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Le parler nu

Par |2018-12-11T07:59:18+00:00 5 avril 2013|Catégories : Essais|

Comment pré­sen­ter l’écriture de Brigitte Gyr autre­ment qu’en par­lant de ma lec­ture – espé­rant qu’ici et là elle puisse ren­con­trer ses textes. La lec­ture,  un mys­tère ! Le plus sou­vent elle repose sur un qui­pro­quo qui, lorsqu’on en fait retour à l’auteur, pro­voque chez lui soit une ouver­ture nou­velle sur son texte, soit le plus sou­vent une décep­tion qu’il oublie vite. D’où le bon­heur extrême que peut avoir un auteur, par­fois, rare­ment, à avoir le sen­ti­ment d’être vrai­ment lu. J’espère que nous appor­te­rons tous ici, aujourd’hui, ce bon­heur à Brigitte Gyr[1].    

Pour com­men­cer, avant de par­ler de ma lec­ture de quatre de ses ouvrages, je cite­rai un texte d’Yves Bonnefoy, tiré de « Plusieurs rai­sons de peindre des arbres » qui me semble faire un bel exergue à sa poé­sie :

La tâche d’un art qui se veut le contem­po­rain de l’aliénation qui s’aggrave n’est pas d’explorer les res­sources ludiques de mots déta­chés de leurs réfé­rents, c’est de rou­vrir grand notre rela­tion au non concep­tua­li­sable ou séman­ti­sable, autre­ment dit à notre exis­tence en son moment, en son lieu. Relation au tout et au rien, pen­sée que l’être naît du non-être quand, affron­tant notre fini­tude, nous déci­dons de trou­ver du sens à nos quelques arpents de vie.

Il me semble que notre auteur nour­rit un rap­port étroit avec ce que Yves Bonnefoy nomme le « non concep­tua­li­sable », nous ver­rons com­ment.

 

La for­te­resse de cendres

ou la poten­tielle absence

C’est par ce recueil, publié par Le Dé bleu en 2006, que je suis entré dans l’œuvre de Brigitte Gyr. Une œuvre, oui, car il y a chez elle consis­tance et per­sis­tance.

La for­te­resse de cendres, donc. À la lec­ture, le titre se révèle exact : la cendre est l’effet d’un désastre après quoi plus rien n’est iden­ti­fiable (mais aus­si d’un grand bra­sier, un feu de joie ?, on ne sait). Pourtant ce qui a dis­pa­ru per­siste, aus­si inex­pug­nable qu’une for­te­resse : cela résiste, mais en même temps reste inac­ces­sible. C’est autour de cette pré­sence absente que s’organise l’écriture, autour de

L’attache éphé­mère
d’un jour pul­vé­ri­sé.

J’ai d’abord pen­sé au refou­lé (puisqu’on cherche tou­jours à com­prendre !), cer­taines nota­tions fai­sant réfé­rence à la mémoire,  au sou­ve­nir, au

tra­cé bleu de la jeu­nesse

mais cette clé ne suf­fit pas. Il ne s’agit pas pour Brigitte Gyr de faire reve­nir au dire quelque chose qui serait enfoui ; d’abord parce que c’est en cendres, et aus­si et sur­tout parce que l’auteur ne vise pas à s’exprimer, comme on dit (après quoi le vase du moi serait vidé et enfin tran­quille, c'est-à-dire au calme plat… ) mais à tra­cer une condi­tion qui est la sienne, et la nôtre. Ça ne peut reve­nir,

ce qui était s’abstient, dit-elle,

en quoi on ne peut même pas entendre une absence : c’est, mais ça s’abstient. Aussi ne peut-on que consta­ter

un voile blanc
pour fron­tière
éter­nel­le­ment vierge

Voilà qui est aga­çant, et donne au texte une allure énig­ma­tique, on sent un secret qui ne sera jamais dit. Et dont l’auteur serait l’avare déten­teur ? De là à ten­ter une tech­nique de l’aveu par l’interprétation for­cée, il n’y aurait qu’un pas…

On rate­rait alors l’invitation de Brigitte Gyr à se tenir à la fron­tière d’un écho abo­li, entre ici et là-bas, dans un entre deux, un trem­blé au bord de la signi­fiance qui lève des images

Comme bavé(es)
À la com­mis­sure de l’œil, écrit-elle,

Une signi­fiance dont l’incertitude libère une caval­cade ren­due à la seule sen­sua­li­té, sans pos­si­bi­li­té d’arrêt sur un sens défi­ni­tif. Cavalcade parce que désar­ri­mée, quoi qu’il en coûte de perte, de dou­leur, dans une

émo­tion pure du révo­lu, écrit-elle encore.    

Pour qu’il y ait un dire, et sa sen­sua­li­té, il fal­lait sans doute ce silence.

Une écri­ture du manque, donc, sub­tile, qui parle du rien de notre condi­tion. Je n’y trouve pas, cepen­dant, un roman­tisme de l’absence et de la dou­leur que l’on pour­rait alors qua­li­fier de mal­heu­reu­se­ment « poé­tique ». Je dirais plu­tôt qu’elle m’a ouvert à une pos­ture qui n’est pas la mienne, qui échappe à la dicho­to­mie pul­sion de vie/​pulsion de mort.

Je m’explique : il y a long­temps j’ai arrê­té d’écrire. J’avais le sen­ti­ment de ne pou­voir rien faire d’autre que de ser­vir ma pul­sion de mort, je retom­bais sans cesse dans la déso­la­tion. Je n’ai repris que lorsque j’ai eu le sen­ti­ment de prendre le par­ti de la vie. Brigitte Gyr, elle, réus­sit à dépas­ser cette alter­na­tive – comme se glis­ser entre deux eaux. Une de ses qua­li­tés, elle ondoie. Elle n’est jamais ici ou là, mais entre deux. Ce qui pour­rait être clas­sé chez une autre comme un vilain défaut, être taxé d’évitement, se révèle chez elle une heu­reuse façon de se déca­ler par rap­port au binaire.

Doit-on y voir une qua­li­té typi­que­ment suisse, pour celle qui se res­sent comme située entre plu­sieurs iden­ti­tés ?  

Plus sérieu­se­ment, plus véri­di­que­ment, je cite­rai en écho un texte de Jean-Paul Michel (l’éditeur de William Blake & co), trou­vé dans la revue Lignes, qui me semble mieux par­ler que moi de la poé­sie de Brigitte Gyr. Voilà :

La poé­sie marche avec l’énigme. Le sen­ti­ment cui­sant d’une igno­rance, d’un impou­voir, d’une fai­blesse consti­tu­tion­nelle acca­blante sont requis pour que l’on se trouve contraint à des audaces errantes, des gageures, des « paris » de cette sorte. Aurait-on le sen­ti­ment de la moindre cer­ti­tude, on serait dis­pen­sé de se lan­cer dans des entre­prises aus­si coû­teuses, d’un béné­fice si peu cer­tain. Une œuvre d’art naît d’une igno­rance de fond pour avoir seule­ment une chance, dépos­sé­dés et nus que nous sommes, de n’avoir esqui­vé ni men­ti. 

 

Lettre à mon double au fond du puits

ou l’œuf et moi

Cette com­mande de Jacques Brémond pour sa col­lec­tion « Les petites lettres », publiée en 1994, don­nait déjà les réponses aux ques­tions sou­le­vées par La for­te­resse de cendres. Le texte com­mence par cette annonce :

Cette lettre est la pre­mière et la der­nière que je vous adresse

Et par un vœu qui ne sera pas réa­li­sé :

Ensuite, j’aimerais me taire

Elle aime­rait, seule­ment. La condi­tion n’a pas été accom­plie : cette lettre n’a pas annu­lé la ten­sion, et sur­tout le lien entre l’auteur et ce qu’elle appelle son double. Resté au fond du puits dont elle est née,

blanc cru comme une coquille d’œuf par endroits fis­su­ré

pré­cise-t-elle. Qu’elle porte en elle, à moins que ce ne fut l’inverse dit-elle ailleurs.

Ainsi le double, l’alter ego consub­stan­tiel erre-t-il tou­jours tel un fan­tôme. J’ai pen­sé au rituel afri­cain ou poly­né­sien, selon lequel on enterre le pla­cen­ta du nou­veau né afin qu’il ne vienne pas tour­men­ter les vivants. Mieux, on plante près de lui un arbre dont il nour­ri­ra les fruits. C’est que le pla­cen­ta est une par­tie de soi. Car s’il y un moi entier où l’on baigne en soi-même tel un dieu, c’est l’œuf. Naître, c’est donc perdre une par­tie de soi.

Je n’étais pas pré­pa­rée à naître

dit Brigitte Gyr. Quelque chose d’elle est res­té encla­vé au ventre mater­nel. Mais c’est aus­si bien l’inverse, elle l’a dit !

Au-delà d’une his­toire indi­vi­duelle, c’est notre condi­tion qui se trouve dite dans ce petit texte de sagesse qui réus­sit à tenir ensemble tous les élé­ments du par­cours d’une vie : nous ne sommes jamais qu’une par­tie de nous-mêmes. À quoi on pour­rait ajou­ter : ain­si ne sommes-nous jamais enclos dans notre sac, ain­si res­tons-nous ouverts… ain­si la poé­sie est-elle pos­sible.

 

Avant je vous voyais en noir et blanc

ou l’esthétique comme idéa­li­sa­tion de la mort

 

Pour ce recueil, publié par Jacques Brémond en 2000, j’emploierai volon­tiers le qua­li­fi­ca­tif de « poé­tique ». Il en pré­sente toutes les capa­ci­tés de séduc­tion. En rap­pe­lant que la séduc­tion consiste à exhi­ber ce que l’on n’a pas ; plus pré­ci­sé­ment, à faire devi­ner, entre­voir ce qui n’est pas. En ce sens, la séduc­tion est trom­peuse.

Je suis ce que tu nies
Le plus haut des leurres
Celui que prône la fleur

écrit Brigitte Gyr. Mais qu’importe, pour­ra-t-on rétor­quer, puisque cette poé­sie se révèle déli­cieuse ! Ce qui est par­fai­te­ment exact. Ainsi une cer­taine prime de plai­sir nous amène-t-elle à négli­ger la ques­tion d’une véri­té.

J’ajouterais, presque, que cette poé­sie pré­sente tous les atti­rails de la séduc­tion. Son écri­ture pré­sente un cer­tain nombre de mar­queurs cen­sés nous aver­tir : « Attention, ceci est de la poé­sie ! ». Cela tient à un cer­tain voca­bu­laire, à cer­taines tour­nures syn­taxiques. Ici plu­tôt une manière post-sur­réa­liste qui fait la part belle au manque, au blanc, au « désir demeu­ré désir » de René Char.

Exemple :

J’aspire à ta parole pré­caire
péné­trable à l’oubli

Il m’a fal­lu une lec­ture plus atten­tive pour que sur­gisse la moti­va­tion de cette esthé­tique du vide et de l’oubli. Une lec­ture qui trou­va enfin la thé­ma­tique de ce recueil :

Te sou­viens-tu ?
Je t’ai por­té tout un hiver
Demain le monde toi et la mort
serez pareils
et ta mémoire
morte mémoire du monde

Ce livre est le tom­beau de ce qui fut aimé et a dis­pa­ru. Un cime­tière d’ivoire, dit Brigitte Gyr, où nous péné­tre­rons ensemble. Mais aus­si et sur­tout un tom­beau colo­ré : fini le noir et blanc ! Un tom­beau qui vien­drait nier la mort pour­tant inces­sam­ment rap­pe­lée dans ce recueil : aujourd’hui, écrit Brigitte Gyr, tu fais figure d’absent (seule­ment figure)

Cependant que la charge
de ton corps dans mon tarot
ins­crit sur le miroir
une buée légère

C’est donc que le souffle per­siste. On com­prend alors que cette esthé­tique du vide est un art mor­tuaire. Nous avons besoin, tou­jours, de parer le dis­pa­ru des ses plus beaux atours et bijoux, afin de l’idéaliser. Ce que fait ici le poème.

C’est cette idéa­li­sa­tion, qui est for­cé­ment un évi­te­ment du dire, qui motive un cer­tain esthé­tisme. Un évi­te­ment de la véri­té moti­vé par le désir de fusion­ner la morte et la vive : une confu­sion qui rend mal­ai­sée une parole de sujet ? 

 

Parler nu

ou l’envers du logos

Parler nu, le der­nier recueil de Brigitte Gyr publié par Lanskine en 2012 (prix Charles Vildrac de la SGDL), nous per­met de mesu­rer le che­min par­cou­ru. Dans celui-ci il s’agit de par­ler ! Et nu ! De désos­ser le réel !

Une parole plu­tôt qu’un texte, dont la voix trans­pa­raît dans le style, tou­jours aus­si sen­suel, on pour­rait dire tou­jours poé­tique, car Brigitte Gyr ne renonce pas aux cata­pul­tages d’images, aux méta­phores esquis­sées, aux beau­tés de lan­gage,

Dans
L’entêtement des branches
Un chant de ros­si­gnol
Troue la lumière

mais elles sonnent justes, elles sont néces­saires à son dire. Un autre poème :

une tête flotte
            dans la rivière
il y a des femmes en crue
et cet éclair
qui            incise
ce qui demeure en nous
de prin­temps

J’ai dit tout à l’heure de Brigitte gyr qu’elle n’était n’est pas ici ou là, mais entre deux. Désormais, l’abîme et « ce qui demeure en nous /​ de prin­temps » ne se pré­sentent plus dans une alter­na­tive entre le pas­sé le pré­sent, le mort le vivant. Il semble que Brigitte Gyr ait acquis une dis­po­ni­bi­li­té qui lui per­met désor­mais d’accueillir et l’un et l’autre.

on prend de la hau­teur
on s’écarte de cette vio­lence
on regarde      les tiges
                        défi­ler
à la sur­face des ciels
 

leur par­ler nu
                        nous absorbe
avant de se dis­soudre
là où se logeait la fièvre
                        de l’apparence
énorme tour­nis
dégui­sé en absence

Faut-il y voir une image de la sagesse chi­noise (la Chine est convo­quée dans la der­nière page du recueil), selon laquelle la sagesse consiste à accueillir éga­le­ment tous « les ciels » (notez le plu­riel sin­gu­lier), ceux de la nuit comme ceux du jour ? 

Alors le thème du secret (ou de la pré­sence d’un oubli ?) qui par­court l’écriture de Brigitte Gyr ne serait plus celui d’une his­toire indi­vi­duelle, l’écriture ne cache­rait rien, mais elle ne renon­ce­rait pas au non dit que le dit met à l’ombre, elle res­te­rait dans un sou­ci de véri­té qui tra­vaille­rait le style, le for­ce­rait aux images, aux décou­sus, aux envols, aux silences.

Ainsi, cette poé­sie serait la parole d’un double qui cher­che­rait à faire retour, le double, dirais-je, du logos occi­den­tal qui nous a fixé une fois pour toutes dans notre prin­cipe d’identité et ratio­na­lise nos dires et nos actes. Un tel choix, fait par notre Occident dès son anti­qui­té, nous enferme dans notre concep­tion de l’être et les dua­lismes qu’il entraîne. Il rejette dans l’impensé ce qui est du registre du conti­nu. Voilà le refou­lé : le flux, le chan­ge­ment, le deve­nir… la vie ? Voilà, peut-être, le double au fond du puits…

Dans la poé­sie de Brigitte Gyr, on l’a vu, l’être est par­fois une absence qui insiste  soit, selon notre logique, un non-être. Sa parole est allu­sive, elle laisse entendre, sans jamais refer­mer le sens, car le pri­ver de son ombre serait le muti­ler, elle n’est d’aucun lieu, elle court entre les lieux. Elle refuse de cam­per dans un sac – ce qui la condam­ne­rait à reje­ter tout ce qui n’est pas l’unique soi que ration­nel­le­ment nous serions. En ce sens, elle réanime l’envers du logos, ce qui me paraît être le tra­vail fon­da­teur de la poé­sie aujourd’hui : nous aider à être au monde autre­ment, puisque l’actuel, le nôtre, tel Kronos, n’hésite pas à man­ger ses propres enfants…

Et pour esquis­ser une seconde conclu­sion (pour­quoi pas ?), je cite­rai cette réflexion trou­vée dans Le livre de l’oubli de Bernard Noël, que l’on dirait écrite tout spé­cia­le­ment pour Brigitte Gyr :

Les mots cherchent l’oubli – l’oubli dont ils émergent et qu’ils vou­draient rame­ner comme un nageur ramè­ne­rait la mer.

 


[1] Ce texte est issu d’une pré­sen­ta­tion publique de Brigitte Gyr aux Mercredi du poète orga­ni­sés par Bernard Fournier. 

 

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