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L’écho de sa lumière

Par | 2018-02-23T07:21:28+00:00 27 avril 2015|Catégories : Essais|

 

Il y a ce que la poé­sie est. Une force pour chan­ger le monde, une parole pour esquis­ser l’utopie, les rêves des enfants deve­nus la matière du réel, un espace d’échanges per­pé­tuels et de fra­ter­ni­té, le bra­sier de toutes les révo­lu­tions, les fusions de l’indicible avec les corps enchan­tés des lec­teurs, un par­che­min de lumière qui inonde de ses clar­tés toutes les obs­cu­ri­tés ou encore le pacte res­sas­sé d’une beau­té lovée dans les moindres inter­sec­tions du temps et de l’espace.

Et il y a ce que la poé­sie est condam­née à être en milieu insu­laire. La parole for­ce­née de quelques êtres dont l’écho se répand dans un désert, ain­si dia­logue de sourds avec des muets, une parole qui demeure aux marges, qui ne change rien sinon elle-même, qui ne ren­contre dans le meilleur des cas qu’une vague admi­ra­tion et le plus sou­vent du mépris mêlé à de l’indifférence, une parole venue du silence mais acca­blée du silence de ceux aux­quels elle est des­ti­née ou encore ce souffle, néces­sai­re­ment révol­té, ache­vé non par l’oppression mais par l’indifférence.

Le poète dans le contexte insu­laire est un mar­gi­nal. Il n’en tire, cepen­dant, aucune gloire car il l’est par la force des cir­cons­tances. Ainsi on consi­dère qu’il n’est rien, qu’il ne sert à rien. Le poète est sou­vent l’objet du ridi­cule. On voit en lui un rêveur et un adepte de mots miel­leux et sopo­ri­fiques. Il en est ain­si parce que l’île est prag­ma­tique, elle aime ce qui est tan­gible, le maté­riel, ce qui a un sens immé­diat. La parole poé­tique n’a aucune valeur ou presque et elle ne touche per­sonne.

Comment donc créer dans de telles condi­tions ?
Comment for­ger un cri que le silence étouffe ?
Comment donc trou­ver sa place entre ce que la poé­sie est et ce qu’elle est condam­née à être ?

Sans doute en étant ancré dans la plus grande des aspi­ra­tions, celle de la lumière poé­tique, demeu­rer au proche de sa vita­li­té, de sa force, ne ces­ser, à chaque ins­tant, d’effectuer cette plon­gée en soi pour extraire les mots, avoir cette exi­gence des mots, ne ces­ser de les peau­fi­ner, des les tri­tu­rer, ne ces­ser de for­ger la beau­té, ne ces­ser cette ambi­tion à la beau­té mais tout en étant lucide sur la fonc­tion et le pou­voir de la poé­sie, qu’elle sert sur­tout à frac­tu­rer et à émou­voir ces quelques êtres qui y sont sen­sibles et qu’elle par­vient à se déployer, quand ins­crit dans un vaste mou­ve­ment de révolte, mou­ve­ment dont les formes sont mul­tiples, la poé­sie ne rend pas la révolte pos­sible mais elle y par­ti­cipe et elle l’incarne au mieux, elle est cise­lée dans les fila­ments des mots, elle est ain­si une ombre, qu’on ne voit pas, qu’on oublie mais qui est indis­pen­sable.

La poé­sie sera per­pé­tuel­le­ment la plus haute des paroles, la plus vraie des paroles, la seule à pou­voir vaincre le temps et le poète insu­laire se doit de reven­di­quer cette parole mais sous la contrainte de la luci­di­té, une luci­di­té qui lui enseigne que son île n’est pas encore prête pour cette parole, que cette parole est le refuge d’une nuit, celle de la com­mu­nion de quelques élus.

Ces élus étant ceux qui, lors de noces mys­tiques, ont été choi­sis pour trans­crire cette parole.

https://ssl.gstatic.com/ui/v1/icons/mail/images/cleardot.gifLa poé­sie ain­si peut tout mais, au lieu de l’insularité, elle n’est rien. Peut-être qu’un jour l’île la fera sienne. En atten­dant elle est l’écho de sa lumière mais sans cet écho ni l’île, ni le monde ne sau­raient être.