis le mot

que j’attends tou­jours de moi.

Je res­te­rai indé­fi­ni­ment à contem­pler

mon por­trait moi, mort.[1]

Proponho, aqui, um pas­seio. Uma lei­tu­ra múl­ti­pla sono­ra, sol­ta. Não por des­me­re­ce­do­ra reflexão, pelo contrá­rio : pela razão do tex­to, pelos mean­dros flui­dos e ontoló­gi­cos da Poïesis. Proponho uma pro­me­nade contem­pla­ti­va pelo amor do ver­bo poé­ti­co nu, matemá­ti­co. Pela bele­za dos olhos de um homem-poe­ta, de um arqui­te­to, de um tra­bal­ha­dor infa­tigá­vel, de visão acu­ra­da, pre­ci­sa, hones­ta. De um João pedre­go­so, humí­li­mo mestre e maes­tro da poe­sia bra­si­lei­ra. Uma «  pedra afia­da ».

 

João Cabral de Melo Neto est un des plus grands poètes de la lit­té­ra­ture contem­po­raine et, sans doute, un des plus impor­tants de la pro­duc­tion lit­té­raire bré­si­lienne.

Né le 9 jan­vier 1920 à Recife, dans l’état du Pernambouc, dans le Nordeste bré­si­lien, il meurt le 9 octobre 1999, à Rio de Janeiro, ville qu’il trou­ve­ra « sym­pa­thique », mais qui ne sau­ra jamais rem­pla­cer le pay­sage social, la valeur humaine et la com­plexi­té cultu­relle de la région nor­des­tine, sa région natale, dont il sera amou­reux, et fier, jusqu’à ses der­niers jours.

Poète, mais aus­si diplo­mate, João Cabral par­cour­ra le monde : Espagne, Angleterre, France, Suisse, Belgique, Portugal, Équateur, Sénégal… Dans l’exercice de ses fonc­tions, cet écri­vain voya­geur va ain­si arpen­ter les ter­ri­toires, il va scru­ter les gens, ques­tion­ner les limites, des­si­ner les mondes, les pay­sages pos­sibles… Poète « cos­mo­graphe »[1], João Cabral va inter­ro­ger la repré­sen­ta­tion de l’espace poé­tique en ques­tion­nant la condi­tion de l’homme, cet acteur et ce récep­tacle du réel, du temps, de l’Autre. Il va, enfin, redes­si­ner les pos­si­bi­li­tés poé­tiques de ce qu’il per­ce­vra, de ce qu’il vivra et de ce qu’il don­ne­ra à voir.

Loin d’un lyrisme exa­cer­bé, João Cabral fut un poète du tra­vail, de l’effort, de la rai­son, de vers « concrets »[2], de l’actualisation poé­ma­tique de la Parole. De nom­breuses cri­tiques lit­té­raires par­cour­ront sa pen­sée intel­lec­tuelle, dont notam­ment des remarques phé­no­mé­no­lo­giques sur l’écriture poé­tique, le rôle de la poé­sie moderne, des études sur la Peinture, ou la rela­tion cultu­relle entre l’Europe et l’Amérique[3].

Pedra do Sono (Pierre du Sommeil) sera son  pre­mier recueil, écrit entre 1940 et 1941. Nous sommes en 1942 quand ce pre­mier livre paraît. Le Surréalisme, né depuis 1917, est un  mou­ve­ment artis­tique en pleine acti­vi­té et pleine influence cultu­relles. João Cabral boit de cette source-là. Et en com­pa­gnie intel­lec­tuelle de Willy Lewin – cri­tique lit­té­raire bré­si­lien, né lui aus­si dans la ville de Recife, et grand lec­teur de Valéry et de Mallarmé, de Claudel, de Joyce –, João Cabral boi­ra éga­le­ment dans la source d’un Julien Green, d’un Proust, d’un Kafka et d’un Ezra Pound, sans oublier Jean Cocteau, André Breton, Picasso et Reverdy… A l’âge de vingt-deux ans seule­ment, à la publi­ca­tion de Pedra do Sono, João Cabral sera ain­si un des pré­cur­seurs du Concrétisme et du Modernisme bré­si­liens, avec d’autres grands noms du pano­ra­ma lit­té­raire de ce pays, dont Manuel Bandeira, Carlos Drummond de Andrade, Jorge de Lima ou Cecília Meireles.

Mais si João Cabral est consi­dé­ré, avec ce pre­mier recueil de poèmes, comme un poète sur­réa­liste et moderne, il n’acceptera pas d’appartenir à une « école lit­té­raire » ou d’être l’icône d’un quel­conque mou­ve­ment artis­tique. João est dis­cret ; et caté­go­rique : la poé­sie, c’est un tra­vail, sans exa­gé­ra­tion, sans cata­logue, sans excès. C’est un long tra­vail, où le poète  se mélange avec le maté­riau ver­bal, avec l’argile du texte, avec la matière de la lourde construc­tion d’un poème qui salit, qui sou­lage, qui (se) trans­forme : « Je sors de mon poème/​ Comme celui qui se lave les mains./Quelques coquilles se sont transformées,/Que le soleil de l'attention a cris­tal­li­sées ; un mot/​que j'ai fait épa­nouir, comme un oiseau. »[4]

Dans sa « pierre pre­mière », João Cabral cher­che­ra alors une logique de com­po­si­tion débu­tante, sur­réa­liste, musi­cale, certes, mais il cher­che­ra tou­jours le che­min dia­lo­gique évo­ca­teur de la conscience, du visible, des espaces vides, des ten­sions phé­no­mé­no­lo­giques qui seront pré­sents tout au long de ses pre­miers recueils, et trans­for­més, voire « mûris » ulté­rieu­re­ment.

Tout le recueil Pedra do Sono habi­te­ra cette zone d’ « insta­bi­li­té », de dia­lec­tique entre le visible et l’invisible, entre le som­meil et l’éveil ; entre les images oni­riques de l’inconscient et la réa­li­té :

 

COMPOSITION

 

Des fruits déca­pi­tés, des cartes

des oiseaux que j’ai appri­voi­sés sous le cha­peau ,

je ne sais quels gra­mo­phones errants,

la ville qui naît et qui meurt,

dans ton œil la fleur, des rails

qui m’abandonnent, des jour­naux

qui m’arrivent par la fenêtre

repro­duisent les gestes obs­cènes

que je vois fabri­quer les fleurs

qui me sur­veillent les nuits éteintes

où des nuages inva­ria­ble­ment

versent des cha­grins que je ne dis pas.

 

 

Cette « Composição » est repré­sen­ta­tive des pre­miers des­seins de la poé­sie cabra­line. « La ville qui naît et qui meurt », « les jour­naux qui arrivent par la fenêtre », « les gra­mo­phones errants » errent dans l’espace « nou­veau » du lec­teur. Ils habitent cet espace mou­vant en ten­sion, en sémiose mobile, en évo­lu­tion incon­nue, constante, pleine de vides et de sus­pen­sion. En « déca­pi­tant des fruits », en « fabri­quant des fleurs » dans l’œil du lec­teur, Cabral engage celui-ci à fabri­quer d’autres fruits et d’autres fleurs impos­sibles, ren­dus pré­sents dans cette façon dia­lec­tique de faire les mondes. C’est le début, donc, d’une poé­sie déic­tique, trans­for­ma­trice, tran­si­tive ; d’une poé­sie du visible, du regard et du corps fabri­qués dans et à par­tir de l’Autre.

Pedra do Sono sera ce recueil voué à la recherche de l’espace-temps. Ceci n’est pas, en toute évi­dence, inau­gu­ral en Poésie, vu que l’essence même de l’art poé­tique est, gros­so modo, le ques­tion­ne­ment et la pro­duc­tion de la repré­sen­ta­tion spa­tio-tem­po­relle. Mais, Pierre du Sommeil sera un ensemble assez clair de ces ques­tion­ne­ments-là, plus au moins nuan­cés par une méta­phy­sique poé­tique débu­tante, ins­pi­rée par la rigueur mal­lar­méenne… Mais il s’agit d’aller au-delà des pierres brutes, dor­mantes, endor­mies, obs­cures, qui se forment, qui se modèlent dans le poème. Les che­mins lais­sés ouverts par le jeune poète bré­si­lien nous font entre­voir un espace qui reste dans le sou­ve­nir latent et puis­sant du som­meil, dans la pré­sence du pas­sé, dans l’observation d’un temps impos­sible, qu’on désire vivant, actif, mais sur­tout d’un espace tra­vaillé et pro­blé­ma­ti­sé dans les pos­si­bi­li­tés du texte poé­tique.

La Mémoire sera alors une notion-clef dans ce pre­mier livre de poé­sie de Cabral. La mémoire comme réser­voir et comme absorp­tion du temps ; comme désir de per­ma­nence, comme conser­va­tion et comme mise-en-abyme tem­po­relle, endo­gène, affa­mée d’autres espaces para­doxa­le­ment mou­rants, défaits, absents et  redes­si­nés « inuti­le­ment » dans le temps :

 

DANS LA PERTE DE LA MÉMOIRE

 

Dans la perte de la  mémoire

une femme bleue était allon­gée

elle cachait dans ses bras

de ces oiseaux gelés

que la lune souffle la haute nuit

sur les épaules nues du por­trait.

 

Et du por­trait nais­saient des fleurs

(deux yeux deux seins deux cla­ri­nettes)

qui par moments dans la jour­née

pous­saient pro­di­gieu­se­ment

pour que les bicy­clettes de mon déses­poir

courent dans mes che­veux.

 

Et sur les bicy­clettes qui étaient des poèmes

arri­vaient mes amis hal­lu­ci­nés.

Assis en désordre appa­rent,

les voi­ci à englou­tir régu­liè­re­ment leurs pen­dules

tan­dis que l’hiérophante che­va­lier armé

bou­geait inuti­le­ment son unique bras.

 

Cette dyna­mique de l’effort (ou du désir) de pré­sence, de la peur du temps inexo­ra­ble­ment trans­for­mé, fluide, liquide, semble par­cou­rir l’intention de Pedra do Sono.  La répé­ti­tion de la réa­li­té en dehors du som­meil peut évo­quer le désir d’ancrer ce qui échappe au poète, mais aus­si ali­men­ter son désir de fuite, son désir de construc­tion d’autres pos­sibles, d’autres corps et d’autres regards :

 

LE POÈME ET L’EAU

 

Les voix liquides du poème

m'invitent au crime

au révol­ver.

 

On me parle d’îles

que même les rêves

n’atteignent pas.

 

Le livre ouvert sur les genoux

le vent sur les che­veux

je regarde la mer.

 

Les évé­ne­ments d’eau

se mettent à se répé­ter

dans la mémoire.

La « répé­ti­tion » de la mémoire, de ces « gise­ments pro­fonds de notre sol men­tal »[5] est, ain­si, ancrée dans la rela­tion du corps avec d’autres corps, avec des corps-monde, des corps macro­cos­miques, pro­blé­ma­ti­sés dans le rap­port visible-invi­sible. La mémoire sera alors un appel ou un rap­pel à l’expérience de monde, comme nous rap­pelle Michel Collot :

 

(…) Nos tout pre­miers sou­ve­nirs sont ceux qui sont le plus inti­me­ment liés à leurs hori­zons. Avant d’accéder à une par­faite maî­trise du lan­gage, l’in-fans ne se sai­sit qu’à tra­vers des objets, dans le sai­sis­se­ment d’une rela­tion sen­so­rielle et affec­tive où il ne se dis­tingue pas lui-même net­te­ment de son monde. Ce qui nous res­ti­tue la mémoire affec­tive, c’est ce ‘moment pathé­tique’ qui carac­té­rise […] la pré­sence poé­tique au monde. Elle per­met de revivre dans un seul moment, tout à la fois pas­sé et pré­sent, l’expérience exta­tique qui défi­nit selon nous l’instant poé­tique. En nous rap­pe­lant un évé­ne­ment oublié, elle nous rap­pelle à l’avènement du monde. Elle remet en cause la dis­tinc­tion de l’intérieur et de l’extérieur, en dési­gnant dans le pay­sage le lieu de notre mémoire la plus pro­fonde. (…) »[6]

 

La poé­tique de Pierre du Sommeil nous guide, ain­si, vers des hori­zons noc­turnes, incon­nus, inha­bi­tés, cen­sés se révé­ler dans notre expé­rience mné­mo­nique du monde. Elle nous trans­porte vers des évé­ne­ments cen­sés se dis­tin­guer et, en même temps, se rap­pro­cher de ce que nous avons vécu ; vers des lieux mul­tiples de notre conscience, des pay­sages cachés, et fer­tiles, de notre mémoire « rem­plie de mots » :

 

NOCTURNE

 

La mer souf­flait des cloches

les cloches séchaient les fleurs

les fleurs étaient des têtes de saints.

 

Ma mémoire rem­plie de mots

mes pen­sées à cher­cher des fan­tômes

mes cau­che­mars en retard depuis plu­sieurs nuits.

 

La nuit, mes pen­sées épar­pillées

se sont envo­lées comme des télé­grammes

et aux fenêtres éclai­rées toute la nuit

le por­trait de la morte

a fait des efforts déses­pé­rés pour s’enfuir.

                       

João Cabral de Melo Neto nous a lais­sé une œuvre vivante et com­plexe. En nous invi­tant à « voir » dans le poème, à par­faire notre per­cep­tion de la Poésie (de ce qu’elle doit être dans son essence), c’est-à-dire, dans la pos­si­bi­li­té du poème, João Cabral refor­mule le concept de récep­tion poé­tique, de vision, de pay­sage.

 

Si le lec­teur-pro­me­neur se laisse gui­der dans le Nordeste bré­si­lien par le dis­cours d’un Capibaribe[7] élo­quent qui lui prête ses yeux et sa voix, ou par le corps d’une Séville per­son­ni­fiée qui le séduit dans son pay­sage urbain en mou­ve­ment[8] -, il est éga­le­ment confron­té à un bas­cu­le­ment de son hori­zon d’attente par la réor­ga­ni­sa­tion et par la méta­mor­phose d’autres hori­zons et d’autres pers­pec­tives nar­ra­tives. Le lec­teur est alors cen­sé repen­ser, à son tour, aux pos­si­bi­li­tés spa­tio-tem­po­relles du texte qu’il vient de per­ce­voir.

 

João Cabral nous trans­porte dans les méandres d’une poé­sie de terre, de pierre, d’hommes et des pay­sages. D’une poé­sie de som­meil, éveillée, déic­tique. Il nous guide dans un texte mou­vant, qui montre, qui démontre, qui refait notre regard por­té sur le monde, et qui nous fait voir ce que le monde a à nous dire, à nous racon­ter.

 

Minérale et fer­tile, la poé­sie cabra­line nous des­sine ain­si un pay­sage aigui­sé, cou­pant, silen­cieux, dis­cret, en nous fai­sant voir l’œil d’un espace cru, nu. Et bien­veillant.

 

 


[1] Petit clin d’œil à Kenneth White. Cf. Le poète cos­mo­graphe : vers un nou­vel espace culture : entre­tiens (1976-1986) Presse Universitaires de Bordeaux.

[2] João Cabral avait l’habitude de dire que si on pou­vait employer des sub­stan­tifs  « concrets » dans un poème, comme « pomme » ou « verre d’eau », celui-ci serait d’autant plus prag­ma­tique et opé­ra­tion­nel, puisque la poé­sie est faite de trans­for­ma­tion, de com­po­si­tion, de tra­vail à par­tir de réfé­rences « simples ».

[3] Cf, res­pec­ti­ve­ment, Poesia e Composição (confé­rence don­née en 1952, à la Bibliothèque de São Paulo), Crítica Litérária (com­pi­la­tion de quatre articles parus au jour­nal Diário Carioca en 1952) avec Da Função Moderna da Poesia (thèse pré­sen­tée au Congresso de Poesia de São Paulo, en 1954) ; Joan Miró (essai qui trace un pano­ra­ma assez com­plet sur la genèse pic­tu­rale chez le peintre espa­gnol) et Como a Europa vê a América, confé­rence don­née au Congresso Internacional de Escritores, à São Paulo, en 1954.

[4] João Cabral de Melo Neto. Psychologie de la Composition, « I ».In : Obra  com­ple­ta, volume úni­co. Rio de Janeiro : Nova Aguilar, 2006.

[5] Proust, Du côté de chez Swann, A la recherche du temps per­du.

[6] Michel Collot, La poé­sie moderne et la struc­ture d’horizon. Paris : PUF, 2005, p.63

[7] Le fleuve Capibaribe, récur­rent dans l’œuvre de Cabral, est un fleuve de la région du Nordeste bré­si­lien qui tra­verse l’état du Pernambouc en pas­sant par six dépar­te­ments jusqu’à la ville de Recife, avant de se déver­ser dans l’Océan Atlantique.

[8] Cf. « Andando Sevilha »,op.cit.

 

 


[1] « Poème », pre­mier poème du recueil Pedra do Sono (Pierre du Sommeil), 1942. Tous les poèmes ont été tra­duits par l’auteure de cet essai.

 

 

 

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