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La poésie de Sam Hamill

Par |2018-08-16T15:55:31+00:00 1 décembre 2015|Catégories : Essais|

 

Sam Hamill, poète, édi­teur, impri­meur, tra­duc­teur et essayiste, est né orphe­lin de guerre en 1943. Élevé dans une ferme de l’Utah, il décide de par­tir à l’âge de 14 ans à San Francisco, où il vivra, gamin des rues sans domi­cile fixe et héroï­no­mane, pen­dant un an. Il doit au grand poète et tra­duc­teur Kenneth Rexroth de l’avoir enle­vé à la rue et mis à la lec­ture, et à Lawrence Ferlinghetti de lui avoir lais­sé libre accès aux sous-sols et aux rayon­nages de la librai­rie City Lights.

On le retrouve quelques années plus tard, enga­gé volon­taire dans les Marines. Affecté au Japon, il découvre le zen et Albert Camus et devient objec­teur de conscience. Dégagé de ses obli­ga­tions mili­taires, il co-fonde, quelques années plus tard, avec Tree Swenson et Bill O’Daley, la mai­son d’édition Cooper Canyon Press, qu’il diri­ge­ra de 1972 à 2004.

En jan­vier 2003, il fonde Poets against the War pour pro­tes­ter contre l’invasion amé­ri­caine de l’Irak. Il publie­ra l’anthologie du même nom,  la même année : 50 000 exem­plaires s’en écou­le­ront en l’espace de quelques jours. Sam Hamill a ani­mé des ate­liers d’écriture et ensei­gné en pri­son et dans des refuges de femmes bat­tues.

Sam Hamill est l’auteur de nom­breux recueils de poé­sie, par­mi les­quels Destination Zero, d’essais (A Poet’s Work, notam­ment) et de tra­duc­tions de l’ancien chi­nois (Wen Fu – l’art d’écrire) et du japo­nais (les Haikus de Basho). Il a récem­ment fait paraître une antho­lo­gie de ses poèmes, inti­tu­lée Habitation.

 

 

extrait de Border Songs, tra­duc­tion Alexis Bernaut,  Delia Morris

 

 

Body Count

 Extreme ren­di­tion, comme dit l’administration
Bush – aucun décompte des corps
trans­por­tés chauds et bien vivants…
vers des pri­sons gla­ciales en terre étran­gère, situées on-ne-sait où
pour être sou­mis à on-ne-sait-quelle tor­ture.

Rendition ?  Ce mot-là, je l’ai appris
petit gar­çon, quand ma mère me deman­dait de jouer
ma res­ti­tu­tion de Chopin sur notre demi-queue,
ma res­ti­tu­tion bâclée de la ver­sion de Raphael Mendez du
Vol du bour­don alors que je bataillais pour maî­tri­ser
la tech­nique de la « langue triple » à la trom­pette.

Extreme ren­di­tion ?  Est-ce que c’est ça
qui se passe au Darfour ces temps-ci,
où l’on ne compte pas les corps,
où des méde­cins sont vic­times de viols col­lec­tifs, leurs ongles arra­chés,
leurs corps jetés dans des cahutes en flammes –
comme celui de ce gar­çon de six ans
car­bo­ni­sé, mécon­nais­sable ?

Le corps sup­plie, le corps incarne
les cris longs et gris de cha­grin, les cris petits et blancs
d’amour et d’extase, les plaintes et gémis­se­ments
d’une mort immi­nente qui attendent tout à la fin
de l’extrême res­ti­tu­tion.

Décompte des corps, Irak :
morts civiles cer­ti­fiées, morts de mort vio­lente, au 1er sep­tembre 2008 :
quatre-vingt-qua­torze mille, six cent vingt-deux :
dont le der­nier iden­ti­fié :
Mohammed Khalil Hansch, mâle,
chef tri­bal, sun­nite.
Et le décompte des corps de ceux qui res­tent
non-iden­ti­fiables,
incon­nus, par­fois même de genre incon­nu,
corps
brû­lés jusqu’aux cendres ou épar­pillés,
famille incon­nue, reli­gion incon­nue,
enfants et parents incon­nus.

Demain : un autre décompte, un autre cadavre empor­té.

Samedi 30 août 2008 :
Compte-ren­du du der­nier « inci­dent » :
« Cinq morts ; deux corps retrou­vés à Bagdad ;
homme armé tue poli­cier : corps retrou­vé ;
Ninive, Mossoul, corps garde du corps retrou­vé
suite à enlè­ve­ment… »

En Amérique du Nord,  pas de housses mor­tuaires, pas de cadavres,
sauf ceux qu’on pleure et qu’on enterre en secret, ceux qu’on enterre
dans les hôpi­taux pour­ris, puant la mort, des anciens com­bat­tants.

Le voi­là, le com­merce de la mort, les vagues invi­sibles de la mort
défer­lant sur nos rivages,
les anciens com­bat­tants sans domi­cile fixe, dont les corps hébergent
des poux et d’étranges bac­té­ries, la para­noïa, le stress post-trau­ma­tique,
la bes­tia­li­té du com­merce.

Et en Colombie, la capi­tale mor­telle de la « guerre des drogues »,
six décen­nies de mas­sacres.
Encore des corps qu’on retrouve, encore des corps
qui dis­pa­raissent,
encore des otages, encore la tor­ture.
Encore le com­merce amé­ri­cain des armes et de la mort.

Tous les décomptes des corps sont faux.

Aujourd’hui, au Vietnam, des mil­lions de gens meurent
de can­cers héri­tés d’une guerre
qui prit fin il y a trente ans,
empoi­son­nés, les bas­sins ver­sants, empoi­son­né, le patri­moine géné­tique,
comme nous empoi­son­nons la terre même,
ce corps unique
si vaste qu’il défie l’entendement.

Nous sommes le Darfour. Nous sommes Medellín.
Nous sommes, à Bagdad, la rue Moutanabbi,
autre­fois le para­dis des bou­qui­nistes, ber­ceau
de notre civi­li­sa­tion où des corps ont
écla­bous­sé des bâtisses écrou­lées…

Nous sommes l’enfant pales­ti­nien
qui, son corps bar­dé d’explosifs
entre sur la place du mar­ché.
Nous sommes son maître, son frère aîné, sa mère
déchi­que­tés par les bombes israé­liennes.

L’ « autre » n’existe pas.
Un souffle, un corps,
nous ne connaî­trons rien d’autre.

Nous ne pou­vons échap­per ni à notre corps, ni à la connais­sance
de la souf­france et de la gloire de notre corps
même lorsque l’esprit du cœur se rebelle, se referme, se replie
en pleurs ou cherche à se cacher. Nous sommes le corps
de notre allié et de notre enne­mi, nous
sommes le corps poli­tique et cet hymne pro­fane,
notre chant uni­ver­sel.

Louanges au corps dans toute sa gloire
à ce corps que cer­tains disent fait
à l’image même de Dieu.
Voici le corps de la connais­sance
que nous devons por­ter dans l’existence, jusqu’au Paradis ou jusqu’au Nirvana,
à tra­vers le Samsara,
jusqu’au tom­beau – mar­qué ou non –
jusqu’aux cendres empor­tées par le vent.

pré­sen­té et tra­duit par Alexis Bernaut et Delia Morris

 

 

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