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L’atelier des poètes (3)

Par |2018-08-19T19:40:05+00:00 8 mars 2013|Catégories : Chroniques|

«  Plus jamais je n’aimerai la poé­sie poétique/​ tant qu’il y aura une lumière incarcérée/​ tant qu’il y aura un nou­veau-né affamé/​ déjà rat­tra­pé par les canines du néant » clame dans un désert,  André Laude dans Vers le matin des cerises. Voilà, en quatre vers, résu­mée par lui-même toute l’œuvre poé­tique d’André Laude, heu­reu­se­ment réunie par les édi­tions de la Différence. Un pavé que ces sept-cent vingt-neuf pages ! Mais que sont donc les poèmes d’André Laude sinon des cen­taines de pavés lan­cés dans le mari­got d’une poé­sie mon­daine et salo­narde qu’il conspuait, à moins que ce ne soient les pavés d’une bar­ri­cade, hâti­ve­ment éri­gée pour s’insurger contre le confor­misme des « foules de béton , les buil­dings de chair morte ». «  J’ai soif d’une véri­té qui flambe enfin dans les yeux » écrit-il  car c’est bien d’Absolu, plus encore que de vin rouge, qu’avait soif André Laude, et  l’anarchiste qui bran­dis­sait un poing cris­pé était aus­si, sur­tout, un idéa­liste qui, dans ce poing, ser­rait un cœur sai­gnant  de trop d’amour, voire, sans que cela ait une conno­ta­tion reli­gieuse, un « mys­tique ». «  Lui, le bar­ri­ca­dier, l’insurgé – comme ce mot de Vallès lui va bien- l’iconoclaste, l’anarchiste, le contemp­teur d’idoles, le poète incen­dié, incen­diaire, l’insulteur des pou­voirs, l’imprécateur révo­lu­tion­naire » comme le dépeint Yann  Orveillon, était un poète de l’émotion, de la vibra­tion, de la pul­sa­tion du sang, de la brû­lure, de l’incandescence. S’il incen­diait les mots et les vers, s’il atti­sait les cendres du sens, s’il bran­dis­sait les braises de l’imaginaire, s’il était ce « voleur de feu », c’était pour rani­mer les cœurs ramol­lis par le confort maté­riel, c’était pour ral­lu­mer quelques étoiles dans les yeux éteints de trop de vies humaines sans âme, c’était pour faire rejaillir une flamme d’espérance dans trop de cœurs rési­gnés.
Quand il est mort , le poète, c’était en pleine trei­zième édi­tion du Marché de la poé­sie, place Saint-Sulpice, ce 24 Juin 1995, comme un der­nier pied de nez ,  et le poète Serge Pey, qui pré­fère le «  mar­cher de la poé­sie »  à  son mar­ché , lui avait ren­du cet hom­mage : «  Il y avait toute la malé­dic­tion, la clan­des­ti­ni­té, la résis­tance de la poé­sie qui pas­sait à tra­vers lui » . Malédiction, le mot est lâché, avec son cor­tège de cli­chés absurdes qui vou­draient que la misère soit une garan­tie de talent et que seuls les «  poètes mau­dits » écri­raient de la vraie poé­sie. Pourtant, Serge Pey avait rai­son, car s’il est bien un poète fran­çais de la seconde moi­tié du ving­tième siècle dont on peut dire que pesait sur lui la malé­dic­tion, c’est André Laude, qui est mort à force d’espoirs déçus, de trop de souf­frances, de trop pas­sions dévo­rantes …

La foi a déser­té nos cœurs.

Elle a fait place à la ter­ri­fiante luci­di­té.

Mais la luci­di­té est plus amère que le plus pauvre pain.

Nous nous tenons au bord de l’aube, au bord de la nuit , nous écou­tons les voix sourdes des cama­rades qui ago­nisent dans les pri­sons bâties par des mains d’hommes. Et nous creu­sons des laby­rinthes pour par­ve­nir jusqu’à eux, dénouer les haillons, déchi­rer les chaînes .

Révolté donc, à la manière de Jean Giono, et il aurait pu faire sienne la phrase de ce der­nier : «  Je suis révol­té, et si la socié­té a su anni­hi­ler en toi tes facul­tés de révolte, je suis révol­té pour t’obliger à l’être ». Car s’il fus­tige la mol­lesse des hommes, leur lâche­té  et leurs veu­le­ries, c’est parce qu’il aspire à «  une pure­té de neige » et veut plan­ter dans les « terres du verbe Amour /​Toujours vierges… du maïs et des visages/​ Des oiseaux et des chants.
A pro­pos des poètes : Franz Kafka a écrit : «  Les poètes tendent leurs mains vers les hommes, mais les hommes ne voient pas des mains ami­cales, ils voient des poings cris­pés visant leurs yeux et leur cœur » et c’est bien de ce mal­en­ten­du- là qui a eu rai­son d’André Laude. Il aurait pu être amer, il aurait pu être déses­pé­ré : «  Je connais toutes les blessures/​ par leur noms. Toutes./je connais tous les déserts/​lugubres tatoués de soli­tudes froides./ je connais l’amer jus des mots /​ la mer qui recule dans les poumons/​ l’air peu­plé d’agonies de visages/​ Humains les visages. Humains.  Mais j’avance racine et psaume. /J’avance et d’autres me suivent/​Par ténèbres vers la clarté/​ nous ache­mi­nons les lettres d’espoir des hommes. » Mais c’est d’amour qu’il par­lait …
Oui, c’est bien un chant d’amour fra­ter­nel et d’espoir qui s’élève,  mal­gré tout, à tra­vers les cla­meurs et les cris de nombre de ses poèmes, un amour qui ne ren­drait pas aveugle mais au contraire ren­drait lucide. « Jusqu’à ce qu’apparaisse nim­bé d’or et de pétales/​ les pieds posés sur un globe de feu /l’Ange à trom­pette de jus­tice et d’amour », com­bien de nuits l’a-t-il atten­du cet ange ? André Laude est un poète « voyant », un veilleur et un éveilleur. Il est sur une tour, d’où il domine l’histoire. C’est à lui qu’il appar­tient d’annoncer la venue du jour à la mul­ti­tude des hommes plon­gée dans la nuit. « Veilleur, où en est la nuit ? Qu’en est-il de la nuit, Veilleur ? ». Cela ferait bien rire André Laude de se voir com­pa­rer au pro­phète Isaïe,  lui, le mécréant et pour­tant, qu’a –t-il fait sinon attendre et espé­rer et annon­cer une aube nou­velle ? S’il pen­sait , comme Thérèse d’Avila que «  La vie n’est qu’une nuit à pas­ser dans une mau­vaise auberge », au point de mettre cette phrase au fron­ton d’un de ses recueils,  il aura pas­sé les mil­liers de nuit de sa vie à trem­per sa plume, pas tou­jours dans du vin doux, en bru­lant la chan­delle par les deux bouts, pour gra­ver des vers aus­si évi­dents que ceux-là, comme un rien de lumière dans la nuit :

Au nom d’un amour que la parole ne peut nom­mer

Je me suis dres­sé au-des­sus du plais d’ordures

J’ai sai­gné pour la beau­té de l’aventure

J’ai pré­ten­du à l’étoile et à la véri­té

J’ai eu froid faim J’ai rêvé dans les fers

Au nom d’un amour qui doit adve­nir

J’ai vécu en silence la misère des pay­sages où seul un enfant

Une petite fille de l’école des archives

Poussant devant elle un caillou de marelle :

Paradis et enfer

Donne le cou­rage d’explorer le Présent , d’où sur­git

Déjà l’Avenir, qui n’appartient à per­sonne. 

Oui, « un jour vien­dra, cou­leur d’orange », comme l’a écrit un autre poète que vous n’appréciez guère… En atten­dant, Monsieur Laude : Que la poé­sie vous garde

 

 

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