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La rumeur et le poète

Par |2018-08-16T06:48:04+00:00 1 octobre 2012|Catégories : Chroniques|

Voilà mille ans. Et de mise encore, ce jour !
Immuable, imper­tur­bable et féro­ce­ment oppo­sable à l’esprit liber­taire et libé­ra­teur du poète  : La rumeur infâme com­pose et décom­pose dans la vile tyran­nie et indigne adver­si­té le des­tin fra­gile du poète. L’être qui se consume pour éclai­rer  les siens et le monde. Cet être qui nous éveille aux  len­de­mains affran­chis. Au seuil des jours nou­veaux. En sou­lè­ve­ment. En enchan­te­ment.

De tout temps, je crois, la cla­meur, le bruit, la calom­nie et autres esclandres obs­curs, tis­sées de défiance et de haine guettent le souffle indomp­table, révo­lu­tion­naire, contes­ta­taire, pré­cur­seur et jus­ti­cier du poète. La rumeur que les enne­mis de la liber­té bran­dissent à l’aube de chaque nou­veau pas accom­pli vers la lumière. Menaçante, igno­mi­nieuse, outra­geante, obs­cu­ran­tiste, des­truc­trice, cri­mi­nelle. Odieusement per­sis­tante. Obsessionnellement insi­dieuse. Lâchement silen­cieuse, veule, arbi­traire, tra­quant les traces osées des hommes et des femmes libres.

C’est avé­ré, les des­potes, les usur­pa­teurs, les adeptes de l’abus et de la tyran­nie ne perdent jamais de vue le poète. C’est leur pre­mière cible. La plus impor­tante, sans doute, car emblé­ma­tique. Aussi, lorsque celui-ci échappe à leur vin­dicte, à leur condam­na­tion d’exil, d’atteinte phy­sique, il est par­fois sau­va­ge­ment rat­tra­pé par les griffes de la rumeur, qui vient semer le trouble et la confu­sion dans l’attitude, les pro­pos et les enga­ge­ments du poète. Le gro­tesque et macabre jeu inau­gu­ré par les calom­nia­teurs, les détrac­teurs et  ceux qui craignent de perdre leurs pri­vi­lèges et leurs pou­voirs, acquis hon­teu­se­ment, sans mérite. Dans le mépris du droit. Car, le nœud du pro­blème, c’est le droit. En effet, on ne craint les poètes que dans un ter­ri­toire de non droit.
Les illé­gi­times, les injustes, les oppres­seurs et tous les écu­meurs de rêves et de ter­ri­toires, veillent à ce que les poètes n’atteignent pas les peuples par leur verbe rédemp­teur. Leur sou­hait le plus inavoué est de taire le poème. A jamais. Car, le poème dénonce le crime et sa honte.
L’œuvre de la rumeur est d’effacer les traces cise­lées d’opiniâtreté, de réso­lu­tion, d’ambition et de renais­sance. La rumeur s’attaque d’abord à la noto­rié­té, à la sym­bo­lique, à la per­ti­nence, à la force de carac­tère, au désir de chan­ge­ment, à l’envie de libé­ra­tion. La rumeur empoigne les voix qui s’élèvent, piège les ardeurs qui nous guident vers l’affranchissement et l’absolu. La rumeur accuse ceux qui nous éclairent par leur génie et leur pro­fon­deur, ceux qui nous incitent à nous réap­pro­prier nos mots, nos espaces, nos ter­ri­toires, nos emblèmes. Nos pre­miers rêves. L’enfance et l’innocence.  Et sur­tout nos mémoires. Lorsqu’un poète entre­prend l’écrit iden­ti­taire, l’écrit  de toutes les empreintes, de tous nos ancêtres.  Il devient for­cé­ment dan­ge­reux. A craindre, à sur­veiller et si pos­sible, à cen­su­rer.
Est-il néces­saire de rap­pe­ler que cer­tains pou­voirs, peu légi­times, ne fonc­tionnent qu’en sys­tème symp­to­ma­tique de rumeur, pro­vo­quant, entre­te­nant, déli­bé­ré­ment les peurs, les fan­tasmes et les tabous des peuples que l’on veut endor­mir, occu­per, trem­per et duper. N’est-ce pas là, le meilleur moyen de l’assujettir, de lui faire oublier qu’il doit entre­prendre la marche de  son éman­ci­pa­tion, celle de la réa­li­sa­tion de soi. N’est-ce pas là, une pos­si­bi­li­té d’annihiler sa vigi­lance et son éveil. Son droit de deman­der des comptes et de sug­gé­rer d’autres visions du monde ?!
Oui, la rumeur est la pre­mière vio­lence qui accuse le poète. La pre­mière fureur qui le pousse vers l’extrême fron­tière de ses pos­si­bi­li­tés d’endurance et de résis­tance. Face à la bar­ba­rie, face à l’abus. Il s’en sort donc, anéan­ti. Ou alors, gran­di.
En cet ins­tant pré­cis, nous pen­sons aux plus célèbres poètes humi­liés par les plus folles  rumeurs, parce que brillants, libres et rebelles. Parce qu’ils repré­sentent l’interrogation, l’opposition et la trans­gres­sion : Homère, Baudelaire, Rimbaud, Hugo,  Khayyâm, Matoub. S’il n’y avait que ceux-là !
Ces grands esprits, si néces­saires, essen­tiel­le­ment proches de leurs peuples, leur  insuf­flant toutes les cou­leurs du rêve et de la liber­té. Celles de tous les pos­sibles. On a  tou­jours ten­té de les extraire de leurs peuples, on jetant leur mora­li­té en pâture aux plus rava­geurs fra­cas. Pour  faire diver­sion, retar­der l’inéluctable marche des liber­tés.

Neutraliser, occu­per le pas­seur de lumière, le bâtis­seur de des­tin. Isoler le poète est l’une des ten­ta­tions les plus sécu­laires des tyrans. Et d’isolation à la folie, il n’y a plus qu’un pas.  Eh bien, voi­là ! La fameuse rumeur de la folie.
Quel grand poète n’a pas connu cette infa­mie !

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