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Le verbe différent

Par |2018-08-20T04:50:08+00:00 22 mars 2013|Catégories : Chroniques|

C’est par un soir d’hiver, dans l’hésitation de nos gestes et de nos bal­bu­tie­ments, que nous avons per­cé le secret de cet abso­lu cha­grin qui prit racine au creux de notre âge miné­ral et qui, peu à peu, et insi­dieu­se­ment creu­sait l’hécatombe de nos songes d’enfants. Sans que nous n’ayons pu nous y oppo­ser. Ce fut une sai­son abso­lu­ment hideuse.

Enfants insou­ciants et gais nous étions, à l’orée de l’espérance bâtie de bou­quets lilas et de sou­pirs lumi­neux.  La trans­pa­rence de nos mains effeuillant les rayons du soleil et ceux de nos âmes. Enfants du bout du monde, du bout de l’ennui, enfants de nos pères absents et de nos mères aban­don­nées. Enfants de zéphyrs rouges et de cités capi­tu­lées. Enfants du gouffre et de la résur­rec­tion, enfants de la guerre et de la trêve arra­chée. Enfants du manque et du par­don espé­ré. Enfants aux des­tins fra­giles et désor­don­nés.

Nés juste là où se dressent désor­mais les cita­delles de la rigueur et de la rapa­ci­té, dans ce nou­veau monde sau­vage subli­mé de tor­peur et de désen­ga­ge­ment, que nous avons lais­sé gran­dir et faire, puis peu­plé de tyrans et d’imposteurs, à regar­der s’accomplir le comble du ridi­cule et de l’insensé. Nous leur avons cédé le verbe et ils nous ont tel­le­ment avi­lis, ces sei­gneurs de glaise abu­sive, ces sei­gneurs for­gés dans un souffle apo­cryphe.

Je me sou­viens qu’à la nais­sance de ce verbe, nous étions cou­verts de lueur et de rosée. Nos yeux grands et ouverts embras­saient le ciel et ses étoiles. Nous ne connais­sions ni peur ni recul. Nous osions regar­der vers le haut des arbres, et tou­cher du bout des lèvres  leurs feuillages célestes. Notre élan de cris­tal bat­tait en man­sué­tude.  Nos voix solaires vibraient de mille éclats juvé­niles et auda­cieux. Et à tra­vers nos vertes prai­ries s’élançaient nos airs déver­gon­dés et nos pro­messes inno­cem­ment  ingé­nues. Là, nous étions heu­reux, j’en suis cer­taine à pré­sent. Parce que nos cica­trices d’exil s’estompaient à l’essoufflement de nos peines et de nos geô­liers. Parce que de notre désar­roi, il ne res­tait qu’évanescente illu­sion de souf­france. Nous étions donc forts et vaillants. Nous étions résis­tants. Nous ne redou­tions nul des­pote, nul affront. Même lorsque les vents secouaient nos mémoires et nos ori­gines. De haine et de stu­peur, nous étions lour­de­ment mena­cés. Jusqu’à l’érosion de notre accal­mie, jusqu’à l’effondrement de notre abri. Le monde s’en offus­qua quelque peu, avant de s’en accom­mo­der.

Nous vîmes ce jour-là, l’effroi  s’abattre sur notre sanc­tuaire de sel et de sable, pré­ci­pi­tant ses arcades dans le chaos des sou­ve­nirs et de l’embrasement. Il ne res­ta aucun de nos héros, ni aucune de nos icônes. Les dieux nous lâchèrent brus­que­ment. L’intrusion du mal­heur aléa­toire et lapi­daire démys­ti­fia notre bon­heur et scel­la notre tour­ment. Notre deuil fut maintes fois réin­ven­té et les cime­tières en devinrent débor­dés. Nous vîmes arri­ver, à escorte déme­su­rée, des hommes et des simu­lacres livides, au regard éga­ré et aux cœurs ridés et pétri­fiés, s’acharner sur  les débris de notre sanc­tuaire, insis­ter d’achever son effa­ce­ment. Nos pierres sacrées et mil­lé­naires leur fai­saient si peur. Et  par un geste bru­tal et stri­dent, reten­tit l’épuisement de la der­nière pierre. Notre prière bri­sa sa foi. Saisis de ter­reur, nous nous tenions les mains for­te­ment, pour ne pas cha­vi­rer dans le ver­tige de la haine. Et long­temps nous avons résis­té. De tout notre être, nous avons résis­té. Tandis qu’ils conti­nuaient à nous frap­per d’infamies et d'abjectes vile­nies. Ils vou­lurent nous bri­ser et atteindre l’amour qui som­meille en cha­cun de nous, comme un pre­mier feu. Ils souf­flèrent alors la dam­na­tion sur nos frères et nos sœurs qui por­taient ardem­ment nos espoirs et nos attentes. Ceux-là dis­pa­rurent, épa­tés par la che­vau­chée de la haine qui aspi­ra sin­gu­liè­re­ment leur conscience désor­mais vain­cue. Ombres des­sé­chées nos frères et sœurs devinrent. Dans le silence gla­cial de leurs nuit.

Puis, les nou­veaux conqué­rants s’occupèrent de nos pré­cieux manus­crits. Ils les brû­lèrent un à un, sans en lais­ser une trace,  pré­ci­sant que le savoir est le pre­mier des dan­gers. Et enfin, ils étouf­fèrent le verbe. Et la bar­ba­rie s’accomplit.

Apatrides, exi­lés et orphe­lins. Notre espé­rance fré­mis­sante. Notre volon­té abî­mée. Nous n’avons, cepen­dant,  pas renon­cé à veiller sur le verbe qui nous lie et qui com­pose notre ave­nir. C’est en lui que nous repo­sons. C’est ce verbe qui nous porte, plus loin que nos pas. En terre de guerre.

Nous sommes juste épui­sés. Vraiment, épui­sés. Ereintés de por­ter leurs maux sourds et déments, leurs men­songes, leurs souillures et  leur incom­men­su­rable obs­cu­ri­té. Il y a deux décen­nies que nous crions leur lai­deur et leur nau­frage. Nous n’avons pas ces­sé de dénon­cer leur macabre visée. Nous avons tant per­du à refu­ser de voir leur sombres des­seins. Ces hommes ne changent pas, ils ne s’améliorent pas, ils ne renient pas leurs crimes. Ils ne regrettent jamais leur cruau­té. Ils s’enfoncent dans la vio­lence et la recom­posent infi­ni­ment. Fidèles à leur tyran­nie, ils taillent des sen­tences et des abus à la mesure de leur répu­gnance, tra­quant les  esprits libres, condam­nant les poètes et ceux qui entament le chan­ge­ment du monde. Ceux qui nous offrent le verbe en osmose de trame, après l’avoir affran­chie de l’inquiétude. Ceux qui, de leur liber­té et de leur can­deur, mais à leur risque, col­matent les bri­sures des hommes et réparent les failles du temps.

Et nous ne com­pre­nons tou­jours pas :

D’où tiennent-ils leur puis­sance et pour­quoi ne  sommes-nous pas pro­té­gés de ces monstres ter­ribles ? Pourquoi met­tons-nous nos heures entre  leurs mains lâches et veni­meuses ?  Pourquoi offrons-nous nos plus belles cités à ceux  qui pié­tinent leurs mémoires ? Comment défaire leur haine ? Comment s’en pré­ser­ver ?

Certes, nos voix, acca­blées de pré­ju­gés et d’anathèmes s’éteignent par­fois, las­sées d’engourdir l’univers en vain, mais nous reve­nons tou­jours au fon­de­ment de notre élan réso­lu­ment libre et néces­saire, nous abreu­voir du nec­tar ori­gi­nel qui recons­truit, à l'achèvement de notre reli­gieuse ces­sion, l’antre que cha­cun de nous nour­rit en ses entrailles, l’essentiel  deve­nir.

A chaque fois que nous per­dons de vue la patrie de nos songes. Nous réécou­tons le chant de nos aïeules, et nous repar­tons en exis­tence.

 

LE 12/​02/​2013

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