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L’Anathème

Par | 2018-05-21T20:42:47+00:00 19 octobre 2014|Catégories : Chroniques|

J'espérais me repo­ser, je me suis sur­prise à écrire dès l'aube. Cet évè­ne­ment dont l'amertume relè­ve­rait d'une allé­go­rie, n'est qu'un nou­vel épi­sode, tris­te­ment réel, com­po­sant la parade contem­po­raine de nos tour­ments. Avec une curieuse impres­sion d'avoir déjà assis­té à ce déluge. Je me demande si ces mots seront utiles, s'ils réus­si­ront à éteindre notre inquié­tude, s'ils par­vien­dront à rendre  jus­tice à notre exil.

Nous sommes jeu­di. Plutôt, ven­dre­di. Je crois que tous les jours finissent par se res­sem­bler en ce pays lunaire, san­gui­naire et nécro­phile. En pro­messe de pous­sière et d'abus, en règne d'absolu tumulte. Nous accu­sons le chaos qui s'annonce inévi­table. Nous cher­chons dans nos gri­moires et vieux manus­crits l'explication de la fata­li­té. En vain. Nous aurions  pu nous en méfier, quand pour la pre­mière fois sur cette terre autre­fois oli­vâtre, nous ouvrîmes les portes aux mes­sa­gers d'Anathème. Pourrions-nous un jour chan­ger le COURS des choses et ren­ver­ser cet incom­men­su­rable mal­heur !

Ils n'avaient plus le temps d'hésiter. Frappés par le péché. Piégés par la gra­vi­té du ban­nis­se­ment et de la dis­grâce. Contraints de rejoindre un camp de ser­vi­tude sur un ter­ri­toire mil­lé­naire et reçu de leurs aïeux. Abusés dans leur offrande et dans leur opti­misme.  Les voi­là jetés, face à des êtres aveu­glés par la vio­lence des sen­tences innom­brables et enfi­lées en cha­pe­lets de ran­cœurs sur des sabres aigus et stri­dents. Ils se pré­ci­pi­taient dans le désar­roi de leurs pas et dans la folie de leurs sai­sons tra­hies, vers des geôles qui pous­saient dans le désert, sur d'anciens rem­parts. Puérils  et francs, ils n'avaient pas vu venir le cata­clysme. Ils n'avaient plus le temps de s'interroger à pro­pos du joug qui leur était réser­vé. Il ne leur res­tait plus de temps pour réa­li­ser leur perte, pour se regar­der par­tir, inju­riés, expro­priés et bles­sés. Laissant der­rière eux, leurs siècles cise­lés de foi colo­rée et leurs ora­toires mar­qués d'élaboration dévouée. Où sont pas­sés leurs saints pro­tec­teurs, leurs lan­ternes, leurs mara­bouts et leur soleil affran­chi !

Harnachés de haine noire et fré­né­tique, dégou­li­nants de fiel, ils voci­fèrent des mots conta­mi­nés et des ruines. Ils avancent en trombes dévas­ta­trices vers les temples et les pierres sacrés, avec la ferme et acerbe inten­tion de les réduire en cendres, avant d'y enra­ci­ner leur ban­nière mor­bide. Obsédés par la lumière des prières, qu'ils voulent  ravir, puis anéan­tir. Savent-ils ! La lumière ne se prend pas, ne se décom­pose pas, ne se simule pas, ne se refait pas. La lumière se forge à souffle d'effort et de per­sé­vé­rance. La lumière s'offre à qui cultive l'être d'amour et d'innocence. La Lumière se dévoile dans l'ardeur, dans la paix et dans la légi­ti­mi­té. La lumière se mérite. Elle ne s'arrache pas, elle ne s'abuse pas. Et aucun voile ne par­vient à recou­vrir tota­le­ment la lumière. Mêmes les voiles les plus épais, les plus lourds et les plus sombres.

Sur chaque contrée tra­ver­sée, les autoch­tones, les dévots, les dif­fé­rents, les gar­diens de temples, les hommes libres, sont som­més de détruire leurs ins­tants pai­sibles, car la tyran­nie prit d'assaut les cités ensom­meillées, les joyaux du monde. Les splen­deurs nour­ries de fra­ter­ni­té et de sagesse allaient s'évaporer. Affaiblis, les hommes tra­his s'accrochèrent à l'ombre du sou­ve­nir qui demeu­rait des mau­so­lées. Babylone, sublime, assis­ta, sans  mot dire, à leur départ injuste. Et La Kahéna indomp­table se sou­vint, non sans regret, de cet ins­tant pre­mier où elle crut à l'amour abso­lu, où elle se livra dans la beau­té extrême et dans la can­deur ambrée de son sein. Son cou­rage ne suf­fit pas à rete­nir le gouffre. Elle se dît qu'il n'y avait désor­mais d'absolu nulle part. Même pas en amour. Le sien était pour­tant si vaste et si solide. Il cou­vrait toute l'Afrique. Mais que reste t-il de l'Afrique !

Après Bouddha, aujourd'hui, c'est le tour de Jonas de subir les foudres de l'obscurantisme. Pauvre pro­phète, réveillé brus­que­ment de son repos mil­lé­naire pour répondre à la convo­ca­tion d'une névrose ins­tan­ta­née ! Il vit se com­po­ser une macabre transe de pillage, d'effritement, de démence totale. Demain, vien­dra le tour de Zoroastre. Sans trêve, sans scru­pule, les défunts seront tous res­sus­ci­tés pour répondre de leur Histoire, ceux qui par­mi eux portent le signe de la connais­sance, seront alors dam­nés ! Désormais, il n'y aura ni répit, ni poé­sie, ni manus­crits, ni tom­beaux, ni lieux saints. Le ciel obs­cur décré­té nous est ain­si impo­sé en unique et cynique conscience, il nous concen­tre­ra en pié­ti­nant nos dif­fé­rences, en annu­lant nos plus pré­cieux mythes fon­da­teurs et il cèle­ra notre des­tin dans la sou­mis­sion des dieux inven­tés. Combien sommes-nous de peuples à entendre :"Ils doivent se conver­tir, par­tir ou mou­rir !" Nous par­tons, Alors. Dans la honte, dans l'effroi et dans la dérai­son sur­tout. A-t-on un jour connu pareille tyran­nie !

Dans l'escalade de leur furie, pos­sé­dés, alié­nés, por­teurs de misère et de des­truc­tion, agars et trans­per­cés d'interdits, pétris de ter­reur, ils  pour­suivent pour­tant, ils pour­chassent, ils  menacent en psal­mo­diant des verts tran­chants  et assas­sins. Ils sont en colère et en hargne, ils sont ter­ri­fiants et déter­mi­nés au sacri­fice. Ils res­pirent à grande peine, ils célèbrent le culte de la mort. Ils ne sup­portent pas les sou­rires bleus et écla­tants, ils ne tolèrent pas les chants mauves et libres. Hantés par l'écho des voix cris­tal­lines, qui bou­le­versent leur tor­peur et révèle leur délire sidé­ral. Ils veulent  faire taire toutes les voix, ils veulent dépor­ter ceux qu'ils ne com­prennent pas, sur­tout ceux qui les ont pré­cé­dés. Il semble qu'ils craignent même les silences. Leur esca­lade achar­née qui dure depuis quelques siècles a fini de GAGNER le monde. Qu'adviendra t-il du monde !

Ainsi, au soir du doute, alors que les femmes fai­saient lumière, par un chant de hen­né,  des hordes de bar­bares sur­girent des quatre coins du désert, accom­plir le fin du monde, pour sus­pendre la fémi­ni­té et bri­ser le désir de liber­té. Ils voient en elles des diables à vaincre, des lueurs à éteindre et une liber­té à dévas­ter. Car, ils ont aus­si peur des femmes. Ils sont obsé­dés par la plus infime par­tie  des CORPS DES FEMMES. Comme s'ils pou­vaient s'y noyer.C'est pour cela qu'ils cherchent à effa­cer les femmes autant que les vieilles pierres qui leur rap­pellent l'ampleur de leur igno­rance, de leur souillure, de leur éva­nes­cence. Ils pro­jettent la haine qu'ils cultivent d'eux-mêmes sur les sanc­tuaires de notre pro­ve­nance, car eux, ils ne viennent de nulle part. Ils aiment piller notre his­toire, car  leur légende est sor­dide. La racine pro­fonde de leur vio­lence tient du chaos le plus intime qui rumine au plus pro­fond d'eux-mêmes. Ils ont  peur des femmes, comme ils ont peur de la vie.

Nous fixons de nos yeux effrayés leurs gestes inco­hé­rents, déme­su­rés, mena­çants et putrides de ces indi­vi­dus scel­lés dans la bar­ba­rie. Ils disent com­bien la colère les a abi­més et com­bien la conver­sion les a  anni­hi­lés. Victimes d'eux-mêmes d'abord, ils s'extasient de pro­pa­ger la vio­lence et jouissent de la mise à mort de l'Humanité, la leur ayant été effon­drée, sans nul doute. Les mains char­gés d'armes, d'instruments de tor­ture, d'injures et d'abjections,  ils pèsent sur le sable comme ils pèsent sur l'histoire de leurs corps pétri­fiés et nau­séa­bonds.

Nous fixons leur regard fuyant, humi­lié et obs­cur­ci. Nous en déce­lons tout le décombre per­ver­ti. En proie à des démons enflam­més, ils res­sassent le sup­plice de la mort, pres­sés de rejoindre leur des­sein, un mirage qui fonde et construit la récom­pense de leur cer­ti­tude : Des cen­taines de vierges à vio­ler ! Comment peuvent-ils croire à un para­dis aux allures d'un lupa­nar !

Quant à elles, pour résis­ter, elles abo­lissent le verbe voi­ler. Elles ouvrent grandes leurs portes et leurs lucarnes. Elles éclair­cissent leurs voix pour que leurs chants illu­minent le ciel. Elles réaf­firment leur liber­té de conscience et inau­gurent leur désir d'existence. Demeurer dans les bat­te­ments de la vie est leur choix, œuvrer pour le salut du poème est leur foi. Nulle révé­la­tion fan­tai­siste ne sau­rait ébran­ler leurs liens et leurs fon­da­tions. Et elles ne pour­raient envi­sa­ger de vivre sans aimer. Elles livrent bataille au déni­gre­ment et à l’envoûtement. Bataille que le monde devrait écou­ter, s'approprier et por­ter. Ces femmes sont la clar­té du don, le sym­bole de l'éveil, la luci­di­té et l'équilibre. En cette fron­tière d'espérance, les hommes aiment  leurs femmes. Ils  aiment leurs enfants et prennent  soin des êtres fra­giles. Ils adorent leurs vieilles pierres et se sou­viennent de leurs sanc­tuaires. Tous aiment la vie, et construisent l'amour. Car,  ils doivent à l'amour leur renais­sance.

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