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Le jardin suspendu de Pierre-Albert Jourdan

Par | 2018-02-21T23:44:21+00:00 5 avril 2013|Catégories : Essais|

À Didier Manyach, ami de tou­jours

 

   Si la force de Pierre-Albert Jourdan réside dans sa façon de pla­cer la poé­sie devant le mys­tère des ori­gines en dévoi­lant les signes d’un ordre inté­rieur sus­cep­tible d’effeuiller le monde, ces signes res­tent cepen­dant une chose que le lan­gage ne peut tout à fait cir­cons­crire, aus­si la parole de Jourdan est-elle l’expression du com­bat inces­sant d’une figure poé­tique comme pure Présence de l'homme, d'une vibra­tion onto­lo­gique de l'être pri­mi­tif en conni­vence avec le monde vivant ; la voix humaine y est d’ailleurs aus­si vaste que l’espace, aus­si nue que la nature, et le réel du recueil vacille entre un pay­sage uni­ver­sel et intime à la fois ; Pierre-Albert Jourdan, ce « fou de  terre », est ain­si à la recherche d'une véri­té, ini­tiant dans sa démarche le simple, l'immédiat, l’insaisissable, comme si l’écriture, s’évadant du sol, enga­geait une har­mo­nie retrou­vée : 

« Et pour s’en déta­cher /​ nous aurons ense­men­cé cette terre de mots /​ l’orage les emporte /​ L’image tron­quée du ciel /​ les colore par­fois – on dirait/​de grands jarres écla­tées /​ sous la pous­sée vio­lente du désir /​ d’accéder à la lumière » (pp 74 /​7 5).

  Le poète écrit des dou­ceurs intenses, mais n'oublie pas l’inéluctable que révèlent ses frag­ments poé­tiques, telles la marche essouf­flée, la route à sens unique du pas­sage ou celle des cimes aveu­glantes, la moindre de ses « images » acquiert une valeur sacrée et dégage quelque chose de magique et d'intolérable à la fois. Tour à tour, hymne et tra­gé­die, la parole de Jourdan est le poème de l’espérance et de la perte, un poème dit d'une voix humble et douce mais ter­rible de dou­ceur et d’inquié­tudes conte­nues :

 « Un jour, levant les yeux, je m’aperçois que le nuage se déchire. Toute cette  masse bleue l’absorbe. Une fine lumière voi­lée, à peine quelques ombres redressent le monde. Il vivait. L’impatience s’effraie sou­dain de ce trop grand espace à com­bler » (p 95).

  Ainsi l’esthétique du recueil Le bon­jour et l’adieu implique un regard qui pénètre la nature et cherche constam­ment à nouer une rela­tion neuve à son contact, renon­çant volon­tai­re­ment  aux illu­soires pres­tiges de la langue. Attentif aux phé­no­mènes per­cep­tifs qu’offre la beau­té de la nature à l’œil étran­ger, celui de Jourdan ques­tionne les espaces et sonde de façon insis­tante les pures mani­fes­ta­tions du monde, sans jamais don­ner de réponse, séduit uni­que­ment pas les étranges glis­se­ments de la matière et non par les actions de l’homme. Le poète n’a de cesse de vou­loir médi­ter face à la grande demeure natu­relle, et la dimen­sion poé­tique de son œuvre est tota­le­ment dévo­lue aux splen­deurs et dou­leurs qui habitent le monde, une terre aus­si irra­diante qu’enténébrée, qui consti­tue selon les propres mots du poète : le Jardin de l’Irréparable. Un Jardin en appa­rence enchan­teur, aux dimen­sions infi­nies, dont il fau­dra accep­ter dès l’origine la beau­té étran­gère, puis, prendre acte, au fil de la marche, de sa perte irré­mé­diable. Cette chute fera naitre une pesan­teur que por­te­ra phy­si­que­ment Pierre-Albert Jourdan dans ses déam­bu­la­tions soli­taires et en lui-même, au fond d’une âme mélan­co­lique :

 « Le silence est notre chambre depuis tou­jours les soli­tudes /​ ne peuvent s’atteindre /​ qu’à tra­vers de mul­tiples déchi­rures /​ et c’est sans doute le sens ultime /​ de la lente péné­tra­tion de la terre dans nos corps. » (p 58).

    Le corps meur­tri du poète converge alors vers une même quête d’infini et trouve sa matière à tra­vers cette croyance com­mune dans la beau­té secrète et indomp­table de la nature, c’est ain­si qu’il montre les herbes qui ne veulent pas qu’on parle pour elles, ni même qu’on ne les com­pare à tout ou à rien, puisque chaque chose ici-bas est de fra­gi­li­té, de fuite, chaque chose nous devance dans l’invisible :

  « Toujours les choses se dérobent et laissent /​ le regard errer sur cette nappe de clar­té /​ dont la dou­ceur n’est que l’approche de la pierre /​ pour de vio­lentes noces impar­faites. /​ Et l’entaille demain à la mesure du corps entier, /​ de quel cri s’éveillera le che­min ?/​ Sous les pau­pières d’amande glisse le fruit des larmes éva­po­rées, /​ dur som­meil, long soleil de la besace des pauvres. » (p 37)

   Et si le poète tente de créer son iden­ti­té par le biais d’un rap­port idéal avec ce monde qui l’environne, il se heurte aus­si à lui-même. D’un dia­logue ima­gi­naire naît une rela­tion par­ti­cu­lière où l’esprit de celui qui observe est trans­por­té et s’élève au cœur de splen­deurs jaillis­santes. Cette volon­té de sai­sir l’apparition sacrée dans la nature conduit vers l’émerveillement face au bal­let per­pé­tuel d’un uni­vers trans­cen­dant*. Une simple fleur  ver­ra alors sa flo­rai­son se réfu­gier de plus en plus haut comme une figure de l’Enigme uni­ver­selle : « une gerbe d’étincelles et la cendre : n’est-ce pas aus­si la flo­rai­son du jar­din ? Ah ! se perdre ain­si, une fleur de gre­na­dier à la bouche. » (p 541). La pure contem­pla­tion se sub­sti­tue à la vie com­mune embras­sant les glis­se­ments de la lourde livrée de terre qui s’offre à ses yeux. Ce désir d’union avec le fond qui habite le décor sau­vage de la nature sied par­fai­te­ment à l’esthétique de Jourdan, debout sur le sol dénu­dé, la tête bai­gnée par l’air vif, trans­por­té par l’espace infi­ni, tout égoïsme mes­quin semble dis­pa­raitre, la parole devient alors un globe ocu­laire trans­pa­rent, qui n’est rien, qui voit tout, et cette poé­sie se pra­tique à ciel ouvert et au sein d’une nature auro­rale. Cependant, dis­crè­te­ment, sous chaque bruit trans­pa­rait un frois­se­ment ou la tour­mente qui revient. Traverser le jour relève de l'exploit, la lumière y prend un autre nom, ce qui brille, s’éteint, ce qui tremble, s'obstine, le poète marche à l’aveugle entre attente et oubli : « Il n’y a plus de refuge /​ tout est dan­ge­reu­se­ment à vif /​ tiré jusqu’à l’usure /​ la las­si­tude s’ouvre aux rai­sons de feu » (p 61).  Et l'espace du poème s’en trouve par consé­quent déchi­ré, Jourdan, guet­teur, pas­seur occupe de tout son corps bles­sé une posi­tion de crête, entre visible et invi­sible, entre pas­sé et pré­sent, et com­mu­nique son désir d’élévation en rele­vant la grâce d’un rocher et la gra­vi­té d’un nuage, sa parole se cherche, tiraillée entre des élé­ments à la fois proches et loin­taines, mar­chant sur un fil entre la parole et son contraire, de la sorte son coup d’aile reste à « même la terre », tout étant bien caché dans les choses mon­trées, tout étant en vio­lente oppo­si­tion à la sur­face des mots :

 « Un vorace nuage de sol­li­ci­ta­tions tour­billonne autour de moi. Demain le mati­nal par­fum des pinèdes sacre­ra la mai­son. J’ai l’impression de m’éveiller, d’être en retard. Mon pas fait rou­ler les pierres, je les entends cas­ca­der, c’est un bruit poi­gnant, étouf­fé, de pas­sé qui s’écroule. Je lève les yeux. Oui, là-haut, peut-être… » (p.103- 105).

   L’architecture des poèmes repose elle-même sur une forme divi­sée, un prin­cipe frag­men­taire entre les mou­ve­ments d’un monde qui, imper­tur­bable à la débâcle des hommes, se carac­té­rise par sa vita­li­té per­ma­nente :

« L’espace meurt len­te­ment. Le rôdeur sera bien­tôt cible, sans plus de poids sous l’immense joue.

Nulle griffe dans l’air. Que se coa­gule cet amour et ce sera une mon­tagne.

Mille pers­pec­tives qui s’ouvrent » .(p139)

 

 

   En fait, le regard du poète accorde de l’importance à des détails conflic­tuels de la nature, puis les cap­ture et les replace dans le cou­rant des mots, véri­table bulle en ape­san­teur, l’écriture de Jourdan s’inscrit comme étant pro­fon­dé­ment dis­tante d’elle-même, et demeure davan­tage cette voix consciente de l’étrangeté que ren­ferme une paren­thèse dite enchan­tée. On voit ain­si dans les formes qui tra­versent le pay­sage, le mobile d’une échap­pa­toire mais sur­tout le signe annon­cia­teur d’un intrus au sein du para­dis, de la noir­ceur au cœur du jar­din :

 « Il y a des moments où notre uni­vers devient déri­soire et la seule réa­li­té qui triomphe c’est cela : cette vibra­tion qui fait s’écrouler les ruines, fleu­rir la pierre. Je rêve aux jon­quilles qui vont par­se­mer la col­line. Cette fra­gi­li­té et cette per­sé­vé­rance, et ce violent par­fum qui se pro­longe, mal­gré le mas­sacre. Sommes-nous si forts ? » (P 216-217).

 En effet, dans tel poème, ce sont d’imposants désordres qui brisent le bel hori­zon, dévorent les offrandes de la terre et ter­ro­risent le bes­tiaire niché au cœur des champs de blé. De cet enva­his­se­ment du tra­gique au cœur du jar­din d’Eden, il en résul­te­ra alors une scis­sion fon­da­men­tale de l’homme avec la nature, d’où ses frag­ments pré­le­vés à part et dans l’à côté. Une des images récur­rentes les plus fortes demeure alors ce plan volé au cœur de la terre et repré­sen­tant une herbe jaillis­sante sous les rayons bien­veillants du soleil : « …Il faut si peu pour que l’herbe revienne, /​ grimpe à tes che­villes ; /​ herbe, peut être le seul mot /​ VIVANT » (P 470). La parole, comme un secret enter­ré, sai­sit la péren­ni­té d’une nature que l’homme ne per­çoit pas et dont l’existence est ren­due si fra­gile qu’elle échappe à l’instant même où elle est révé­lée. D’où ces évo­ca­tions du pay­sage, qui ne sont pas des des­crip­tions stric­to sen­su, mais des phrases sus­pen­dues en l’air, tis­sant un lien secret  avec le monde :

« La parole char­gée de gué­rir a dres­sé cette ruine /​  de quelques char­dons bleus, de pous­sière et de vent ;  /​  ce che­min où la mort, empoi­gnée par tant de mots, /​ comme un figuier por­tant ses fruits dans un vieux mur /​  et l’embellie de lierre sur la porte fanée,  /​  se referme sur le deve­nir joyeux,  /​  le loin­tain, très loin­tain mur­mure : /​   d’un pin amou­reux. » (p 52).

   La nature, par les mots-regards de P-A Jourdan, souffre donc l’étude la plus minu­tieuse. Elle invite à pla­cer l’œil au niveau de la plus petite feuille et à prendre une vue d’insecte afin  de pré­le­ver et réin­tro­duire de la nature à pro­fu­sion, bou­le­ver­sant les repères d’une per­cep­tion eth­no­cen­trée et agran­dis­sant çà et là le lan­gage du monde pour lui offrir son plein sta­tut et le doter de pou­voirs abso­lus. Mais l’image nous aver­tit aus­si que ce ter­ri­toire est domi­né par la force d’un lan­gage indé­chif­frable et majes­tueux. Et par-des­sus ces images, une voix seule, per­due, presque enfouie sous la végé­ta­tion, se ques­tionne : Quelle est cette guerre au cœur de la nature ? Cette voix appar­tient donc bien à un homme, ou plu­tôt à cet esprit qui s’éveille au contact du monde. Reflet de l’esprit, la voix dés­in­car­née du poète marque alors une dis­con­ti­nui­té fon­da­men­tale au sein de cette ouver­ture qui, par le geste créa­teur, tente de réin­ven­ter l’origine :

« Longtemps les mots frappent à la porte /​  le chien­dent ne veut pas céder /​/​  la route se perd qui se garde farouche /​ une pie longe le silence à tra­vers champs /​/​ Là, comme une ombre /​ et le vent se ferait por­teur /​ d’étranges nou­velles /​/​ heu­reux celui qui se contente de son pas /​ mau­dit celui qui les entend  » (p 79).

   Toute la dif­fi­cul­té tra­gique part d’un dis­po­si­tif qui signe le divorce, une impos­sible fusion entre cette voix et la nature, sourde et aveugle aux ques­tions immer­gées dans le cœur de l’homme. L’assaut du poète per­du dans les hautes herbes de la col­line et dési­rant lut­ter avec l’œil du soleil qui le sur­plombe, dévoile le tra­gique d’une course dont il n’est aucu­ne­ment le maître. Présenté dans sa per­di­tion, le poète est sem­blable à un être minus­cule, enfoui au cœur d’un uni­vers infi­ni et plon­gé aveu­glé­ment dans une bataille qui le dépasse. Il faut donc rompre l'enfermement en soi, s'efforcer de s'effacer, c'est-à-dire d'écarter les dési­rs et les rêves, faire entendre les voix plu­rielles d’une « âme col­lec­tive », d’un indi­vi­du élar­gi dont l’essence est d’être tota­le­ment étran­ger au monde tel qu’on le connait. Conscience gran­die au bout d’un tra­jet qui fait figure de boucle, le poète retrouve l’esprit qu’il appe­lait alors et lui priait de racon­ter son his­toire, cet esprit qui était repré­sen­té par l’image totale de l’unité de la nature, ce miroir que la voix ori­gi­nelle trou­blait fra­gi­le­ment par la pure mélo­die de son chant :

« … Quel est ton nom ? je suis l’usure des corps des pierres de l’ombre même de l’ombre je suis l’auxiliaire de la beau­té vous me saluez par­fois si vite la tête vous tour­ne­rait peut-être ? j’active la pous­sée des feuillages vous ne domi­nez plus vos arbres eux aus­si vous oublient je suis cette bouf­fée de ten­dresse dans les corps la brume des regards qu’ils reposent en paix ! les voix se perdent dans l’espace accostent à la rive com­blée de gra­vat là le fes­tin se déroule c’est tou­jours autour d’une table que l’attente se fait mor­telle gra­vée dans la pierre C’est moi dit l’usure qui émonde les gestes j’aurais trop peur des vivants ….  » (p 387/​388)

  L’émerveillement pré­sent dans la poé­sie de Jourdan ne fait donc jamais oublier ce qui se joue dans ses paroles lorsque le miroir des cou­leurs se ren­verse et que le jar­din s’embrase. Le poète demeure le plus sen­sible cri­tique des stri­dences qui accom­pagnent le désen­chan­te­ment du monde et la course som­nam­bu­lique des civi­li­sa­tions. Le regard qu’il semble por­ter sur le monde ne laisse aucun doute concer­nant sa révolte et son pes­si­misme. De cette bles­sure s’impose l’idée d’un épa­nouis­se­ment et d’une ascèse qui ne se font qu’en dehors de la socié­té et à l’intérieur de soi. Cette atti­tude de défiance face au monde exté­rieur, Jourdan l’a donc fait sienne et a semble-t-il trou­vé comme seule réponse face à cela de faire de ce « pes­si­misme une grâce en fran­chis­sant un espace plus grand que son ombre ». Par l’ondoiement seul de l’eau d’une rivière ou par le tour­noie­ment de hautes herbes, le vent peut enfin se sou­le­ver et tra­ver­ser son visage et la flo­rai­son inté­rieure répondre à celle d’une végé­ta­tion dont le poète s’imprègne. Mais êtres et choses, peu­plant un seul et même monde, ne coha­bitent pas néces­sai­re­ment,  et l’idée d’une nature et d’une faune indif­fé­rentes au drame humain qui se déroule à côté d’elles est donc bel et bien trans­mise par la mise en voix du poète : lit­té­ra­le­ment, les humains, les ani­maux, les plantes, fleurs ou arbres, n’apparaissent donc pas dans le même cadre, sym­bole de vie car sym­bole de mort, ces élé­ments s’abstraient du conflit humain. La vie va et vient, tan­dis que les hommes, eux, semblent aller vers leur anéan­tis­se­ment :

 « Tu sors dans le jar­din répandre les cendres encore tièdes, elles vont nour­rir une plante. Le feu est main­te­nant plus vif. L’ombre de la fumée passe sur la terre. Comme tout est en ordre sou­dain ! » (p. 111)

   Et si trop de choses nous ont échap­pé, on sent grâce aux mots du poète qu’il est encore pos­sible d’en sai­sir quelques-unes, nous avons pour cela des bouts d’éléments qui nous le disent, l'enracinement de l'arbre, l'acceptation de l'herbe balan­cée de vent, l'errance et  la dis­so­lu­tion du nuage révé­lant l'éclat invi­sible et ins­tan­ta­né de ce qui reste indescriptible…Les phrases de Jourdan, toutes de révolte, de flui­di­té et de mys­tère, ont la den­si­té d’une pein­ture nais­sante, ébauches, esquisses expo­sant des apho­rismes ou para­boles comme une « toile du vivre », la parole est alors tis­sée de réson­nances et de déchi­rures dans un cor­tège de cou­leurs éblouis­santes et d’ombres vio­lentes, et au milieu de ce débor­de­ment, le poète, corps à vif, tente de rejoindre fra­ter­nel­le­ment « la nef des fous », des errants et des invi­sibles, tous ceux qui se sont affran­chis d’un moi unique pour se tenir dans la patience de la beau­té, fût-elle tra­gique :

 « Ce bâtir cor­res­pond à l’insertion dans le monde afin qu’il y ait une demeure, une sta­bi­li­té, pour nous autres pas­sants. Le sacré, aujourd’hui, est sau­ve­garde, per­ma­nence d’un monde qui est don­né et que nous sai­sis­sons par bribes, par éclats. Beauté qui se refuse au cata­logue » (pp232/​33)

    En somme, la pré­sence de l’Obscur est à prendre en compte qui donne toute sa valeur à l’instant pur, au mur­mure de la voix et à la fêlure du rythme poé­tique. Ecrire l’Obscur revient à dire le monde sans dupe­rie, sans conso­la­tion, en effet pour éprou­ver la lumière il faut avoir connu la défaillance, et c’est à tra­vers cet aban­don que s’opère le ren­ver­se­ment mira­cu­leux de la poé­sie qui per­met à Jourdan de voir en lui ce qui fut et ce qui sera, de voir autre chose, comme à la déro­bée, voir là où il n'y a pas de bout du monde, «  où le lierre ne peut vivre que sur du mort », rendre compte des pos­sibles affleu­re­ments de l'obscur dans la lumière, des tres­saille­ments de l'énigme afin de veiller au-des­sus des gouffres dans l’étreinte recom­men­cée de la terre et faire en sorte que l’air immen­sé­ment lumi­neux se tienne à la place du temps. À par­tir de cette expé­rience, il n’existe rien d’autre que le silence qui fait corps avec l’Invisible :

 «  Le ciel au cou­chant s’est tein­té de vert /​ très haut un vol d’oiseau le disait proche /​ c’était sou­dain comme une bague à mon doigt /​ j’ai cher­ché tout autour de moi /​ l’herbe se tai­sait après les pre­mières gelées /​ il n’y avait pas de trace visible /​ j’ai frot­té dou­ce­ment mes mains /​  l’une contre l’autre /​ avec un peu de thym /​ pour vaincre la soli­tude /​ et pour­tant je n’étais plus seul » (pp 414/​415)

   Jourdan choi­sit, par consé­quent, de mettre en valeur ce silence, sa parole épouse, en consé­quence, les contours du sen­sible, mais est aus­si­tôt condam­née par la vision qu’elle induit, cela explique aus­si l’attraction du poète vers les formes frag­men­tées, les ellipses, les esquisses, les traces, bribes et éclats. Ce n'est donc qu'au moment de sa propre dis­pa­ri­tion que l'homme se découvre sou­dain, dans ce dehors qui, main­te­nant, lui est le plus intime. Alors, il n'y a plus un corps mais un poème qui se fait à même la marche, afin d’éprouver le che­min où tout s’apaise, il n’y a plus ni fenêtre, ni lan­gage, ni monde, mais un seul mou­ve­ment qui s’illumine et éclaire. Voilà donc ce qui est insai­sis­sable et voi­là où réside l’un des  secrets des œuvres de Jourdan. Le poète ne des­sine pas seule­ment un Eden mais il montre un temps qui n’existerait pas, un pré­sent anté­rieur. Chaque poème est comme une révé­la­tion, le poète, exclu du monde, est dans l’impossibilité de sai­sir la beau­té même s’il la contemple. Ses mots ne fonc­tionnent pas selon la struc­ture d’une chute sui­vant le temps d’un para­dis ter­restre mais com­mencent bel et bien sur un sen­ti­ment sen­sible de la perte ; le poète pro­pose une nou­velle lec­ture des choses en évo­quant la mélan­co­lie face à un monde déjà per­du, avant que quoi que ce soit n’ait déjà com­men­cé. Ce qui expli­que­rait, en par­tie,  la bles­sure de P-A Jourdan, le poème l'apaise un ins­tant, en tis­sant le fra­gile réseau de quelques signes pour y prendre l'écoulement de tout, lui don­ner forme et ain­si exor­ci­ser sa dou­leur, mais l’émotion la plus vraie et la plus juste est de res­sen­tir sou­dain dans sa chair que la vie est de se défaire chaque jour et le pré­sent d'être son propre pas­sé, que l'acte d'écrire, par-delà thèmes, moti­va­tions et faux sem­blants, n'est qu'un adieu pro­lon­gé à la beau­té des choses.

    Suivre P-A Jourdan, c’est accep­ter de faire une expé­rience qui est de nature spi­ri­tuelle, spi­ri­tuelle parce que c’est une poé­sie qui ne pro­pose pas, qui ne répond à aucun sou­ci intel­lec­tuel et encore moins idéo­lo­gique. Avec Jourdan,  rien n’est donc cer­tain, on ne sait rien, on se retourne et que voit-on ? Un sen­tier, moins, peut-être, des traces qui se perdent, moins, encore, ce che­min éva­po­ré. Comme si rien n’avait jamais été entre ce qui vient et ce qui s'en va, entre ce qui est et ce qui n'est plus, puis en un frag­ment de secondes tout prend le visage du silence. In fine, Jourdan écrit à la fois le jour, ses odeurs, ses cou­leurs, ses rumeurs et l’instant où tout bas­cule, ce fil où l’on attend en équi­libre, où ce qui s’approche, s’éloigne sans cesse. Chaque poème est comme une lucarne ouverte sur des mots qui donnent sur ce qu’on ne sait pas, sur les som­mets ou dans les pro­fon­deurs, sur les paroles, sur les cris, sur ce tis­su du monde où, par­fois, quand vient le silence, on entend que quelque chose d’autre res­pire. Qu’il évoque son atten­tion aux ombres, où s’avivent les odeurs, qu’il chante aux lueurs mati­nales accueillant la cou­leur des eaux, dans ces entre-deux poé­tiques, Jourdan offre, à tra­vers ses marches, au tra­vers de son corps déchi­ré, un souffle impal­pable. Et devant les limites que per­sonne ne peut fran­chir, il faut essayer de croire que le corps est aus­si en passe de s’enfuir à tire d’aile afin de peser une autre mesure du réel :

 

« La route s’étrangle. Les fleurs gran­dissent sur les pentes. Cette vipère, tête écra­sée sur le sen­tier comme un nerf détes­table, est le temps vain­cu. Mais le pas, la marque vic­to­rieuse, le pas déjà loin­tain, inau­dible, mais la ren­contre ?

Frôlant mon dos bri­sé je devine cette forme altière, le souffle puis­sant de ce bou­let qui trace l’avenir, sans égard, éblouis­sant.

Presque conquis par tant de hargne joyeuse. Innocent incen­die pour réchauf­fer le cœur, brû­lant les étapes, devant la route com­mune où nous nous enfon­çons. » (p. 152)

 

   Cette « triste beau­té », sen­ti­ment dif­fus et pre­nant qui sourde dans les poèmes, accueille d’un Bonjour signi­fiant le don reçu de l’existence, et accepte notre inca­pa­ci­té à y répondre autre­ment que par L’Adieu ; c’est aus­si pour le poète élé­giaque souf­frir de n’avoir au bout du compte rien su sai­sir, rien su dire alors que pour celui qui le lit le plus Vrai est trou­vé dans ce lieu poé­tique, quand « le bon­jour et l’adieu deviennent inter­chan­geables », et que l’écriture nous rejoint dans un rap­port qui est moins de réci­pro­ci­té que de trans­fert. En fait, Jourdan trace en mots ce qu’il tente de voir, trans­mue le visible et l’invisible en musique de parole et en frois­se­ment d’air. Définitivement fra­gile et vaillant, le poète peut désor­mais perdre son visage, se ris­quer à dire ce qu’il éprouve devant l’image mon­tée de la terre, mais que dire de plus qui ne rompt la magie ou le mys­tère ? Il faut en fait dire et redire les arbres, les herbes et les oiseaux, les hori­zons, le soleil le long du champ cal­ci­né, l'étrange élan du tronc et son inex­tri­cable réseau de branches, la mon­tagne, ses lumières chan­geantes, les miroi­te­ments de la pierre, la fuite des nuages, le bleu impos­sible du ciel, il faut redire toute cette dis­per­sion qui resur­git, dans ses poèmes, comme por­tée uni­fiée par un espace grand ouvert. Puis dans le vide venir ins­crire le visage du monde ; ce visage est celui de Jourdan qui se lève, incon­nu, vivant, cou­ra­geux et dont la voix est pleine du silence bruis­sant des mur­mures de la terre : « Pour qui vient dans l’obscur, je sonne l’obscur, pour qui vient dans la clar­té, je sonne la clar­té ; pour qui vient, hési­tant, ne sachant pas nom­mer, je sonne de toutes mes forces, je sonne de ma son­nette fra­ter­nelle. Pour qui vient, sans nom, qui est Souffle, qui fait tarir la source, je sonne jusqu’à épui­se­ment… » (p 509). Cette voix fra­ter­nelle éveille alors en nous la grâce d’un accord sen­sible, et il suf­fit de l’écouter afin d’entendre, dans un même élan, l’évidence de l’offrande poé­tique et la conscience de notre peine, celle de ne pas pou­voir être sim­ple­ment à la hau­teur des choses.

 

****Nous avons volon­tai­re­ment mis de côté les Références spi­ri­tuelles de P-A Jourdan tant la pré­ci­sion de sa quête est magis­tra­le­ment trai­tée dans l’ouvrage cri­tique d’Elodie Meunier, Pierre-Albert Jourdan, L’Ecriture poé­tique comme voie spi­ri­tuelle.

Ce livre fait l'objet d'une lec­ture de Paul Vermeulen ici : http://​www​.recour​sau​poeme​.fr/​c​r​i​t​i​q​u​e​s​/​e​l​o​d​i​e​-​m​e​u​n​i​e​r​-​p​i​e​r​r​e​-​a​l​b​e​r​t​-​j​o​u​r​d​a​n​/​p​a​u​l​-​v​e​r​m​e​u​len

Le bon­jour et l’adieu, Mercure de France.1991

 

 

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