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L’atelier des poètes [1]

Par |2017-12-30T21:52:37+00:00 4 juin 2012|Catégories : Chroniques|

Que la poé­sie vous garde

La poé­sie est comme la mer, tou­jours recom­men­cée, qui dépose, à chaque marée, des recueils de poé­sie comme autant de vagues sin­gu­lières, furieuses ou douces, en colère ou sen­ti­men­tales, lyriques ou sobres, c’est selon la sai­son. En ce prin­temps deux mille douze, la marée est abon­dante et variée. Tout d’abord, « Orphée » nous revient des enfers … Chacun se sou­vient de cette « folie » édi­to­riale qu’avait été cette col­lec­tion de poche entre mille neuf cent quatre-vingt neuf et mille neuf cent quatre-vingt dix-huit. Près de deux cent vingt recueils avaient jalon­né cette aven­ture auda­cieuse et ambi­tieuse. Les édi­tions de La Différence, tou­jours aus­si exi­geantes, ont confié de nou­veau au même Claude-Michel Cluny  la direc­tion de la col­lec­tion. Et celui-ci a repris son tra­vail d’explorateur et de défri­cheur, avec la même rigueur et le même enthou­siasme. Tandis que sont réédi­tés Anna de Noailles, Federico Garcia Lorca, Adonis, ce pêcheur de perles en a trou­vé deux pour inau­gu­rer ce relan­ce­ment : Ulysse brû­lé par le soleil de Frederic Prokosch  et Sur la terre comme en enfer de Thomas Bernhard. . Si l’on connais­sait de ces auteurs l’œuvre roma­nesque, peu avaient pu goû­ter la saveur de leur poé­sie. Bien que la lec­ture des romans du pre­mier nous ait don­né à voir que la fibre poé­tique y était essen­tielle, jamais elle ne s’était expri­mée avec autant de lyrisme exa­cer­bé. S’élève de ces pages un chant qui n’est pas sans rap­pe­ler celui d’Höelderlin, à qui Prokosch vouait un véri­table culte et c’est bien un roman­tisme renou­ve­lé qui s’épanche dans ses vers : Du fond des ténèbres mon­tait le chant d’Aquina , /​ Son cœur est brisé./ Les cor­beaux se ras­sem­blaient, et peu à peu/​ Les feuilles tom­baient des arbres, La neige tom­bait, et les cloches son­naient, /​ Et les amants s’envolaient/ Dans des pos­tures obs­cènes et frémissantes/​ Par-des­sus les mers déchai­nées. A l’opposé,Thomas Bernhard plonge le lec­teur dans un uni­vers sombre et trouble, à la langue rugueuse au goût âpre voire amer. Colère, rage et révolte par­courent ces pages où le tra­gique de la condi­tion humaine côtoie la misère dits avec par­ci­mo­nie. Si roman­tisme il y a aus­si dans ce recueil, et c’est le cas, c’est celui des ténèbres de l’âme alle­mande, d’abord celui de la nos­tal­gie mais sur­tout celui, plus mor­bide, de l’appel au néant par trop de soif d’absolu : Tu ne sais rien, mon frère, de la nuit,/ rien de ce tour­ment qui m’épuisait/ comme la poé­sie qui por­tait mon âme,/ rien de ces mille cré­pus­cules, de ces mille miroirs/​ qui me pré­ci­pi­te­ront dans l’abîme. Ces deux recueils augurent bien de ce que va être, de nou­veau, la ligne édi­to­riale de la col­lec­tion dans laquelle paraî­tront six ouvrages inédits par an : l’envie de faire décou­vrir d’autres cultures, d’autres langues, d’autres écri­tures, avec comme seuls guides l’exigence et la sub­jec­ti­vi­té du poète qui la dirige : Claude-Michel Cluny, qui écrit là, d’une cer­taine manière, « son » antho­lo­gie uni­ver­selle de la poé­sie, œuvre paral­lèle à celle qu’il pour­suit par ailleurs. Œuvre, oui, dont les édi­tions de La Différence viennent de publier le pre­mier tome réunis­sant les textes écrits des années soixante à la fin des années quatre-vingt. «  La poé­sie, elle, échappe, à l’école, au savoir-faire. Elle est l’essence même de l’art, l’ani­ma de toute créa­tion » écrit, dans sa pré­face à ce pre­mier volume Claude Michel Cluny. La sienne se déploie, au fil des années, en pre­nant des formes diverses, du recueil de poé­sie ras­sem­blant des poèmes divers au livre de poé­sie conçu autour d’un seul thème. Comme il le dit lui-même, comme tout poète authen­tique, Claude Michel Cluny  a mis du temps pour se déga­ger des influences, alors même qu’il s’est tou­jours méfié des « écoles » et des théo­ries qu’elles pro­fessent, et pour atteindre la soli­tude sou­ve­raine. Il nous per­met ici de suivre l’évolution de cet appren­tis­sage de la soli­tude, de l’acquisition de la maî­trise. Pourtant, dès l’origine de cette tra­jec­toire, une voix sin­gu­lière se fait entendre , cette parole essen­tielle au bord du silence du néant  et c’est bien la même exi­gence, dans son tra­vail de direc­teur de col­lec­tion et de poète, qui a gui­dé ses choix et son tra­vail, exi­gence qui fait de lui, un poète majeur à la fron­tière de deux siècles.

Tandis que les édi­tions de La Différence relancent « Orphée », Danny-Marc et Jean-luc Maxence conti­nuent, eux, à nous faire redé­cou­vrir des «  Poètes trop effa­cés ». C’est ain­si qu’est à l’honneur, dans cette livrai­son qu’ils font chaque année, avant le mar­ché de la poé­sie, Michel Héroult. C’est ce der­nier qui, sur l’invitation des édi­tions du Nouvel Athanor, a choi­si les textes de ce flo­ri­lège d’une vie, avant de « s’échapper de la vie » comme le dit Jean-Luc Maxence dans la pré­face. «  Toute cette vie n’est qu’une déchirure/​ pas­sages pour des oiseaux déments/​ élan vers d’autres pla­nète ». Je ne sais sur quelle étoile s’est réfu­gié pour l’éternel séjour celui qui avait fait de sa vie une longue quête spi­ri­tuelle mais il nous laisse, pour notre bon­heur, de lumi­neuses traces pour éclai­rer le che­mi­ne­ment des hommes de bonne volon­té. Quête spi­ri­tuelle aus­si dans ce recueil de Pierre Bonnasse, L’amant du vide. Celui –ci, depuis déjà de nom­breuses années che­mine sur la route de la soie autant que sur la route du soi. C’est donc de l’au-delà du Penjab qu’il nous revient, de cette Inde où tous les sens sont en per­ma­nence mobi­li­sés. «  Ivre du nec­tar de la Mère/​ Tu danses nue dans le grand vide/​ En chan­tant de tout cœur/​ La pré­sence de Shiva » chante Pierre Bonnasse dans Gloire à Lalla. Car c’est l’amour, char­nel et spi­ri­tuel, que glo­ri­fie Pierre Bonnasse avec une géné­ro­si­té exa­cer­bée et une sen­sua­li­té mys­tique, retrou­vant  à sa manière le ton de «  l’offrande lyrique » de Rabindranath Tagore. L’amour de la femme, la sienne et la femme éter­nelle qui se confondent en sa com­pagne mais l’amour fra­ter­nel aus­si : « Buvons encore mon frère, /​ Et lais­sons cou­ler le nectar/​ Pour lais­ser se rejoindre les deux cou­rants !/​… « Car nous sommes Cela,/ Libres, immor­tels et joyeux ! ». Il a écrit que «  L’amant du Vide n’est pas venu por­ter une clef de sol/​ Mais une clef de Ciel  /​ – une clef de vie pour libé­rer les morts/​ -une clef de mots pour libé­rer le vent ». Pierre Bonnasse a dans ce recueil trou­vé la clef ; espé­rons qu’il sau­ra ne jamais la perdre.

La poé­sie est « Une, comme la Vérité, mais, comme elle, a de mul­tiples facettes et il n’y a, fina­le­ment que la « bonne » et la « mau­vaise » poé­sie en der­nier recours. N’ayant pas, à prio­ri, de comptes à régler, et la mois­son de ce prin­temps poé­tique étant géné­reuse, je n’ai pas le goût de sépa­rer le bon grain de l’ivraie et ne veux par­ler ici que de ce que je consi­dère être le bon grain. Celui des « Soleils chauves » d’Anise Koltz, par exemple, publié par Anne et Gérard Pfister, les édi­teurs d’Arfuyen. Eux aus­si, comme les édi­teurs pré­cé­dents,  sont exi­geants, comme on peut en juger en feuille­tant leur cata­logue … Anise Koltz est une des voix majeures de la poé­sie fran­co­phone, cela est recon­nu. De recueil en recueil, son écri­ture se fait de plus en plus pro­fonde, âpre, éco­nome, essen­tielle. Elle cherche à sai­sir, avec per­sé­vé­rance, ce qui infi­ni­ment lui échappe : « Un vide infranchissable/​ enve­loppe ma voix/​/​Vie et mort sont contenues/​ dans ma parole/​/​Je la crache/​ comme un cra­cheur de feu/​ jusqu’à ce que ma salive/​ tourne au noir ». Elle dit que ces mots sont des « soleils chauves ». Disons que ce sont des soleils noirs qui trouent la nuit, comme des ful­gu­rances affu­tées.

«  Il faut don­ner aux oppri­més, aux dam­nés du monde /​ La parole de jus­tice et de vérité/​ Même si les poli­ti­ciens, les carcérocrates/​ Les médias jouf­flus s’y opposent » clame, haut et fort, Jean Métellus dans Voix nègre Voix rebelles voix fra­ter­nelles, le recueil publié par les édi­tions Le temps des Cerises. C’est, effec­ti­ve­ment,  ce que fait le poète haï­tien, à tra­vers cette série de poèmes épiques ren­dant hom­mage à quelques figures mar­quantes du com­bat éman­ci­pa­teur des noirs. Faire entendre une parole de jus­tice et de véri­té, c’est aus­si l’objectif que s’est assi­gné la poète Maram al-Masri, en sélec­tion­nant les textes de l’anthologie  Femmes poètes du monde arabe  chez le même édi­teur. On ne sait sans doute pas assez, dans notre Occident quelque peu eth­no-cen­tré, ce que la poé­sie uni­ver­selle doit à cer­taines femmes poètes arabes, dès l’origine de la culture ara­bo-musul­mane. On le sait d’autant moins que, et c’est le moins que l’on puisse dire, l’expression de la poé­sie fémi­nine n’est pas favo­ri­sée dans cer­tains pays. Pourtant, on peut par­ler de phé­no­mène his­to­rique car, depuis quelques années, on assiste à une véri­table explo­sion de la poé­sie fémi­nine arabe. Et s’il est vrai qu’internet a per­mis l’éclosion de quelques prin­temps arabes, c’est bien dans le domaine de la poé­sie que cela appa­rait avec le plus d’évidence. Certes, bien peu de ces femmes sont «  pro­phé­tesse en leur pays » et c’est pour­quoi il est impor­tant de lire cet ouvrage, frap­pant par la moder­ni­té de son expres­sion poé­tique. «  La vie n’est rien où le rêve n’est pas/​ Etrange dédale où j’ai mis le pas/​ Instant érein­té lourd de tourments/​ L’avenir n’est déjà plus que du passé/​ Blessure béante tout de noir vêtue/​ Venue droit des chi­mères de la poé­sie… »

Poésie inti­miste, poé­sie enga­gée (mais quelle poé­sie ne l’est pas ?), poé­sie lyrique ou sobre, la poé­sie est vivante et ses moyens de dif­fu­sion n’ont jamais été  aus­si puis­sants. Il est ras­su­rant de consta­ter qu’à une cer­taine mon­dia­li­sa­tion mar­chande répond avec une force et une vigueur jamais éga­lées, grâce aux nou­velles tech­no­lo­gies, une mon­dia­li­sa­tion de la poé­sie. Comme un der­niers recours.  Cela étant, que cela ne vous empêche pas d’acheter des recueils, car c’est de la vente des recueils, que vivent (mal) ceux qui vivent de leur plume et ceux qui les éditent. Que la poé­sie vous garde…

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